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REGARD

Y en a marre !

Dans la politique et dans la vie, écrit le dramaturge autrichien Stefan Zweig, les demi-mesures et les hypocrisies font toujours plus de mal que les décisions nettes et énergiques.

La messe est dite, rien à rajouter. A voir les foules de manifestants qui ont barricadé la semaine dernière un quartier populaire à Annaba, et d'autres qui ont marché sur la place Audin à Alger, rien que pour demander des nouvelles de leurs proches harraga disparus, on comprend vite qu'en Algérie, la loi de «Tag âla m'en tag» a pris le dessus sur toute moralité, que la détresse citoyenne a atteint son paroxysme, que les autorités sont dépassées par l'ampleur de la crise, que les jeunes peaufinent plutôt des stratégies de survie que des plans de changement pour l'avenir, que le peuple vivote péniblement derrière le dos d'une élite aussi décervelée que désemparée, que l'espoir fuit cette terre, la nôtre, pourtant bénie par toutes les richesses du monde. 

Le Parlement de la jeunesse, c'est désormais la rue et les réseaux sociaux, ces plateformes d'expression des frustrations collectives, pour reprendre le mot d'un célèbre chroniqueur.

Le seul lieu où l'on peut donner libre cours à ses dégoûts et à ses râles alors que le Parlement officiel n'est qu'une chambre d'enregistrement des doléances de nantis, sinon une officine de magouilles prise en otage par une armada de rentiers voraces et à l'esprit étriqué. Rien ne va pour nos jeunes dans ce bled : pas d'amour, pas d'argent, pas de boulot, pas de perspectives, pas de regard à la mer puisque, de l'autre rive de la Méditerranée, les portes se ferment de plus en plus devant eux, au pire les requins, au mieux des centres de rétention et un retour à la case départ.

La locomotive a sifflé, le train est parti et eux sont restés seuls sur le quai, supportant mal le poids écrasant des tabous, la pression de familles parasitaires, la médisance des proches et des voisins, le célibat et l'hypocrisie religieuse, l'islamisme et ses métastases cancérigènes, les aberrations de la machine administrative, les images déprimantes d'un président mourant sur un fauteuil roulant ! Punaise ! Nos jeunes n'ont d'autre solution que de mentir, ruser avec la société pour «vivre».

Vivre, avec majuscule, est devenu un gros mot dans mon pays, au point que les habitants de quartiers populeux d'Alger ont inventé ce néologisme-pléonasme :«aîche la vie !», pour décrire le train de vie sulfureux de ces grands profiteurs des caisses de l'Etat, «s'hab shekara», pour les nommer, qui n'ont cure que de leurs fortunes et de leurs rapines : pas d'éthique, pas de savoir-vivre, pas de valeurs, aucun patriotisme, rien, rien !

Comme si vivre est un luxe dans un pays où le seul secteur de tourisme, s'il est bien géré et exploité, peut faire vivre le double de la population actuelle, avec de surcroît un minimum de confort. 

Bref, notre jeunesse endosse le lourd vêtement du mal-être. Voilà le diagnostic de notre malédiction nationale. Il n'y a pas plus dur dans la vie, disait un poète anonyme du terroir, que lorsque tout fleurit devant nous alors qu'on ne voit que la rigueur de l'hiver ! 

Auteur
Kamal Guerroua
 

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