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PUBLICATION

Mourad Irnaten : "S taxreɣ-d yemma si llakul", j’ai débauché ma mère de l’école

Toujours avec la même verve poétique et le même sentiment de révolte irrépressible, Mourad Irnaten poursuit son œuvre romanesque dans l’introspection de la société kabyle qui le passionne et l’exaspère à la fois.

Il est à sa troisième publication. Après Madrus et Di lgerra-k ay awal, il nous offre cette fois-ci S taxreɣ d yemma si llakul : J’ai débauché ma mère de l’école. Un roman  écrit dans un kabyle parfait piqueté de sentences irrévocables sur le thème d’une Kabylie en proie à une politique d’oppression et de dépersonnalisation  par le truchement d’une islamisation et d’une arabisation forcées prétendument porteuses de savoir mais cependant, irrémédiablement aliénantes.

Portant toutes les caractéristiques d’une domination coloniale à peine voilée, le régime algérien tente de substituer une nouvelle identité au peuple kabyle en déployant tous les moyens dont il dispose : contraintes de toutes sortes, propagande et séduction.

Un jeune homme en marge des rangs et socialement décalé, regarde, circonspect, les habitants de son village se défaire progressivement de leurs anciens repères non pour s’engager dans un mouvement de progrès et d’émancipation comme il l’aurait souhaité, mais pour plonger dans une profonde régression en se prêtant aux influences de l’idéologie arabo-musulmane.

Notre personnage observe, écoute, s’interroge et médite sur les siens, entraînés dans une métamorphose qui les éloigne de leur culture, de leur langue et de leurs racines pour épouser aveuglement ou par manque de vigilance une identité d’emprunt qui les fait sombrer dans la décadence et l’archaïsme.

Des jeunes  endoctrinés par le système éducatif, se font les agents zélés de cette nouvelle conquête des esprits pour un retour vers le moyen âge et un reniement assumé de leurs origines. Les moins atteints parmi eu, se perdent dans la passion du football et /ou dans des beuveries interminables suscitant des bavardages stériles et peu relevés pendant qu’on leur prépare la trappe de l’histoire qui les engloutira à jamais.

La corruption et l’opportunisme gangrènent la communauté et développent des réseaux de délateurs et de provocateurs paralysant d’emblée toute tentative de sursaut collectif.

Le constat est amer et l’alternative peine à poindre malgré le potentiel de ressentiments emmagasinés dans les coeurs et les mémoires depuis la confiscation de l’Indépendance et les agressions d’un pouvoir central qui travaille à faire de l’Algérie une province de l’Arabie.

Notre homme n’est pas au bout de ses peines quand il apprend qu’une jeune fille du village, fraîchement sortie de l’université et convertie en soldat de l’idéologie arabo-musulmane, a ouvert au village une classe d’alphabétisation en langue arabe pour les vieilles femmes au foyer. Sa mère est dans le lot des candidates, contente de pouvoir enfin accéder au savoir. Elle prend tous les matins le chemin de l’école avec d’autres femmes du village dans un enthousiasme partagé.

Le fils tente de l’en dissuader et de lui faire comprendre qu’elle fait l’objet d’un plan d’embrigadement arabo-islamique qui vise les femmes illettrées de sa catégorie d’âge  et dont le but inavoué est de les éloigner de leur identité et de leurs traditions et non de les instruire.

Au fil des jours, la mère se rend compte qu’en fait de savoir, l’institutrice ne lui donnait que des commandements religieux qui perturbent ses croyances et sa foi. Elle comprend alors la manœuvre et décide de suivre l’avis de son fils.

Récit en soliloques chargés de tristesses et d’amertumes  dans un décor romantique où la nature prend sa part du vivant et fusionne avec l’état d’âme de l’auteur en participant à l’expression de ses  sentiments. Elle aussi subit les affres du moment par les incendies volontaires qui la ravagent, attribués aux groupements militaires en faction dans tous les recoins de la région.

C’est à l’occasion d’un de ces sinistres où les champs d’oliviers sont dévorés par les flammes, que la mère et le fils dans un silence complice, convergent dans une même communion vers cette conscience qui fera désormais barrière à toute atteinte à leur identité. C’est le début de l’espoir.

M. G.

Auteur
Mokrane Gacem
 

Commentaires

Permalien

La traduction de "Staxreɣ-d yemma si llakul" n'est pas juste. Débaucher en français veut dire entrainer quelqu'un à abondonner son travail ou bien pousser quelqu'un à la débauche. Or le titre en Tamazight parle de l'école et sa traduction correcte en français serait: J'ai mis fin à la fréquentation par ma mère de l'école.

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