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Regard

Le cimetière, asile d’une catégorie de société…

On connaît l’histoire des cimetières du Caire où des êtres en chair et en os dormaient au milieu des tombes. Les bruits de l’agitation de cette humanité démunie, marginalisée par une caste d’affairistes au pouvoir, ne dérangeaient pas les morts dont le repos était assuré par le silence du ''royaume de l’éternité’’.

Tournons notre regard vers un cimetière de chez nous qui sert d’asile à des gens chassés, non pas forcément par la misère matérielle, mais par la blessure de leur âme. C’est ce que raconte le film ‘’Jusqu’à la fin des temps’’ de Yasmine Chouikh qui s’ouvre sur une séquence d’un enterrement dans un cimetière où l’aridité de la terre rivalise avec la sécheresse des cœurs de notre société. Les personnages du film ont choisi de se ‘’sédentariser’’ dans ce cimetière pour y finir leur vie. Laissons de côté le traitement cinématographique du film pour nous appesantir sur cette métaphore du cimetière comme un endroit ‘’protecteur’’.

De tout temps et partout ailleurs, un cimetière offre aux accompagnateurs du défunt à sa dernière demeure, l’occasion de réfléchir quelques instants sur le sens de la vie pendant que d’autres philosophent sur la transcendance ‘’impalpable’’ mais si envahissante. Chez nous donc, ce ne sont pas ces spéculations philosophico-métaphysiques qui occupent l’esprit de ces singuliers habitants dans ce lieu si particulier. Ce sont plutôt ces mille et une misérables petites choses du quotidien qui polluent les relations entre les gens.

Des gens qui, comme dans le film de Yasmine Chouikh, préfèrent alors enterrer les morts et entretenir leurs tombes tout en continuant de vivre parmi eux. Paradoxale situation d’un pays où des habitants choisissent de cohabiter dans ces lieux réservés au ‘’sommeil éternel’’. Oui paradoxe car ces êtres vivants ont fui la laideur des sentiments et la violence des relations sociales quand ils ont vu les rêves de leur enfance se volatiliser :

Jardins suspendus des princesses d’antan

 Aujourd’hui livrés aux herbes folles.

Hiver long et rude,

Nuits sans la lumière des étoiles.

Le mot amour effacé de la langue.

Que faire sinon

 s’exiler dans des contrées plus clémentes ?

Un cimetière pardi ! Pourquoi pas se disent

Les rêveurs des princesses d’antan.

 C’est le cas dans le film en question d’un vieux monsieur dont les rides du visage ne témoignent pas sur son âge mais sur l’image d’un pays labouré par tant de refoulements. On comprend alors pourquoi ce brave homme n’a jamais voulu se marier.  Il en est de même de cette femme ‘’stérile’’ expulsée de chez elle par sa ‘’belle’’ ou plutôt laide famille après le décès de son mari. Tout au long du film, je n’ai pas été perturbé par l’angoisse de la mort mais j’ai suffoqué de rage  et de honte. La rage contre la vision archaïque dominante et asphyxiante, contre les pesanteurs sociales qui brisent la vie de tant de gens. La honte devant notre impuissance collective à stopper cette machine infernale conduite par des zombies. Et tout naturellement dans mon esprit, une question est venue alimenter la longue litanie des interrogations que tout le monde se pose, le pourquoi de cette opaque malédiction qui enveloppe le corps balafré du pays. Malédiction fruit empoisonné qui attise des colères sourdes se noyant dans la mer de l’indifférence alimentée par les eaux boueuses de ce fameux ‘’fleuve détourné’’ si bien décrit par le regretté Rachid Mimouni. J’ai regardé le film de Yasmine Chouikh avec les lunettes du grand poète  Paul Eluard pour qui ‘’le mot frontière est un mot borgne. L'homme a deux yeux pour voir le monde’

Ainsi nous ne voulons pas voir le monde d’aujourd’hui et préférons nous consacrer à ériger sans complexe moult frontières pareilles à celles du Moyen-âge. Ce sont des frontières invisibles mais infranchissables. Ce sont ces idées rances qui irriguent les mentalités. Elles ont pour nom régionalisme, tribalisme, ‘’Arabes’’ contre ‘’Kabyles’’ et inversement. Elles ont aussi  un autre nom, chitane (le diable), entendez la femme, l’obsession de tous les névrosés biberonnés aux malsaines et infantiles bigoteries. Tous ces noms se couvrent d’un voile honteux pour ne pas nommer les maux qui rongent la société. Et on laisse les charlatans débiter leurs balivernes pour nous faire oublier les vraies causes de ces blessures intérieures, de la haine de l’Autre et autres frustrations. Oui c’est le rôle des charlatans de ‘’valoriser’’ leurs archaïsmes pour mieux masquer leur peur panique face à la fureur du monde en perpétuel mouvement. Lesdits charlatans tentent d’imposer une lecture de la vie avec leur propre logique, creuse comme une citrouille. Ils exploitent ainsi les failles ou fragilités des gens qui perdent alors leur autonomie de jugement.

En psychanalyse cette technique manipulatoire s’appelle la perversion. Et la perversité de ces ‘’douktours’’ des ténèbres pousse souvent leurs victimes à se fracasser la tête dans le mur de la réalité. Et quand certaines de leurs victimes arrivent à échapper à leurs griffes, elles ont quelque peu honte de ne pas s’être laissé envahir plutôt par la parole du poète qui depuis la nuit des temps incite à mieux regarder le monde pour jouir de ses merveilles. Et pour accéder à ces richesses, l’Homme a inventé l’art qui lui a permis de ne pas sombrer dans la folie. L’histoire enferme dans ses livres le cas de contrées qui ont disparu après avoir fait subir leur folie à leur environnement. Il est bon de le savoir et de cultiver la beauté au lieu de se bercer d’illusions d’un futur qui n’a aucune relation avec le TEMPS.

Puisque le film porte le titre ‘’Jusqu’à la fin des temps’’, il est urgent que notre société se crée et codifie son rapport au temps. Commencer par comprendre que le temps n’a pas de fin. C’est la science qui nous l’apprend et nous révèle qu’il roule plus vite que la vitesse de la lumière et en avançant il engendre de l’espace où fourmillent des milliards planètes. Et pour finir écoutant le philosophe Spinoza qui nous dit que l’homme impuissant devant le temps se venge sur l’espace. Il nous reste à éviter de choisir un cimetière comme espace d’un asile protecteur pour fuir nos malheurs

Soyons modeste et acceptons notre humaine condition face au temps. Ce dernier nous demande simplement d’avancer au rythme de notre époque. Ça évitera aux femmes et aux hommes d’aller rejoindre les cortèges déjà nombreux des  malheurs où se retrouvent dans  des no man’s land (zone interdite) tous les cabossés de la vie, les enfants abandonnés, les divorcé(e)s, les sans logis et autres victimes de la bêtise et de l’ignorance….

Vivre notre époque pour que nous puissions retisser du lien social brisé par une vision étriquée du monde. Les enfants, nos enfants utiliseront enfin sans rougir mais avec élégance les mots d'amour, de désir... Dans leur quête amoureuse, ils jouiront alors des délices de l’envol des corps, et le sourire éclatant en se promenant dans le jardin suspendu de leur rêve, ils auront plus de chance de croiser une princesse comme dans les contes de fée… Et ne penseront jamais à un cimetière pour tenter de vivre une histoire d'amour comme dans le film de Yasmine Chouikh.

Auteur
Ali Akika, cinéaste
 

Commentaires

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Une vision philosophique des choses dans une société noyée et perdue dans le conservatisme ambiant , ses chaines d'asservissement et d'oppression et la déliquescence et la dépravation de ses gouvernants.

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