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Réponse à un internaute "érudit"

Le culture et le plaisir de lire ne sont que des sentiments

La réaction du lecteur en question était attendue de ma part, je l'ai reçue au bout du troisième opus. Allons au fond et laissons de côté l'extrême courtoisie de la réponse qui, en résumé, me dit que l'article sur Camus est « plat et sans consistance, seulement un déversement de bons sentiments, ce que n'est pas la littérature ».

Le présent article n'est pas seulement une réponse à un internaute, le Matin d'Algérie n'est certainement pas un forum pour un faux combat littéraire à la Ruy Blas. Si je le propose dans la rubrique culture c'est que l'intervention de la personne est justement ce qu'il ne faut pas entendre de la lecture et de son plaisir.

En plus de sa discourtoisie, c'est dans le fond que l'intervention est l'absolue contradiction avec la vraie culture. Celle que propose mon contradicteur (je dirais plutôt, celui qui m'invective) ne sert qu'à promouvoir les titres universitaires, la prétention et l'accaparement du savoir avec, surtout, l'objectif de créer une caste de ceux qui pensent avoir son monopole.

Ma réponse, s'insérant entre deux articles de la série, est donc parfaitement dans l'objectif d'une rubrique culturelle du Matin d'Algérie. La réaction du lecteur en question me donne l'occasion de préciser ce qu'à voulu être le sens de mes contributions.

Tout d'abord, lorsque j'ai proposé cette chronique portant le titre « Conseil pour jeunes lecteurs », il faut comprendre que cela ne s'adressait pas à des personnes matures, conscients de leur très haut niveau intellectuel et qui le font savoir. Au passage, il n'était pas interdit non plus que cela s'adresse à eux, évidemment.

Mais revenons à cette expression « la littérature n'est pas un sentiment ». Et c'est justement là le fond du problème. Qu'est-ce donc la littérature si ce n'est pas un « sentiment » pour les jeunes lecteurs ?

Nous voilà au cœur du propos car l'article sur Camus, comme tous les autres, publiés et à venir, s'adressait aux jeunes lecteurs et certainement pas aux universitaires. Or, la lecture à cet âge est tout sauf une exégèse de gens instruits, ou plutôt qui pensent l'être.

Il ne faut pas se méprendre sur le propos, l'exégèse universitaire est fondamental car prétendre le contraire serait renier l'une des bases de la formation et se comporter en populiste. L'analyse rigoureuse des textes, des auteurs et du contexte sont absolument nécessaires à l'élévation de la pensée.

Mais voilà, plus on est formé et moins on doit se comporter comme cette confiture qui veut s'étaler comme dit le dicton. Le plaisir de la littérature est une rencontre de deux sentiments, celle de l'écrivain qui la traduit dans une histoire et celle du jeune lecteur qui la ressent. C'est un moment d'échange où une alchimie merveilleuse peut se passer.

S'adresser à de jeunes lecteurs avec la prétention de l'universitaire est incongrue. Les jeunes doivent lire sans se rendre compte qu'ils sont face à un écrit qui s'étudie, s'analyse et se décortique dans toutes les pratiques universitaires. Ce serait une catastrophe et la garantie d'un éloignement, justement ce qui s'est passé ces dernières années (entre autres causes que sont l'évolution sociologique et l'apparition des nouveaux supports de communication).

L'Algérie est malade de ces personnes qui signent leurs articles d'une présentation trois fois plus longue que la main. Les concours d'entrée aux grandes écoles, les Masters (équivalent d'aujourd'hui) et autres titres, sans compter les publications pédagogiques, c'est un passé lointain pour l'auteur de la chronique.

Et plus on apprend, plus on est simple dans son rapport aux jeunes en matière de communication du plaisir de la lecture. Quarante ans après avoir prouvé que l'on a une place dans ces niveaux, c'est justement le moment « d'essayer » d'atteindre la plus haute marche qui s'appelle la modestie et le rapport aux sentiments. Nous n'avons plus rien à prouver du côté de l'érudition pour brandir à la face des jeunes nos diplômes et compétences.

Que la lecture soit tout sauf du sentiment, voilà bien la réponse qui est la plus déroutante qu'il m'ait été donné de lire. La culture n'a aucun autre but que rendre les individus bons et éclairés, se déclinant par la littérature au travers une histoire simple qui touche la perception la plus profonde du lecteur.

« Pauvres étudiants confrontés à vos articles », me dit l'intervenant. Je pourrais répondre « pauvres jeunes algériens » confrontés à la prétention et au charabia de ceux qui pensent détenir la culture car celle-ci, dans ses hauteurs et ses objectifs, s'exprime d'une manière simple et s'adresse aux sentiments humains, rien de plus.

En 1975, à mes début à l'Institut d'études politiques, Sc Po Paris, voulant démontrer mon érudition à tout prix, un pêché de jeunesse, j'avais reçu une leçon mémorable de la part d'un très grand professeur de droit constitutionnel. Il avait corrigé ma copie (les professeurs le faisaient exceptionnellement pour certains TD). De mémoire, là également, je cite sa phrase en rouge comme appréciation, elle est encore gravée en moi :

« Soyez simple dans vos argumentations et évitez de montrer votre érudition qui masque très mal votre jeunesse et incompétence sur le sujet ».

Cet immense professeur est celui que notre glorieuse Assia Djebar a remplacé dans son fauteuil de l'académie française. Je dois le remercier et lui envoyer au ciel certains « érudits », ou qui pensent l'être, afin de leur apprendre le haut niveau, c'est à dire la simplicité. La platitude se juge toujours à partir du niveau où l'on place sa prétention.

Je lui dois beaucoup dans mon métier de transmission et, particulièrement celui du goût à la lecture.  Ma platitude, je l'ai payé de quarante ans de formation et c'est loin d'être terminé car son chemin est long pour y arriver. En ce point de vue, je l'accorde à notre internaute, j'en suis loin encore.

Que les jeunes lecteurs lisent en laissant ouverts tous les sentiments qui peuvent les toucher, qu'ils n'en aient pas honte.

Auteur
Sid Lakhdar Boumediene, enseignant
 

Commentaires

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Monsieur,
Je découvre avec plaisir votre rubrique littéraire mais je dois vous faire part de ma réticence à cette réponse à un "internaute érudit". Certes son langage fleuri masque mal sa grande culture et j'avoue que ses commentaires sont aussi pour moi un grand moment d'anthologie qui provoque en moi un sentiment de bien être par le fou-rire ou le sourire qu'il provoque. C'est son but. C'est pourquoi je ne vois aucune raison de lui répondre. La liberté d'expression n'exige-t-elle pas qu'on laisse s'exprimer ceux qui ont quelque chose ou qui n'ont même rien à dire ? Ce Voltaire que vous citez avec raison n'a t-il pas dit je cite de mémoire"je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire "? Pour ma part je n'ai rien trouvé d'insultant dans son commentaire à moins que vos joutes oratoires ne soient que l'expression d'une hostilité personnelle que je ne connais pas. Dans ce cas évidemment je risque d'être à côté de la plaque de même que tous ceux qui pourraient s'étonner que vous preniez le temps de répondre par un article à un commentaire. Continuez à nous enchanter plutôt et à nous instruire et ne perdez pas votre temps. On a le droit de ne pas être d'accord avec vous ça n'enlève rien à la qualité de votre production. On a raison de dire que la littérature est une ouverture sur le monde, comme une respiration. Je me demande même si littérature et ouverture sur le monde ne seraient pas des pléonasme. Merci à votre journal et à vous de nous faire découvrir tant de territoires inconnus.

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« Soyez simple dans vos argumentations et évitez de montrer votre érudition qui masque très mal votre jeunesse et incompétence sur le sujet ».
Je voulais prendre ces mots pour faire une petite réflexion sur un côté de la culture et de la personnalité françaises qui ont largement déteint sur les algériens en général. Pour la comparaison, dans un pays anglo-saxon ces mots n’auraient jamais été utilisés dans le domaine universitaire. Ils sonnent comme une insulte directe, une insulte navrante qui donne une très mauvaise image non pas de celui qu’elle cible mais plutôt de celui qui la profère. C’est une marque de manque de savoir-vivre. Un professeur de ce niveau aux USA aurait choisi des mots différents pour exprimer la même chose exactement mais sans propos blessants. Au lieu du mot « incompétence », il pourrait parler de « besoin d’efforts supplémentaires » ou de « certaines lacunes qui restent à combler ». Les français et les algériens donnent des gifles et des crâchats plutôt que des avis réfléchis. C’est une grande différence dans les attitudes avec les anglo-saxons. Un américain n’aurait peut-être aucun scrupule à lâcher une bombe qui va tuer des centaines de civils innocents, mais si vous lui posez une question, la plupart du temps il ne vous répondra pas « non ! », c’est impoli et mal vu. Il vous répondra avec des mots atténuant votre déception ou votre erreur pour être le moins que possible en désaccord avec vous. Par exemple, si vous invitez un algérien ou un français à déguster un plat de quelque chose qu’il n’aime pas, il pourrait vous dire qu’il déteste absolument ce plat. L’algérien pourrait aller jusqu’à faire mine de crâcher par terre pour exprimer son dégoût. L’anglo-saxon vous répondrait : « Je dois avouer que ce n’est pas vraiment mon plat préféré. » Question de tact.

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Haw z3ef haw tnewa ! ça va sans dire , mais on se sent mieux en le disant !

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Moi je dis Boya !

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Bonjour, je ne sais pas si vous allez retourner sur cette page, dans ce cas voici ma réponse à votre charmant message.

Merci pour votre compliment, j'en sui touché. Je voudrais surtout vous rassurer, ma réplique à cet internaute n'est ABSOLUMENT pas un refus du débat.
Si vous me lisiez dans les archives de la presse nationale vous constateriez que j'ai voué ma vie à la liberté d'expression.
La réponse de l'internaute n'était pas seulement une critique légitime mais une discourtoisie frôlant l'irrévérence. Le propos était inutilement haineux, voire insultant.
Voila la raison de ma réponse, autrement je ne réponds quasiment jamais, une question de retenue.
Mes sincères remerciements pour votre amabilité.

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Bonjour,

Je vous remercie pour votre intéressante réflexion. Vous avez mille fois raison mais il faut remettre cela dans un contexte qui explique le propos par deux précisions.
Je vous rassure immédiatement, dès le début des années 80 qui ont vu mes débuts dans l'enseignement, ces propos, et mêmes plus édulcorés, auraient été inconcevables.
Nous sommes, en 1975, dans les dernières traces restantes après 1968. De tels propos étaient monnaie courante sans vraiment choquer. Je vous renvoie aux pratiques d'éducation de notre pays dans les années cinquante et soixante, vous en seriez effrayés.
Puis ensuite, surtout, nous étions à Sc Po Paris, une institution séculaire qui prépare l'entrée à la haute administration, c'est à dire à l'ENA (qui m'a été interdite pour cause de non naturalisation à cette époque).
Il s'agissait là d'une posture d'une institution qui se voulait rigoureuse et qui employait parfois des méthodes et des langages dont elle ne croyait d'ailleurs plus.
George Vedel, ce grand professeur dont je parle est un immense humaniste et démocrate. Il a joué avec cette posture qu'avait les grands mandarins de l'époque mais, pour l'avoir connu, je peux vous assurer qu'il était la gentillesse et la complaisance incarnées.
Ceci dit, si nous excluons la forme contestable que vous dénoncez, il faut se persuader que cette phrase portée à ma copie fut d'une importance capitale pour la suite de ma vie.
Quant aux USA, je suis convaincu du très haut niveau des Universités mais, à mon âge, je n'ai plus cette vison aveugle de ce pays. Comme partout se côtoie l'excellence avec l'horreur et, surtout, la médiocrité.
Merci infiniment pour votre sympathique message.
SID LAKHDAR Boumédiene
PS : malgré votre très bon niveau de français qui situe votre naissance pas très éloignée de la mienne, j'ai ce ressenti que vous êtes plus jeune. Je me souviens que ma génération de bacheliers avait été sollicitée "par milliers" pour contracter avec des société nationales qui nous enverraient aux USA.
J'ai refusé une proposition car à cette époque l'Université n'envoyaient pas autant de boursiers si ce n'est pour un cycle supérieur. Je ne voulais pas retourner en Algérie avec une formation américaine de technicien, sans dimension universitaire sérieuse.
Cela, c'est pour le clin d’œil à ma jeunesse que votre évocation a réveillée.

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c'est pas spécifique à la société française, c'est plutôt un trait de caractère latin. Quand à nous, algériens (les gardiens du temple), notre entêtement déjà légendaire et bien vissé au crâne n'a fait que s'enfler avec cet héritage colonial. Mais comme dit Hend, ça va mieux en le disant...

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N'Est pas donné à tout le monde ce plaisir de lire

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Merci pour la réponse !... Ma petite réflexion n’avait pas pour objectif de dire que ce trait de caractère des anglo-saxons les rend supérieurs aux algériens et aux français. C’est juste une différence qui existe, c’est tout. Question d’habitude. En arrivant aux USA il y a 40 ans, j’ai eu ce qu’is appellent un « culture shock », un choc culturel. Trop de différences, trop de politesse ou d’absence d’aggressivité. J’avais été habitué aux « coudes pointus » même entre très bons copains. Là où mon meilleur ami algérien m’aurait répondu « Aya tebbeg ya weldi, berka-nna mel-festi ! » si je venais de raconter quelque chose qu’il trouvait difficile à croire, un américain dirait « Oh, really? Is that so? » (Ah bon, vraiment ?). Je les voyais comme des mauviettes dénués de toute virilité. Au bout de quelques années je suis retourné en Algérie et je me suis rendu compte que je m’étais habitué à la culture américaine et que c’étaient les algériens qui me choquaient à leur tour!... J’ai fait la navette entre les deux pays pendant plusieurs années et j’ai ressenti ce choc culturel dans l’un ou l’autre pays chaque fois.
Je n’ai fait que passer en France brièvement, mais j’ai remarqué la même chose qu’en Algérie.
Ces manières dont je parle existent partout dans le monde. C’est une différence de fréquence. Les américains exhibent beaucoup plus souvent les manières douces dont je parle, car sinon il y a beaucoup d’algériens qui ont tendance de nature à essayer d’être le plus conciliant que possible avec les autres, comme il y a des américains qui n’exhibent rien d’autre que de l’antipathie et de l’impolitesse, comme en témoigne le plus grand exemplaire de cette catégorie, celui qui est maintenant le président du pays.
Pour illustrer qu’il a des algériens qui sont bien réfléchis dans leurs manières envers les autres, je prendrai l’exemple de la djemâa (assemblé du village) kabyle. Je ne sais pas si les choses ont changé aujourd’hui, mais dans mon enfance il y avait une coutume ancestrale qui dictait comment se comporter lors de l’assemblée du village. Un homme se lève, invoque Mohamed et Allah, et donne son avis. Quand il finit de parler, il dit :« Voilà, c’était mon humble avis. Maintenant, si mes paroles étaient bonnes, je remercie Dieu, mais si j’ai tort que Dieu me pardonne. » Et tous les autres présents répondent toujours, ne serait-ce que par un murmure, que ce sont là des paroles très sages en vérité. Le prochain qui prend la parole commence toujours par louer celui qui vient de finir de parler, même si en réalité il pense que c’étaient là les mots les plus ridicules qu’il ait jamais entendues de sa vie. Il commence toujours par louer Dieu et le prophète lui aussi, et ce n’est qu’ensuite qu’il s’attaque à celui qui l’a précédé, mais toujours avec le plus grand respect et le plus grand tact : « Ce sont là des paroles très sages, ya âammi Ali, et je te remercie de les avoir prononcées pour le bénéfice de toute cette noble assemblée...cependant, à mon humble avis, au lieu de faire comme tu as dit, peut-être qu’on pourrait... » A la fin de l’assemblée tout le monde remercie tout le monde d’avoir assisté et donné son avis, même s’ils ne se sont pas mis d’accord.
Si jamais un des présents manque de respect envers un autre, il risque de se faire mettre au ban par le reste du village.

S’il y a une chose que j’ai apprise au bout de 40 ans aux USA, pays le plus ethniquement divers de la planète, c’est à quel point nous sommes tous les mêmes. Homme, femme, noir, blanc, jaune, rouge, jeune, vieux, grand, petit, maigre ou gras, pauvre ou riche, rien ne nous distingue les uns des autres. Enfin, si, une seule chose : les circonstances de la vie. Je suis fermement convaincu de ce que disait Cheikh Karl Marx : l’homme pense comme il vit, il ne vit pas comme il pense.
J’ai appris ça à l’IEP d’Alger, l’Institut d’Etudes Politiques au tout début des années 70, donc ça donne une idée de mon âge et de mon parcours.

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