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REGARD

Abandonner, c’est refuser le réel

« Il y a deux manières de combattre : l'une avec les lois, l'autre avec la force. La première est celle des hommes, la seconde celle des bêtes. » Le Prince, Nicolas Machiavel

Il devient de plus en plus difficile de parler de laïcité sans se faire insulter. Pour des personnes issues de mon origine et qui sont autant républicaines. 

Nos adversaires, que dis-je, nos ennemis, n’ont pas arrêté d’ironiser là-dessus comme sur tant d’autres sujets. Il faut croire que nous n’avons pas assez claironné notre amour de la République dans le passé. Alors que j’ai l’impression que nous n’avons pas cessé de jouer aux veilleurs. Parce que nous n’avons jamais interrompu la défense de la citadelle assiégée.

Tout en étant détestés, insultés, menacés par ceux qui nous ont toujours qualifiés de harkis, d’arabes de service, de traitres à notre « race ». Je pense beaucoup à mes pairs dont les patronymes viennent de régions différentes mais toujours situées au sud de la Méditerranée : Mohamed Louizi, Fadila Maaroufi, Naëm Bestandji, Zineb El Ghazoui, Mohamed Sifaoui, Fatiha Boudjahlat, Waleed Al-Husseini, Nadia Remadna, d’autres encore…

Ces filles et ces fils de la pensée solaire ont déjà employé tous les superlatifs, ces cache-misère. Ils ont parlé aux politiques mais ils n’ont pas été suffisamment écoutés. Trop hasardeux pour les projets électoralistes de ceux qui n’arrêtent pas de draguer des communautés diverses et de les caresser dans le sens du poil. Trop téméraires aussi pour beaucoup parmi ceux qui ont pris l’habitude de baisser la tête par peur et par lâcheté.

Mes amis ont posé des certitudes sur leurs futurs cadavres. Et à quoi leur servent donc toutes ces convictions ? À parler, à alerter, à ameuter, à mettre en garde, encore et toujours, à dire nous, nous savons, nous avons compris, nous venons de contrées où l’islamisme a déjà frappé, et il ne s’arrêtera pas en si bon chemin, nous avons des amis qui ont été fauchés en Algérie ou ailleurs, nous pouvons témoigner, nous pouvons expliquer.

Tout autre schéma d’interprétation et d’affirmation devient obsolète depuis l’apparition du monstre, au début des années 90. C’est à cela que servent ces lanceurs d’alerte qui nous sont devenus si nécessaires, ces vigies qui nous renseignent sur l’état de nos vivres en commun. C’est comme cela que nous pouvons prétendre à quelque chose de grand, que l’on sort de la vision des fossoyeurs de la joie de vivre, de ne pas vouloir d’une organisation de la cohabitation en communautés religieuses et ethniques superposées et séparées.

Lorsque l’intelligence s’enferme dans un schéma qui met de côté la seule communauté nationale au profit de communautés diverses et éparses, elle devient prisonnière de cet état. 

Qu’est-ce qui se passe ? Une confiscation, voilà ce qui se passe et qui nous menace. Le réel est interdit. Le réel nous échappe. Nous ne pensons pas en points de vue sur le réel. Nous ne pensons pas le réel.  Nous basculons en permanence dans le monde de l’interprétation en oubliant l’histoire de ce pays. Nous ne pensons pas en héritiers d’une révolution qui a donné ses lettres de noblesse à l’humanité toute entière. Ce que nous sommes pourtant, envers et contre tout. Nous croyons à la force du péril qui nous guette.

Chaque attentat définit une représentation que nous avons mise en perspective. Ce qui nous donne raison, tous les jours, en visionnant les images que les télévisions nous obligent à visionner malgré nous. Il y a un phénomène de prévision tous les jours.

C’est ça le réel, le présent. Mais le réel pour nous est surtout un combat, une démarche, un processus. Il y a aussi un appel à prendre en considération notre désir d’une société totalement sécularisée.

Cela fait des années que j’essaie de convaincre autour de moi et de dire très fort ce que je viens d’exprimer : tu es dans la vision égocentrique de la lutte, je me disais, mais ton combat finira bien par être entendu. La vie dans la cité ne peut passer que par l’application des valeurs qui ont toujours prévalues dans ce pays depuis les lois de 1905. Alors vis ta vie, l’amour aide à ce genre de choix, et arrête d’escalader l’échelle de la sentinelle pour jouer au veilleur. Mais la vie est une lutte, partout, le réel est le résultat de ces luttes. 

Le réel est un projet, donc une lutte. Il n’y a pas d’aboutissement, rien ne s’arrête. Il n’y a que des étapes dans un processus. Voilà le réel, le fameux réel. Il ne faut jamais cesser de nous compter, entre militants universalistes, parce que nous ne sommes pas en temps de paix. Il faut que l’on sache qui nous sommes et combien nous sommes.

Nous sommes en temps de guerre contre l’islamisme, quotidiennement. Une guerre dialectique est menée contre les Lumières. Une guerre qui nous concerne tous et dans laquelle nous sommes forcément engagés. Parce que nous sommes attaqués. Les Lumières sont attaquées. Semaine après semaine.

Comprenons bien ! Ce que nous voyons se développer depuis plusieurs décennies possède un nom : l’islamisme. Cela implique de plus en plus un positionnement clair de la part des femmes et des hommes politiques.

Nous sommes au seuil d’un cycle qui peut devenir totalitaire de manière beaucoup plus froide et beaucoup plus directe que ce que nous pouvions imaginer jusqu’ici. Nous n’allons pas nous enfermer en nous-mêmes et nous n’allons pas épuiser tout ce que notre lutte est capable de nous proposer.

Nous y reviendrons sans cesse pour en tirer de nouvelles conclusions. C’est là où nous en sommes maintenant. Et nous n’abandonnerons jamais. Parce qu’abandonner, c’est refuser de répondre au défi qui est l’affirmation de nous-mêmes. 
 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain