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Enracinement et conscience

Où Rachid Boudjedra a raison

J’ai suivi la polémique au sujet du livre de Rachid Boudjedra, « Les contrebandiers de l’histoire ». À ce sujet, j’ai attendu que le thème, selon moi, le plus important, le plus essentiel, le plus utile soit abordé, exposé, discuté. À ma connaissance, nulle part il n’a été soulevé. Le voici. L’auteur écrit : 

"Ce qui nous manque à nous intellectuels et artistes, pour être efficaces, c’est l’enracinement dans la propre conscience de l’individu, écrivant, ou peignant, ou réalisant. C’est l’enracinement dans la douleur, la nôtre et celle de notre peuple, que nous ne connaissons pas vraiment et que nous côtoyons superficiellement."

Quelques soient les torts de Rachid Boudjedra, ses arrières-pensées réelles ou supposées, son parcours existentiel, cet extrait mérite, plus encore, il exige une discussion honnête et sérieuse. En passant, reconnaissons la beauté sémantique du titre : "Les contrebandiers de l’histoire".

En effet, où sont les œuvres algériennes qui parlent de l’individu de manière suffisamment claire, profonde, analytique, surtout, honnête, et plus encore qui correspondent aux soucis et propositions d’un Albert Memmi (notamment son "Portrait du colonisé", puis néo-colonisé) et d’un Frantz Fanon (notamment "Peaux noirs, masques blancs") ? Ignorons les œuvres qui se lamentent sur la déchirure linguistique de l’auteur-e. Il en sera question dans un prochain essai sur ce thème.

Considérons les origines sociales.

Les auteur-re-s qui sont d’extraction familiale petite-bourgeoise ou bourgeoise, que connaissent-ils/elles du peuple ? Je n’ai pas en vue seulement sa douleur d’exister ontologiquement en tant qu’être humain, tout simplement, mais également et surtout sa douleur d’être exploité, dominé, aliéné, méprisé, humilié, nié, exclu, au point d’être contraint à choisir uniquement entre l’auto-mépris (ce suicide psychique), le ressentiment stérile (cette inutile réaction d’esclave impuissant), l’exil intérieur  (cette hibernation de l’âme), l’exil extérieur (cette fuite amère pour un vivre ailleurs), ou, enfin, le fatal suicide (cette reconnaissance de défaite totale).

Quant aux auteur-re-s qui proviennent de famille populaires, ouvrières ou paysannes, vivant ou, plutôt, survivant uniquement par la vente de leur force de travail, combien sont ces auteur-re-s qui restent fidèles à leur classe sociale d’origine, pour en décrire les scandaleuses conditions de vie, les aspirations à une existence plus digne, les combats quotidiens ou  collectifs contre l’injustice ?

Où sont les auteur-re-s de nos « Misérables » (Victor Hugo), de nos « mère » (Maxime Gorki), de nos « Ah Q » (Lu Xun), de nos « Bas-fonds » (Jack London), des « enfants de notre quartier » (Nagib Mahfouz), de nos paysans de montagnes stériles (« L’île nue », film de Kaneto Shindo), de nos « Voleurs de bicyclette » (film de Vittorio De Sica), de nos « Quarto Stato » (peinture de Giuseppe Pellizza da Volpedo), de nos « herbes » (poèmes de Walt Withman), de nos « comités de gestion » (poèmes de Jean Sénac), etc., etc. ?

En Algérie, il semble que seul le roman « Nejma » existe. Tout au plus, on cite Mohammed Dib, Tahar Djaout et quelques autres. Le meilleur film, autrement dit le plus authentique, sur la guerre de libération nationale, celui qui a fait pleurer ma mère du début à la fin, ne fut pas réalisé par un Algérien, mais par un Italien : « La bataille d’Alger ».

Loin de moi affirmer que les Algérien-ene-s sont impuissant-te-s à produire des œuvres telles que le souhaite Rachid Boudjedra. Peut-être elles ont existé ou existent ; mais elles n’ont pas vu le jour ou n’ont pas eu la publicité nécessaire pour être connues, parce que les personnes qui doivent en rendre compte les dédaignent. J’en sais quelque chose après avoir constaté l’occultation presque totale de ma personnelle production théâtrale en Algérie (1).

Il est vrai que la production d’œuvres selon le désir de Boudjedra exige des qualités non communes : une éthique intransigeante (« Je suis et je serai toujours du coté de ceux qui ont faim », dit Federico Garcia Lorca, assassiné par les fascistes), une sensibilité profonde, une connaissance suffisante de la profession pratiquée, une esthétique parfaitement maîtrisée (voir « L’art poétique » de Horace, puis de Boileau), loin de tout « réalisme socialiste » à la sauce jdanovienne, et de tout populisme démagogique de pacotille.

Boudjedra a raison : il est impossible de produire une œuvre digne de ce nom sans qu’elle soit enracinée "dans la douleur". Qu’est-elle sinon l’injustice, c’est-à-dire l’exploitation-domination de l’être humain sur son semblable ? Sinon l’absence de liberté et de solidarité entre les êtres humains ?… Quelques exemples pour tous, les ancêtres, les sources : "Mahâbhârata", "L’Iliade", « Les Mille et Une Nuits", "La guerre des trois royaumes",  Shakespeare.

Et l’enracinement ne peut se réaliser que par une conscience adéquate. Cela a été dit voilà bien longtemps, de manière décisive : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Malheureusement, en ce temps triste et maudit de mondialisation mercantiliste, toutes les « âmes » marchandes, sur la planète entière, et l’Algérie n’y échappe pas, sont torturées par le cancer du gain financier dont le spectacle médiatique est le complément nécessaire. Combien de consciences sont capables de résister à ce Méphistophélès, offrant un compte en banque, des passages à la télévision et la publication d’articles dans des journaux internationaux, eux aussi grossissant le compte bancaire ? Surtout quand ces consciences sont polluées par l’arrivisme, pour pallier des carences psychiques, produites durant l’enfance ? Un proverbe italien déclare : "D’une carotte on n’obtiendra jamais de sang". D’auteur-re-s qui ne sont que carotte, comment pourrait-on tirer des œuvres où coule le sang de l’authentique douleur humaine ?

Quels temps étranges d’ignoble imposture où l’on condamne la prostitution du corps et pas celle de l’esprit ! Quelle différence y a-t-il entre une prostituée qui se farde pour proposer ses « services », et un-e auteur-e qui se maquille pour aller soumettre ses "produits" sur le marché littéraire-artistique ? De même que la prostituée du corps s’arrange pour plaire aux clients, de même le-la prostitué-e de l’esprit s’oblige à offrir aux clients ce qu’ils désirent. Et quel en est le contenu sinon des images exotico-folkloriques des gens du « Sud », concordantes avec la vision coloniale ou néo-coloniale ? Images dénigrantes ou nettement calomniatrices, sous prétention de vérité, du genre les Algériens sont des violeurs-nés, des nazis-nés ou des corrompus-nés, bref des « sauvages » à civiliser, etc. Leur seul mérite actuel est de permettre d’en parler de manière « croustillante », en dehors de tout contexte social réel : celui de la lutte, systématique et incessante, entre dominateurs-exploiteurs et leurs victimes.

Le nec plus ultra est que ces images sont produites par des gens du « terroir ». Ya bon banania !… « Vous voyez ! dit-on dans les pays opulents. Les gens qui parlent du « sud », ce n’est pas nous, occidentaux et riches, mais leurs coreligionnaires, leurs compatriotes ! Donc, c’est vrai, ce qu’ils disent ! Et s’ils sont capables de le dire, c’est parce qu’ils ont bénéficié de notre œuvre civilisatrice ! Ils en sont la preuve et le témoignage !… Alors, chérissons-les ! Défendons-les contre les hordes barbares dont ils sont sortis grâce à notre action bienfaitrice !»

Cependant, voici la plus vile et plus basse imposture. Ces prostitué-es, non satisfait-e-s de recueillir ce que leurs clients leur accordent, veulent également se présenter comme des personnes honnêtes, éclairées, soucieuses du peuple. Ils-elles s’écrient avec l’indignation du pharisien, du scribe, du mandarin : « Oui ! Nous sommes du peuple, donc nous avons le droit sacro-saint d’en dire librement ce qu’on en pense ! » ou « Oui ! Nous connaissons le peuple, et nous revendiquons la liberté d’en parler selon notre goût ! »

Vouloir le beurre et l’argent du beurre ! La reconnaissance des nantis et celle des démunis. Quel culot ! Même les prostituées du corps ne manifestent pas cette infamie.

Il faut bien, n’est-ce pas, que les prostitué-e-s de la production littéraire-artistique donnent à leurs clients ce qu’ils attendent, car ces derniers ont du pognon, achètent ce qu’ils attendent de lire ou voir, pour se conforter dans leur conception du monde. « Ainsi va le môôônde, Môssieu ! Qui l’ignore ou ne s’y conforme pas n’est qu’un loser ! Un envieux ! Un incapable ! Pouah ! » C’est le langage de tous les béni-oui-oui depuis le commencement des temps, partout sur cette planète.

Évidemment, le peuple et ses réelles « douleurs », cette « racaille », ces « ghâchi » (« populace »), ces « bougnoules », ces « tarés », ces « fanatiques religieux », ces « obsédés sexuels », ces corrompus, ces mentalités nazies, ces « Arabes » et « Kabyles », ces frustrés de tout, ces « sporchi, brutti e cattivi » (sales, brutes et méchants, titre d’un film italien d’Ettore Scola), « tout ça », ça ne fait pas gagner du fric, ni des invitations aux télévisions, ni écrire des articles convenablement payés dans des journaux internationaux, bref ça ne permet pas de construire une « carrière ». Oui, il y a des gens pour lesquels la vie se résume à une « carrière », laquelle est constituée par le nombre de livres vendus à… l’étranger (riche en pognon), aux nombres d’articles écrits dans des journaux… étrangers (riche en pognon), au nombre d’apparitions sur les télévisions de… l’étranger (riche en pognon). Le contenu et la forme des œuvres, ça ne vient qu’après, c’est juste le moyen de « parvenir ». La fin (faim d’argent et de gloire) justifie les moyens (moi-moi-moi, hein !)

Entendons-nous : le problème n’est pas de vendre des œuvres, de passer à la télévision ou d’écrire des articles, gagner de l’argent et briller en gloire, dans des pays étrangers. La question unique est le contenu de l’œuvre, son idéologie, sa vision sociale. Tout est là.

Je vois l’auteur-e s’exclamer avec indignation : "Quoi?!… La police de la pensée ?!… Jdanov ?! Goebbels ! Fatwa ?!…" Non : simplement le respect de la vérité. Quand, par exemple, Émile Zola présente les tares du « bas » peuple, dans "L’Assommoir", il fournit certes une vision bourgeoise, celle de son insertion socio-économico-culturelle, mais nous le reconnaissons. Quand Céline écrit son "Voyage au bout de la nuit", il revendique ouvertement par ailleurs sa vision fasciste du monde. Mais nos auteur-e-s d’Algérie se présentent comme  démocratiques, progressistes et amoureux de leur peuple. Là est l’imposture, car leurs œuvres démontrent le contraire. Infiniment mieux vaut un Balzac, se proclamant catholique et royaliste, mais, parce que doté d’un génie créateur authentique, écrivait des œuvres où sont dénoncées avec style les tares de la société catholique et royaliste, ainsi que bourgeoise.

Une anecdote significative. Un jour, à Rome, j’ai proposé à une productrice un projet de film se déroulant dans le Sahara. Précisons que cette femme se déclarait fièrement de « gauche ». Elle me demanda :

- Et le sexe ? Et le sang ?

- Mon histoire n’en pas besoin, ai-je répondu.

- Ah ! Dommage ! Le film « Le thé dans le désert » de Bernardo Bertolucci vient de sortir, et tu sais à quoi il doit son succès commercial ?… À la scène où un Touareg fait du sexe avec une femme américaine !… Alors, dans ton histoire d’un couple d’Italiens qui se perdent dans le Sahara, je te finance ton film si tu  insères une scène où un Bédouin viole la femme italienne. Et encore mieux : mets en présence deux Bédouins qui la désirent, et l’un assassine l’autre, puis possède la femme, après avoir ligoté son mari.

Constatant mon manque d’enthousiasme à sa suggestion, la « progressiste » ajouta :

- Tu sais, mon cher, si je produis un film, c’est pour gagner de l’argent, et t’en donner !

J’ai quitté sans commentaire cette proxénète de cinéma.

Espérons que de tout l’ouvrage de Rachid Boudjedra, une minorité de personnes saura apprécier, méditer et tirer les conséquences logiques de ce que ses propos contiennent de précieux pour le présent et l’avenir : soulager la « douleur », quelque soit soit sa forme, et la remplacer par le plaisir de vivre libre et solidaire. Bien entendu, les œuvres qui en parleront ne feront pas gagner d’argent, ou si peu, et ne permettront pas des prestances médiatiques, ou si peu. Mais qu’importe quand on sait distinguer les « honneurs » de ce qu’est l’honneur. Rappelons que Balzac fut refusé à l’Académie française ; ses membres le jugèrent socialement pas conforme à leur condition d’admission : le conformisme aux valeurs dominantes. Ajoutons cette anecdote : à un ami qui lui déclarait qu’on venait de lui accorder la Légion d’Honneur, le compositeur anarchiste Erik Satie répliqua, en substance : « Il aurait mieux valu que tu ne l’aies pas mérité ! » Oui, de par le monde, existent des gens pour qui le peuple authentique, celui exploité-dominé-méprisé, est le seul dont on est en droit de mériter une reconnaissance.

K. N.

E-mail : kad-n@email.com

Note

(1) Voir « ÉTHIQUE ET ESTHÉTIQUE AU THÉÂTRE ET ALENTOURS », LIVRE 2.
ÉCRITURE DE L'HISTOIRE AVEC LA GOMME ou LE PRIX DU SILENCE, in http://www.kadour-naimi.com/f-ecrits_theatre.html

Auteur
Kadour Naïmi
 

Commentaires

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Balzac un vrai ouvriériste totalement engagé pour la cause prolétarienne. Même pas royaliste. Et en osmose total avec le peuple. Normal qu’on le refuse à l’académie.

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Le mérite de l'ouvrage de Boudjedra (que je n'ai pas encore lu) est à l'évidence d'avoir initié un débat qui devrait se révéler fécond. Le début de l'article intéresse et séduit, puis l'auteur, comme stimulé par son propre ressentiment, "dérape"... Fallait-il qualifier de prostitué-e-s (moi aussi je peux, pour m'en moquer, utiliser l'écriture inclusive) des auteurs, bien sûr contestables, au motif qu'ils ne sont pas fils d'ouvriers et ont du succès (même si parfois, leurs lecteurs les apprécient... pour de mauvaises raisons ?

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