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REGARD

Les gilets jaunes, la démocratie et l’universalisme

L’irruption des gilets jaunes sur la scène sociale a vite viré en phénomène politique. Ce n’est pas la première fois que la classe politique et ses ‘’spécialistes’’ ont été surpris dans leur sommeil.

Formés et formatés dans et par leur nombril monde ‘’indépassable’’, ils ont été, sont et seront toujours surpris par le vrai monde qui, comme le temps, avance sans cesse. Ces spécialistes de ce monde ‘’indépassable’’ ont chaque fois abreuvé l’opinion publique de leurs diagnostics aux odeurs du monde vraiment ancien. Ils ont découvert l’intégrisme une fois qu’il a fait couler le sang dans les rues et cafés chez eux. Ils n’ont pas vu l’arrivée de Trump qui devient ensuit le diable qui les fait chanter avec sa monnaie internationale, sans parler de leurs illusions qui se sont évaporé devant les murs antiques de la Syrie etc.

Les Gilets jaunes. Pour le vieux monde, c’était au début un simple mouvement revendicatif de catégories sociales populaires. Ils ont applaudi aux miettes que le président leur a généreusement offert. Seconde surprise, cette première concession enrobée de paternalisme propre à l’arrogance des gens au pouvoir, n’a pas stoppée la machine du mouvement.

C’est le contraire qui s’est produit, la dynamique du mouvement a fait passer ledit mouvement au stade du politique, le seul qui peut dénouer un tel processus social inédit et d’une telle ampleur. Leur confort matériel et idéologique les incite à continuer à penser avec leurs petites idées refroidies par le temps qui passe alors que leur pays vit une situation où le cœur des citoyens bat au rythme d’un désir ardent de changement.

J’avais écrit ici même (1), comment les catégories sociales des gilets jaunes allaient être sollicitées par les structures sociales organisées des partis (y compris l’État) pour faire pencher la balance en direction de leurs propres intérêts (ceux du changement ou du statu quo)

Nos ‘’spécialistes’’ se sont focalisés sur la récupération des Gilets jaunes par les partis, seule voie pour maintenir l’équilibre des pouvoirs décoré par quelques petits bibelots selon la célèbre formule ‘’le changement dans la continuité’’. Par leurs postures et prises de positions, ils persistent dans leurs erreurs, la sous-estimation de la nature et la force de la dynamique en cours. Il révèle aussi leur mépris pour les mouvements populaires subversifs qu’on pense pouvoir appâter avec des strapontins aux côtés des partis politiques. Continuant sur leur lancée pour arrêter une dynamique qui leur échappe, ils suggèrent aux Gilets jaunes de s’organiser en groupes autonomes pour se présenter aux élections. Attendant pour connaitre l’issue de la bataille. De toute manière, tout phénomène par sa durée et son amplitude marque de toute manière l’histoire d’un pays

La démocratie. Face à leur impuissance d’arrêter la dynamique sociale et politique qui glisse peu à peu vers l’insurrection citoyenne, le monde ‘’indépassable’’ sort l’artillerie lourde de la démocratie. Mais enfin disent les habitants de ce monde, nous sommes en démocratie, vous pouvez manifester et exposer pacifiquement vos revendications pour qu’on résolve ensemble les problèmes.

Évidemment la démocratie est un bien précieux que tout le monde chérit car fruit de grandes et douloureuses conquêtes. Sauf que la classe qui arrive au pouvoir, une fois installée, elle acquiert de ‘’mauvaises’’ habitudes et devient sourde aux cris des ‘’invisibles’’ et autres ‘’plèbes’’. Et quand le peuple vote, on s’assied sur sa souveraineté comme en 2005 lors du référendum sur l’Europe (55% contre ladite constitution ‘’européenne’’).

Ainsi notre monde ‘’indépassable’’, prend des libertés avec la notion de démocratie qu’il a vidé de son essence historique et philosophique à savoir la souveraineté découle du peuple. Il oublie que la démocratie est un équilibre entre classes et groupes sociaux en un instant T et non comme de droit divin comme dans les bonnes et vieilles monarchies.

Ce monde oublie que le vrai monde change et que les Gilets jaunes reprennent une idée vieille comme les révolutions, que la démocratie ne cesse pas après le dépôt d’un bulletin dans l’urne. Ces oublis ou cette ignorance rend imperméables le monde qui se meurent aux aspirations nouvelles qui émergent tout simplement avec le temps et l’approfondissement des idées et valeurs dans une société donnée.

Avec les gilets jaunes, la délicate notion de l’utilisation de la violence comme actrice de l’histoire, commence à émerger dans le débat public. Le monde ‘’indépassable’’ a entretenu cyniquement la confusion entre la violence terroriste sans base politique ni légitimité historique et la violence qui devient l’ultime recours pour se faire entendre par les classes et les peuples opprimés.

Il est ‘’agréable’’ aux oreilles d’entendre quelques éléments du monde ‘’indépassable’’ reconnaître, certes par le bout des lèvres, que la dynamique du mouvement des gilets jaunes a engendré en son sein de la violence devant le mépris et la surdité du pouvoir.

L’universalisme. Enfin la belle notion à la fois philosophique et poétique de l’universalisme sert de paravent pour ceux qui veulent enfermer la démocratie dans un carcan. Le monde ancien cite Churchill le vieux lion anglais qui a accouché d’une formule devenue célèbre et ‘’universelle’’, la démocratie est le pire des régimes à l’exception de tous les autres.

Cette utilisation de la formule de Churchill arrange bien les affaires de ceux qui ne veulent rien changer. Ils en font une lecture spécieuse pour ignorer son environnement historique et culturel dans lequel nait la démocratie et faire avaler des couleuvres aux citoyens qui souffrent des limites de la démocratie des régimes à bout de souffle quand ils ne sont pas carrément des dictatures. Ce monde ‘’indépassable’’, par cynisme feint d’ignorer que la démocratie depuis les Grecs (les élites font la loi dans l’agora et la ‘’plèbe’’ trime dans les campagnes) ne finit pas de faire des conquêtes. En France, De Gaulle imposa la 5e république sous les effets de la guerre d’Algérie et aujourd’hui, même les gaullistes ne cessent de la faire évoluer car elle étouffe une véritable vie démocratique. Pour finir, ce n’est pas parce que l’Europe est historiquement le berceau du capitalisme qui a mis fin à la monarchie de droit divin et à l’économie archaïque du servage, que les capitalistes ont le droit d’utiliser l’esclavage, de dominer des peuples au nom de leur nouvelle ‘’civilisation’’. Le ''démocrate'' américain Bush a voulu transporter la démocratie dans dans ses chars, ça s'est mal terminé pour son pays.

Une lecture de Fanon, de Sartre peut aider à cerner la dialectique entre le particulier et l’universel, entre un pays et son histoire etc. Si nos ‘’politiques’’ se nourrissaient de telles lectures, ils changeraient moins facilement de prises de positions du jour au lendemain et cesseraient de tourner avec le vent comme le vieux briscard de la politique française Edgard Faure devenu célèbre grâce à sa formule ‘’ce n’est pas la girouette (sous-entendu, ce n’est pas moi) qui tourne, c’est le vent’’.

A. A.

 (1) les Gilets jaunes dans le Matin du 1 décembre 2018

 

Auteur
Ali Akika, cinéaste
 

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