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EPOQUE

Adrar, entre « réveillon nordiste » et réveil « sudiste »

La ruée des Algériens au réveillon 2019 passe par Timimoun. Les plus «maghrébins» d’entre nos concitoyens ont renfloué les caisses touristiques du voisin tunisien.

La ville Rouge du Tout-Gourara est-elle  adaptée à recevoir les milliers d’Algériens du Tell, venant même d’Europe, pour passer des soirées festives à la manière de Pierre Loti ?

Un petit tour le long des artères de la cité des Amazigh Zenâtas montre le degré de délabrement et de dégradation que ne cesse de subir la ville et ses environs, sous la houlette d’une APC MSP qui entame son 3e mandat local.

Entre 2013 et décembre 2018, Timimoun s’est transformée en un dépotoir à ciel ouvert, insalubrité et urbanisme anarchique sont les traits marquants d’une quotidienneté de misère. Et dire que Kigali, capitale du Rwanda est une des villes les plus propres d’Afrique, après une histoire génocidaire des plus dramatiques de l’histoire de l’humanité. Décidément, nos visiteurs telliens ne s’intéressent nullement au devenir de leurs concitoyens du grand sud.

Dans l’indifférence la plus totale, ils traversent les grands artères à la recherche du chemin le plus court pour aller polluer les dunes de l'Erg  Chech. Timimoun, la capitale du bassin gazier qui fait concurrence avec celui du sud-est du pays, n’est qu’un cliché de carte postale néocoloniale.

Venir assister à un couché de soleil après de bruyantes « cavalcades » sur des motos à quatre roues, mettant en retraite les jeunes chameliers de la région, c’est venir en conquérants avec de dégoûtantes arrière-pensées.

Les palmeraies qui faisaient la fierté de Timimoun sont totalement abandonnées après le décès de leur propriétaires ou encore, envahis par la montée du sel de la sebkha (lagune), laissant la place aux spéculateurs du béton qui construisent déjà de nouveaux complexes hôteliers. Bouteilles et sachets en plastique font parties du nouveau paysage de la région de Timimoun. D’autres bouteilles et canettes de bière vides marquent le désarroi des « nordistes » face à la quiétude des «sudistes ».

A « Djenane Malek », un des complexes hôtelier fraîchement ouvert, la rencontre d’un jeune anticonformiste de la région, nous as permis de comprendre un peu plus, la vision du monde qui se trame dans l’esprit de la génération d’avenir.

Une remarque sur la transcription du nom de Timimoun (avec un e à la fin) qui orne une affiche du programme d’activité du complexe, souleva une réponse énergétiquement coléreuse :

« Nous avons le droit le plus absolu de transcrire le nom de notre ville comme nous l’entendons. Le français de la France des essais nucléaires n’a rien à nous apprendre de plus. Nous avons vendu Timimoun à toute l’Europe et c’est notre choix le plus délibérer. Merci pour la remarque, mais nous n’avons rien à apprendre des français qui nous ont dépossédés ».

Loin d’une simple histoire de graphisme, la colère était noble, sa réponse était encore plus instructive et elle résumait bien l’itinéraire Timimoun-Sali, une commune aux confins des 75 km d’avant l’emblématique ville-martyre de Reggane, lieu d’un désastre humain et écologique pour les 40 000 ans à venir.

timimoun

Tombeau d'Abdelkrim El Mghili

Ksar Ighzer et les monts des diables

A 22,7 km au nord de Timimoun, le ksar (village dans la dénomination locale) d’Ighzer nous livre l’histoire toute cousue d’imaginaire populaire sur les trois  monts populaire sur les trois monts qui se dressent au milieu de la lagune salée d’en face du ksar qui fut un génie architectural des Zénètes du Gourara (Voir Le Matin du 19 mai 2017). Traverser les monts en question, pour aller à Ouled-Said, c’est approcher le lieu de la fable des hommes aux yeux maculés de khoul. Avant l’avènement de l’électricité, nous raconte-t-on, des êtres fabuleux, mi- djinn, mi- diable, vivaient dans ces trois monts et ne sortaient que pour s’attaquer à des hommes qui faisaient du mal aux autres et si l’un des êtres humains s’aventurent à les voir, il risquait de ne plus revenir par le fait le plus simple de leur part, ils invitaient le curieux à manger à leur table et il disparaîtra aussitôt pour ne plus revenir.

Les trois monts forment un maillon de récits saharien des grands espaces de solitude. Avant l’événement de l’électricité, cette lumière artificielle qui occulte le ciel orné d’astres de notre Voie Lactée, les communautés humaines ne vivaient que sous l’emprise de la « lumière spirituelle » des aires géographiques empilent de zaouias qui maintiennent, à nos jours, leurs dominations sur les mœurs et pratiques sociales.

Les « diables d’Ighzer » ne seraient-ils pas ces bandits d’honneurs qui se sont rebellés contre l’ordre sacro-saint de certaines pratiques séculaires ? Où sont-ils, tout simplement ces techniciens de l’armée française, en lunettes de soleil de l’époque, venus installer un relais TSF de la ligne Goléa-Timimoun, dont le plus haut des trois monts on garde des traces à son sommet ? Le mystère demeure total et c’est peut-être ce qui fait  que cette région regorge de magnétisme et de surnaturel.

A l’intérieur de cette grotte, au-dessus de laquelle git un vieux ksar, de jeunes bambins accompagnés de quelques adultes, étalent quelques objets traditionnels ainsi que des cristaux et arbres fossilisés recueillis dans les environs, de même quelques sourires gratuits. Un des adultes, nous aprons qu’un « touriste » allemand avait pris une grosse roche de cristal, en disant à notre honnête citoyen, que c’est avec ça qu’il va faire fonctionner sa montre !

Avant de quitter Ksar Ighzer, nous avons été choqué d’apprendre que lors d’une visite organisée par un établissement scolaire d’une des wilayas du nord-ouest, une enseignante avait giflé un de ces enfants du ksar, en lui rétorquant : « Tu n’as pas à te foutre d’un élève scolarisé qui est mieux que toi, espèce d’ignorant ! ». pourrions-nous être dans l’erreur de dire que certains de nos concitoyens du Tell, se comportent avec une récurrente désolation en ne cessant de reproduire le schéma du colonisateur blanc à l’encontre de leurs frères humains et de « couleurs », comme nous l’avons sans cesse entendu dire dans notre Grand Sud. Mais au-delà des histoires de ces Vichystes du Tell, les 119 km qui nous attendent, regorgent de savoirs, de cultures et d’Histoires millénaires.

Le tourisme « radioactif » et « gazier »

A 15 km du chef-lieu de la wilaya, apparaît une entrée en arc du complexe privé « Mraguen » côtoyant le ksar du même nom. L’hôtel est la propriété d’un ancien diplomate algérien, qui fut le premier ambassadeur d’Algérie à Madrid du temps de Ben Bella. Un complexe au sein d’une palmeraie avec bungalows comme chambres, des bureaux d’affaires, une piscine semi-olympique, salle et terrains de sports et un service en tout genre hautement qualifié, l’équipage des cuisines est le fruit d’une formation aguerrie de l’institut supérieur d’hôtellerie de Tizi-Ouzou.

Les hôtes s’estiment être au paradis avec des prix qui ne dépassent nullement l’équivalent des 450 euros, pour une semaine de cure. Ils viennent de tous les horizons, nationaux, missionnaires d’entreprises, étrangers de courts passages et c’est en ce lieu hospitalier, que le HCA tint ses rencontres avec ateliers, en invitant à l’honneur le compositeur Kamel Hamadi et le poète Benmohamed. Ce dernier, nous mis une de ses réflexions sur la transcription du tamazight, en disant « que l’on utilise une graphie arabe, latine ou tifinagh, l’essence d’une langue est de communiquer avec les hommes. Donc, pourquoi s’arrêter à ce débat. Avançons ! ». D’atelier en atelier, il était un peu décevant d’entendre lire M. Bouziane Benachour, de sa pièce de théâtre, en arabe parlé, sur le roi numide Syphax. Le verbe de Alloula nous manque terriblement.

Une virée au centre-ville d’Adrar, une ville propre et accueillante, nous a permis de rencontrer M. Hamdi Barka, de Takrom Voyages. Un caravanier des temps modernes, un esprit lucide, rejetant le mercantilisme religieux des agences de l’aventure. Il était en pleine discussion téléphonique avec un de ses connaissances du métier au sujet de visas algériens qui tardaient à être livrés à un groupe de touristes français,

« Cela fait deux mois et dix jours qu’ils n’ont reçu ni confirmation, ni refus de leurs visas. Et on vient me parler, à la télévision, du tourisme comme alternative au pétrole. Fakou ! ».

C’est avec lui que nous apprenons que la wilaya d’Adrar possède une superficie équivalent à celle du Maroc ou de l’Irak. Et pourtant, ni le tourisme au Maroc, ni la richesse pétrolière de l’Irak, ne semble faire les beaux jours des Adraris. M. Barka note que l’inquiétude et le danger qui guette la région est l’apparition, depuis 2014, des maladies suite aux essais nucléaires français. Un des présents, nous livra la « bombe » santé publique qui suit :

« Vous savez que la région de Hamoudia, le Point Zéro des essais, a subie un pillage de l’acier et de la ferraille des installations abandonnées par la France et le gros de ce reste a été pris par des entrepreneurs privés du bâtiment, d’autres par des trafiquants véreux et le plus beau c’est que une partie de cette ferraille radioactive  et au Maroc, l’autre et au Mali.

Des constructions à Adrar ont fait l’objet d’un contrôle technique et la surprise fut celle de découvrir du fer qui s’effrite comme du sable. C’est rassurant, non, comme avenir ».

Une des facettes cachées de la région d’Adrar qui peut mettre en péril toute une sous-région africaine. La question de la fermeture des frontières avec le Maroc a, officiellement, mis fin à un grand trafic en tout genre. Les habitants parlent d’affaiblissement et non d’irradiation définitive. L’ouverture du nouveau poste frontalier avec la Mauritanie a ouvert de appétits grandissants même s’il a crispé le voisin du Makhzen. On parle de nouveaux réseaux de trafics avec des conducteurs de véhicules Toyota, roulant à toute vitesses sur des pistes invisibles et à la seule lumière de la Lune. Ce sont les « renards du Désert », défiant toute l’armature sécuritaire existante, aime-t-on le signaler.

La RN n °6 regorge aussi de nouveaux dangers sanitaires et écologiques, officiellement fixés et bien apparents. Nous parlons de la raffinerie du pétrole brut de Oued-Ezzine (60 km au nord d’Adrar) et à proximité de la commune de Sbaa. Le complexe fut un fleurant du partenariat sino-algérien, ayant subi certaines « retombées » de la guerre cachée des pétroliers, il passe en 2014 au statut d’entreprise de la Sonatrach avec un partenaire français.

Installé sur 48 ha de superficie, il génère 3940 emplois dont 1549 issus de la région d’Adrar, notamment au sein de l’Entreprise Nationale de la Sécurité Pétrolière. Entre 2008 et 2016, la production est estimée à 3 millions de tonnes de pétrole brut. L’exemple de la raffinerie de Skikda ne semble pas intéresser les planificateurs nationaux.

Il est question aussi d’énergie renouvelable à Adrar. Nous apprenons par ailleurs que, pendant l’été 2018, la température à atteint 70° C et météo-Algérie a passé sous silence l’info pour ne pas « alarmer les populations ».

Entre éoliennes et panneaux-solaires, la Sonelgaz est en train de mener des cycles de formations pour certains de ses ingénieurs et techniciens en vue d’une maîtrise de ces nouvelles technologies. Et nos traditionnelles mauvaises langues, qui savent et comprennent tout, nous laisses entendre que ces projets ne pourront aboutir parce qu’ils valent plus cher que les énergies fossiles et qu’il faut des années pour maîtriser ces technologies. Mais, réflexion faite, la wilaya « internationalisée » par ses frontières africaines, n’est-elle pas sujet à des convoitises des voisins du Makhzen ?  le mégaprojet éolien et solaire algérien pourrait occulter celui de « Nour 1 », dans la région de Ouarzazate ou celui de Tarfaya, considérait comme le plus grand complexe d’énergie éolienne au monde, sauf si une futur République marocaine vient à unifier les stratégies énergétiques entre les deux pays.

Aux dernières nouvelles du volet énergétique, la fin 2018 a été l’occasion pour le  Groupement Touat-Gaz (GTG) de nommer comme directeur général du groupe, le Français Jérôme Jaquemont, un ex du trust Total et du géant Gaz de France. Il est là pour veiller aux 65 % de participation au capital du groupe, par le biais d’Engie-France (30%) et sa filière norvégienne, Neptune Gaz (35%). Les 30 restantes sont dans le portefeuille Sonatrach, ce qui laisse dire à un cadre retraité de cette dernière, « c’est du jamais vu en Algérie. Il y a dans les faits, un retour sur les acquis de 1971 et un bradage des richesses des sous-sols ». A méditer.

Entre grenier agricole et « grenier » culturel

Le Ksar de Lagrara (5 mn de route d’Adrar), nous émerveille par ses parcelles agricoles de forme circulaire. Une spécificité de l’agriculture saharienne qui permet l’irrigation entière de la superficie cultivable. L’expérience qui débuta  durant les années 1990, donne pleine de satisfaction d’année en année. La multiplication des fermes de cet ordre jusqu’à la commune de Reggane, fait d’Adrar un des greniers prometteurs du pays.

Pour revenir aux mauvaises langues, dont la surproduction agricole d’Adrar dérange beaucoup d’intérêts telliens, les sols sahariens sont classés terre morte, pauvres en minéraux, etc. Mais alors, que viennent foutre les schistes, micaschistes, argiles, granulats basaltiques et fossiles marins et forestiers dans ces étendues ? L’archaïsme des esprits est bien chez les « nordistes », pour paraphraser notre artiste Athmane Ariouet.

L’avènement du travail de la terre n’est pas aussi nouveau, ni étranger dans ces régions, n’en déplaise aux « Vichystes du Tell ». en effet, les parcelles familiales, les palmeraies à perte de vues, les foggaras et l’organisation millénaire du système d’irrigation veillant au respect de la nappe phréatique, montrent que la culture de la terre est une nourriture de l’esprit des hommes et femmes qui ont pris de la peine à se battre contre l’étendue désertique, bien hostile à la vie.

L’exemple nous vient de notre communauté culturelle saharienne des Harratine, dont la fierté, l’abnégation au travail, la capacité à s’adapter à toute sorte de labeur, mécanique y compris, ne peut que mériter respect et reconnaissance. Cette communauté sociale et culturelle algérienne, avait subi, auparavant, les méfaits d’une exploitation esclavagiste. Depuis les lois sociales du travail de 1983, ne serait-ce sur un plan juridique, cette communauté culturelle nationale ne cesse de s’épanouir par le travail de la terre, à l’accès à la propriété foncière par l’intervention de l’Etat central, qui aide financièrement et matériellement et ce n’est que de leur droit après des siècles de sacrifices.

Mettons dans les oubliettes de l’Histoire les propos diffamatoires de « petits nazions » et apprécions les 65000 ha de l’avenir et la survie alimentaire des paysans des oasis du Tanezrouft et à quelques courageux cadres et retraités de l’est du pays. Il y a des rapports sociaux et des transformations, latentes certes, mais bien profonde qui ne cessent de s’accumuler pour que nos régions sahariennes s’intègrent dans une dynamique historique de progrès.

Il y a des comportements  sociaux bien visibles à Adrar et le reste des ksour, économiques et même alimentaires apparents et passés d’un mode économique à un autre, demande à laisser des plumes et à se confronter aux structures décadentes qui règnent.

Aujourd’hui le long de RN n°6 ; hier, le long de ce qui reste du Oued Messaoud et des lagunes salées, un espace d’apparence nucléique mais bien dominateur : on a planté les zaouïas à l’ombre des palmiers. Sur 127 km vers Reggane les étendues mythographiques vous accompagnent, vous surveillent aussi. Cinq grandes confréries se réclamant de l’Islam, se partagent le territoire du Touat-Gourara, dont la plus influente est celle de la Kaddirya. Partage territorial, mais économique et politique avec la bénédiction de l’Etat central.

Ce dernier, avec toutes sa composante sociale et économique contradictoire, n’aime pas le « oui-mais » et c’est ainsi que naissait l’Université Africaine – Ahmed Draya – d’Adrar, face à un projet de transformer l’institut islamique du cheikh de la confrérie d’Adrar, en une université azhariste. Pas de contre-pouvoir devant l’Etat nationaliste, l’Islam est sa religion monopoliste. Les zaouïas peuvent s’occuper de cosmologie et des 203 ziaras ou visites aux tombeaux des saints cheikhs, mais ne doivent oublier qu’il n’y a qu’un seul saint envoyé par Allah ; le Prophète, dont le Mawlid est fêté dans cette région, pendant 7 jours.  

En fin de parcours, nous nous sommes rappelés l’œuvre monumentale d’anthropologie culturelle de l’équipe de Mouloud Mammeri, notamment celle de M. Rachid Bellil, qui a montré que nous avons dans cette partie de l’Algérie des trésors paléontologique, culturelles, historiques et linguistiques, abandonnés par l’Etat nationaliste et les confréries cosmologiques, mais farouchement sauvegardées par trois jeunes frères, l’aîné a été exclu à la seconde année du lycée, et leurs petits amis, faisant les guides à Tamentit en vous racontant l’histoire de 7000 ans passés, avec émerveillement et fierté.  

M. K. A.

Auteur
M. Karim Assouane
 

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