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Sur quelques poèmes de "Tudert nni" de Lounis Ait Menguellet

Le dernier disque de Lounis Ait Menguellet, édité en avril 2017 et intitulé «Tudert-nni » est composée de sept titres de valeurs différentes des œuvres antérieures mais fidèle aux thématiques traitées jusque-là. Cette nouvelle œuvre est quasiment dédiée aux 50 années de poésie et de chansons mais avec quelques réflexions argumentées sur la situation du pays et son environnement sociopolitique.

L’opus a une valeur particulière, rendant hommage à la chanson, à la poésie, à l’amour, à la jeunesse, aux fans (Iwi gad-iw/ aux miens) et à ce qui donne un sens à la vie (Ẓer kan: contemple seulement).  

Dans ce qui suit, je vais tenter d’expliquer la trame de certains textes, en l’occurrence les quatre premiers poèmes de l’œuvre, telle que je les comprend : Tudert nni, Taqṣit nniḍen, Iwi-gad-iw, Ẓer kan.

Tudert nni : Dans ce poème, l’auteur s’adresse à « l’Autre » qui est peut être lui-même, dédoublé (Le poète qui s’adresse à sa personne). Il commence par : « Akkawiɣ di targit ik / d-afus ak ṭfeɣ : Je t’accompagne dans ton rêve/ par la main je te guide» pour rappeler à l’Autre ce qu’il a subi et oublié durant son itinéraire de jeunesse semé de joies, de peines et de toutes les contraintes de la période des années cinquante. Il faut noter que sur le plan historique, la Kabylie a subi, en cette époque, une misère des plus funestes (voir le reportage d'Albert Camus sur «La misère en Kabylie »).

Quatre étapes ont été évoquées par le poète : la petite enfance (avant 1954), le début de la guerre de libération, la fête de l’indépendance, les premières années de l’indépendance, l’adolescence et la muse en 1967. Chaque période a ses traits particuliers :

  • La petite enfance caractérisée par la faim et la misère affrontées avec dignité acquise  et une mère laborieuse qui affronte la vie et les champs (Tqubel axxam lexla) mais qui a investi tout son espoir en Lui (l’enfant). On est au début des années 50, période où les hommes sont absents du fait de l’émigration de contrainte (pas de travail) et d’une expatriation pour raison économique (du fait de misère) vers la France. Cette strophe est un hommage rendu à toutes les mères qui ont élevées seules et dans le dénuement leurs enfants auxquels elles ont imprimés le sens de la responsabilité et de la dignité.

  • Le début de la lutte armée est vécu par l’enfant impressionné par la beauté de l’arme, sans avoir compris le sens du combat durant cette phase. La guerre, vécue par les enfants, est très pénible. Les journées passées avec les ratissages et les nuits chargées de bombardement sont souvent un cauchemar indescriptible pour l’enfance en particulier et toute la population en général.

  • Les fêtes inoubliables de l’indépendance sont des moments de liesse qu’aucun algérien ne peut oublier. Elles sont malheureusement suivies  par une déception/désillusion (Amek assagi tenneqlab, amek almi lḥeq iɣab; Qesden-d it jaddit attrab, wa dayen nniḍen/taqṣit nniḍen : Comment les choses se sont travesties,  comment la justice a été bannie, décidés, ils étaient, pour détruire l’identité) qui a marquée au fer blanc les esprits.

  • Le poète enchaîne par les premières années de l’indépendance (Lzayer iteǧa twaɣit tacebḥant tesbeɣ, As-makken i-nenwa ddunit teḍṣad ɣer ɣurneɣ: l’Algérie sortie de la tragédie est peinte en blanc, pensant que la vie nous a souri), avec les premières mesures consistant “à rendre la dignité aux Algériens” par l’abolition du “métier” de cireurs de chaussures auquel s’adonnaient les jeunes Algériens du temps de la colonisation:C’était, par ailleurs, une mesure phare de cette période de populisme rampant qui a ...prétendue libérer les enfants  (Arrac ǧǧan ssiraǧ aṛɣan-t tebwaḍin, At ḥewwissen am ifeṛṛaǧ yecban tisekkrin). Les déceptions/désillusions sont plus importantes car “Ak-d sekneɣ amek i-texṛeb, tidett amek i-tyenfa lekdeb, Laɛqel mi yuɣal yesleb, wa dayen nniḍen/taqṣit nniḍen: je te démontre comment la situation s’est embourbée, le mensonge chassant la vérité, dans le délire la raison a sombré ... et cela c’est une autre question.

Cette strophe est une dénonciation de toutes les mesures populistes prises durant les premières années de l’indépendance et du verrouillage du système qui devait déboucher sur une démocratie: coup d’Etat, confiscation du pouvoir, autoritarisme et mise à l’écart des révolutionnaires authentiques et de l’intelligentia, au nom d’une certaine unicité des rangs (?) pour saligner sur l’arabo-baathisme rampant.

En cette période, le poète, adolescent conscient, trouve refuge dans la muse, la versification. Il commence à versifier et à griffonner son premier poème mis en musique: on est en 1967. L’émission radiophonique “les chanteurs de demain” fait ses émules. Elle est une réussite et une pierre d’achoppement, quasiment de tous les jeunes qui se sont essayés à la chanson: c’est leur émancipation. Cette émission est, contre vents et marées, une école de militantisme. Dans la dernière strophe du poème Tudert-nni, l’auteur  rend un hommage vibrant à tous ceux qui ont soutenu cette émission et ceux-celles qui y sont passé(e)s, chacun(e) avec une tête pleine de rêves. Ils avaient le même rêve, vécu différemment certes, mais dédié à la culture et la langue qu’il fallait sortir de l’oubli, de l’oralité et surtout de la négation:

“yal-wa amek i-s-teffeɣ targit /  à chacun son rêve

wa tessrut  wa tesfaṛḥit / de bonheur ou de malheur

maɛna fkan i-taqbaylit amkan di tafat/    ceci, pour vivifier notre  culture

ɣas azekka mači nsen, fkan-ed s-gul ayen snen / chacun par sa contribution

kren-d wid yumnen yessen, ad aẓen ɣer dzat/ et passant le flambeau à ceux qui y croient et qui l’on repris.

Ce poème constitue l’oeuvre phare de cet opus. Il serait autobiographique mais toutes les personnes de cette génération des années 50 s’y reconnaîtraient.  La description ne suffisant pas, l’auteur met sa verve incisive pour dénoncer l’injustice délibérée, l’étouffement du mouvement identitaire. Cet état de fait a savamment inspiré les poètes et les intellectuels, militants qui l’ont greffé/bouturé  à une jeunesse qui a repris le flambeau de la lutte qui en a suivi: Le printemps 1980, octobre 1988, le Printemps noir.... Ce poème est aussi un hommage à tous ceux qui ont lutté et milité pour que notre identité ne soit pas bannie.

Le deuxième poème “Taqṣit nniḍen” (L’autre histoire) est dans la suite logique du premier. C’est L’histoire qui a affectée la socièté où l’approximation et le fatalisme sont de mise. L’auteur use de la dualité des choses, l’envers et l’endroit, la chose et son contraire comme concept d’explication du comportement populiste de beaucoup de citoyens désabusés. Je cite:

Nezwar d-itemɣer negra-d di temẓi  / On commence par la maturité pour finir dans le fatalisme

Newhem acuɣar fellaɣ mi-d tezzi/   et on s’étonne du retournement de situation

....

Iɛweǧbaɣ laɛli, is wehmaɣ lsas/  on apprécie les Hauteurs et déçu par la base

si-lbaɛd id-neɣli, mi nefhem ssebbas/ on tombe d’en haut une fois compris la cause

......

Mi nezwer aḥlil, nesegra meskin/ On débute par “c’est triste” on termine par “Le pauvre”

Nenwa ayen ur neshil, ibaɛdaɣ akin/ croyant que ce qui est difficile est loin de nous

....

s-lxiṛ d-ilaɛḍil, ak d-Llah ɣaleb/ Avec “C’est bon” et “Dieu en a décidé ainsi”

nettabaɛ lkil bbin yellan yesleb/ on suit le raisonnement  de gens irrésonnables

...

Mi nezwar lukan, nessegra wissen/ Entamé par le conditionnel, terminé par l’approximation

nenwa yir ussan, ad segmen yessen/ On croit que les mauvaises situations s’amélioreront.

....

Le poête dénonce une socièté  d’approximation où rien n’est fini, le doute et la procrastination manifestes, une carence de fermeté de ceux qui usent de sémantique et de rhétorique creuses, qui exile la raison et le raisonnable et qui suit les bonnimenteurs qui ne font que comploter contre la Raison. Une fois la farce découverte, les “dupés” sont forcés, sommés, de réparer le mal et les tords commis par les comploteurs malveillants.

L’auteur dénonce à la fin de chaque strophe, le fait qu’aucune leçon n’est tirée: ceux qui viennent au secours sont combattus et on espère même une vive lumière de ceux qui l’ont éteinte. Il dénonce le fatalisme d’une société qui s’en remet toujours à ceux qui ont réussi l’échec et qui violent l’intelligence au nom de certaines valeurs que seuls eux reconnaissent; tout ceci pour gouverner à leur guise.

Le troisième poème “ Iw igad-iw” ( à tous les miens): L’auteur rend hommage à ceux qui ont écouté et compris les messages véhiculés pendant toute sa vie de poète et ceux avec lesquels il a partagé les joies et les peines avec la reconnaissance de ce qui les unis: L'identité

Ayen iɣ icerken, deg-s n msaɛqal/ On se reconnait dans ce qui nous lie

Aman ma nneɣlen ur yeṛṛeẓ ubuqal/ l’eau même déversé, le vase (le contenant) est sauf

Yiwen uxxam nneɣ, deg-s ur nessexṣaṛ /notre  “Maison/unité” nous la protégeons

Win yecḍen deg neɣ, wayeḍ ad yerr ttar/ si quelqu’un a failli, l’autre compensera.

L’auteur utilise aussi les phonèmes à sens contraire mais complémentaire (La vie/la mort; le réel/le virtuel, aujourd’hui/demain, le connu/l’inconnu, la jeunesse/la viellesse..) et tout ce qui définie la cosmogonie. Il rappelle toutes les péripéties bonnes et mauvaises (deux contraires inévitables) et rend hommage à toutes les luttes faites sans concessions:

Nezger-d i-tḥemmalt, id yenneɣl  zman/Nous avons subi plusieurs tragédies séculaires

ɛeddan ur-nmal, leqṛun yakk ẓran/ sans flechissement, nous avons survécus des siècles

tecfam akken cfiɣ, iyal d-lbaṭel/ de toutes les injustices, nous nous rappelons

d-ilaɛmer ẓriɣ, tugadem akemmel/mais sans jamais se renier ni se détourner

telḥam ɣer zdat ula di tassusmi/ la lutte a été poursuivi pacifiquement

telḥam am tafat iɣelben tiɣṛi / dans la clarté et à la vitesse du son

L’auteur conclu que tout ce qui est fait, comme lutte et militantisme, est semblable  à une oeuvre à tisser où chacun contribue pour la renaissance de l’identité. Dans d‘autres poèmes antérieurs, il a écrit des choses similaires: “Ce n’est pas à nous de la terminer car la construction de l’identité est rude” (mači d nukni a tifakken acḥal yeṣɛeb lebni llaṣel).

Le quatrième poème “Ẓer kan” (Contemple seulement...)

L’auteur met en avant l’air, l’eau, le feu et la terre, qui, sans eux, aucune vie n’est possible. Ces quatre éléments sont d’ailleurs considérés par les philosophes d’avant Socrate comme l’Essence de la vie et c’est à travers eux que le monde est décrit. L’auteur s’inspire de la philosophie de la vie pour décrire les bienfaits et les dommages que l’air, l’eau, le feu et la terre peuvent causer à l’humain s'il n’arrive pas à maîtriser leurs usages et s’il ne les apprécie pas à leur juste valeur. Ils peuvent causer le bien et le pire, selon l’usage que l’on en fait. Pour l’exemple: La mer contient l’eau la plus pure et la plus souillée, potable et salutaire pour les poissons et non potable pour l’homme.  C’est le paradoxe de la relativité des choses. L’auteur corrobore l’idée que la chose n’existe que par son contraire qui est une conception poétique et philosophique qu’il a déjà utilisée dans plusieurs de ses oeuvres antérieures.

La synthèse de tout cela réside dans une meilleure considération de l’eau, du feu et de l’air dans une terre qui fournit toutes les richesses  nécessaires au bien être de l’humanité. L’auteur plaide pour une harmonie du monde qui s’exerce par tensions opposées entre les choses.

Les poèmes de cet opus bien qu’ils constituent un hommage à une carrière, une période, ils reprennent les sujets et concepts phares usités par le poète dans son oeuvre durant 50 ans. Ils sont dans la continuité qu’il ne renie à aucun moment.

 

Auteur
Arezki Zerrouki
 

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