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TRIBUNE

10 enseignantes sauvagement agressées et violées à Bordj Badji Mokhtar : un viol halal

Nous sommes à Bordj Badji Mokhtar, une commune située à plus de 770 km de la wilaya d’Adrar et à plus de 2200 km d’Alger. Dans un logement de fonction, sis à la Nouvelle Ecole, numéro 10, dix enseignantes ont subi un viol collectif, ainsi que des agressions physiques et un vol d’objets précieux, dans la nuit du lundi à mardi 18 mai 2021.

Regroupées dans un même logement pour profiter de la climatisation absente de leurs logements respectifs, avec un nourrisson de dix huit mois, ces enseignantes ont vécu l’enfer entre 2h30 et 3h30. Une horde de jeunes enturbannés et armés de couteaux a pu s’introduire dans l’école après avoir neutralisé le gardien, en le ligotant. Une barbarie s’en est suivie.

Négligence sécuritaire

Dans les pays où les hommes et surtout les femmes sont enfermés dans un Livre dit « Sacré » ou dans le discours d’un prédicateur fanatique se présentant  comme « savant », la vision du monde – du moins pour une minorité agissante et une majorité passive – ne peut être que binaire et manichéenne. L’anathème, la mise à l’index, l’excommunication, les fatwas autoproclamées, l’insulte et la banalisation de la violence à l’encontre de ceux qui s’écartent de la marche pastorale deviennent un droit, une « légitime défense » contre le rejet de l’esprit moutonnier. 

BBM

Il en va ainsi des femmes dans les sociétés où l’islam est compris comme une religion étatisée, mise en œuvre pour scléroser les classes populaires et paupérisées, déjà gagnés par l’ignorance, le fanatisme et la superstition religieuse. A la dictature des despotes s’ajoute la dictature des faibles contre les faibles, au nom d’un patriarcat hérité depuis des lustres, et aussi, au nom de Dieu et de son Livre dit « Sacré ». 

Dans une Algérie où s’exacerbent les répressions policières contre les manifestants des marches hebdomadaires du Hirak, une commune du grand Sud algérien est laissée sans protection policière, en proie à toutes les tentatives de vol, de viol, d’agression, voire de meurtre.

Au sein d’un régime pour qui la priorité est d’instrumentaliser la religion et l’histoire coloniale, la place de la femme algérienne au sein de la société est un tabou innommable. « Les femmes n’endurent aucun problème en Algérie », nous dit la doxa militaro-salafiste. Le seul problème qui existe, ajoute-t-elle, « c’est les femmes non-voilées, celles qui s’habillent court, mettent du parfum, excitent la foule des croyants, provoquant ainsi des séismes et des canicules ».

La femme est réduite à néant en Algérie, et un peu partout, dans le monde dit «arabe » ou «musulman ». Les mouvements féministes sont considérés, au même titre que les mouvements et les partis de l’opposition, comme terroristes. « Terroristes » bien sûr, contre la domination patriarcale, dictatoriale et cléricale.

Parce que l’islam sunnite a son clergé. Mais un clergé d’une autre nature. D’une nature horizontale et rhizomatique. Celui de la Fatwa Valley et des milliers de chaînes satellitaires où l’obsession primordiale est l’emprisonnement de la femme, de son esprit et de son corps, dans un bout de tissu, dans des versets, des hadiths et des instructions rituelles relatives à la pudeur et la chasteté. 

Harcelées régulièrement par des individus désœuvrés de Bordj Badji Mokhtar, ces enseignantes vivaient dans un climat d’insécurité et avaient fait part à plusieurs reprises de leurs craintes face à des menaces concrètes d’agressions sexuelles, ont rapporté certains membres du Syndicat algérien des travailleurs de l’Education (SATE). Bien sûr, leur cri de détresse n’a pas été pris en compte par les services de sécurité de cette ville saharienne et le pire s’est produit. Un viol collectif, alias un viol halal. 

A côté de cette barbarie qui n’est pas la première de son genre, dans un pays où les frustrations et les névroses sexuelles sont portées à leur paroxysme, l’argent et les objets précieux de ces dix enseignantes ont été dérobés. Une d’entre elles a subi un coup de couteau au visage.

Derrière eux, les violeurs ont laissé les murs et le sol ensanglantés. Face à ce drame qui rappelle les viols et les crimes de la guerre civile (1990-2000), la priorité du régime algérien est orientée ailleurs. La protection des femmes et de la dignité de chaque citoyen semble passer au second plan, voire au dernier plan, au profit de la répression des militants et de l’opposition politique. « Consolidons la répression et l’autoritarisme. La question des femmes viendra plus tard ! Quand elles seront toutes violées, volées et pourquoi pas tuées ! », nous dit la doxa militaro-salafiste. « En attendant, il serait préférable pour elles de se voiler ou de se réfugier dans une burka », ajoute-t-elle. 

bordj Badji Mokhtar

Le poète contre  le tartuffe 

Dans le monde dit « Arabe » ou « Musulman », les femmes sont les grandes perdantes. A leurs égards, les hommes restent fondamentalement religieux. Même si la situation des femmes évolue, dans le travail et dans l’éducation, la vie socio-économique demeure régie par le Texte fondateur qui les maintient en état de minorité éternelle. Ce même Texte les considère comme des « êtres inférieurs » : « Les hommes ont autorité sur les femmes/en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles […] ».

Comment voulons-nous que les femmes soient libres quand s’ajoute à ce type de versets des prédications misogynes, destinées à un public en déficit culturel et éthique. De cela, il ne peut résulter que l’effacement total des femmes dans l’espace public et politique. Celles qui ont droit au chapitre appliquent la même politique des hommes, misogyne et phallocrate, contribuant ainsi à l’exacerbation de l’intégrisme religieux et de l’autoritarisme politique, surtout à l’égard des femmes.

Du monothéisme, le poète Adonis dit qu’il est une distorsion de la culture. Il est à arracher et non à réformer, ajoute-t-il, dans Violences et islam (2015). Dans ce dialogue passionnant avec Houria Abdelouahed, il oppose la « femme-nature » que célèbre le poète arabe préislamique, à la « femme commandée par le Texte ». Pour le premier, la femme est identifiée à la nature : elle est énigme, mystère et rencontre. Le poète préislamique est le chantre de la femme et de la féminité. Pour le deuxième, le tartuffe-religieux, la femme est un objet créé par Dieu pour le plaisir de ses fidèles. L’avenir de la femme n’est pas dans l’expérience, il est dans un Texte. La connaissance de la femme et du monde est limitée à la Révélation. Ainsi s’instaure le mantra du voilement et du violement, en cas de rébellion. 

Le contraste entre le poète préislamique et le tartuffe-religieux est manifeste. Si les fidèles du monothéisme et des « vérités éternelles » opposent la Mère à la Femme, le grand poète Imru’u l-Qays, dans Les Suspendues (Al-Mu’allaqât), rassemble les deux : « Derrière elle, si ses pleurs [de l’enfant] fusaient, elle lui tendait le sein / tandis que sous moi le bas de son ventre s’offrait ». Elle est femme et mère, inséparablement. Un autre grand esprit a payé sa quête du désir et de l’amour de sa vie. Mort en 738, le poète Al-‘Arjî a été emprisonné par le palais omeyyade pour avoir mené une vie de « débauche ».

En quoi consistait cette vie de « débauche » ? Dans son rejet des ablutions, des rites et du pèlerinage en l’absence de sa bien-aimée : « Nous demeurons une année entière / Sans nous rencontrer au pèlerinage / Mais que seraient Minâ / Et ses pélerins si elle ne s’y rendait ? ». Pour ces poèmes et bien d’autres, il restera enfermé jusqu’à sa mort. Dans sa démarche, le paganisme résiduel qui persiste dans le culte et le rituel du monothéisme est vaincu. En l’absence du baiser de la bien-aimée, le lieu saint n’a aucune valeur. Avec Al-‘Arjî, c’est l’homme pour la femme et non l’inverse. 

Le rapport du monothéisme à la femme est radicalement différent de celui du poète. Avec les hommes de bonne volonté, les libres esprits et les artistes, le poète peut débarrasser le monde du Livre qui l’enferme dans La Révélation. Un monde réenchanté et débarrassé de l’intégrisme religieux, qui le ronge depuis des siècles,  ne peut voir le jour qu’avec ce type de singularité, qu’avec ces graveurs des nouvelles tables des Lois et non de La Loi.

Auteur
Faris Lounis