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HOMMAGE

Adieu, Jaan Kaplinski ! Adieu l’humaniste…

Il y a quelques jours nous quittait le poète estonien Jaan Kaplinski… Un écrivain d'envergure et un poète humaniste, Kaplinski a inspiré des générations à travers son œuvre. Il a été plusieurs fois nominé pour le prix Nobel de littérature, et lauréat en 2016 du prix européen de littérature.

Le 25 avril 2013, au restaurant Pierre, au centre ville de Tartu en Estonie, j'ai eu le plaisir de rencontrer Kaplinski pour la première fois. C’était un après-midi qui s’annonçait riche et prolifique. Puis une rencontre prolifique des souvenirs du poète avec des écrivains du monde entier, mais surtout de son parcours qui a débuté depuis plusieurs décennies. Ce jour-là, Kaplinski s’est rappelé de ses amis écrivains algériens à savoir Mohamed Dib et Assia Djebar qu’il avait rencontrée en 1990 aux États-Unis, puis à Strasbourg, Lisbonne et Paris.

Kaplinski était un poète humaniste. De son vivant, il n'hésitait guère à défendre les causes nobles, rendre hommage aux écrivains disparus dans des circonstances tragiques et ceux qui souffraient encore des idéologies meurtrières. Il a déjà rendu un vibrant hommage à Mouloud Feraoun dans ses poèmes et était parmi les 300 intellectuels signataires qui ont lancé Le Parlement International des écrivains, en 1994 à Paris, pour dénoncer l'assassinat de Tahar Djaout et d'autres intellectuels algériens pendant la décennie noire.

Kaplinski était un écrivain de paix. Il parlait doucement et avait l'art d'écouter ses interlocuteurs et toute personne voulant lui poser une question. Lors de ses rencontres littéraires, il ne quitte pas avant qu’il ne soit sûr qu’il a répondu à toutes les questions de son audience.

Quand il répond, ses mots sont souvent enveloppés par un esprit philosophique et un sens poétique particulier. D’ailleurs, c'est lui qui m'a fait découvrir la poésie de son ami Tomas Transtrômer, le grand poète suédois, lauréat du prix Nobel de la littérature en 2015. Quand j'ai décidé de traduire en Tamazight un recueil de Transtrômer, c'est Jaan qui m'a mis en contact avec lui. C'est comme ça les relations entre les grands poètes, sincères, crédibles et pleines d'émotions.
 

Nous sommes restés en contact tout au long des années précédentes. Suite à son invitation en 2014, je lui ai rendu visite chez lui, en Estonie et nous avons passé une journée pleine de poésie et de littérature. Dans une telle rencontre la parole n’est pas permise, il faut juste écouter, apprendre, d’ailleurs, sur la vie et les expériences, mais face au dialogue, il y a des pauses, un moment de méditation, puis on se permet de poser une question.

Quand on est face à Kaplinski, on apprend, pas seulement sur son parcours, mais plutôt sur soi, sur son identité. Il était universaliste qui parlait plusieurs langues, visitait plusieurs pays et lisait sur leurs cultures et civilisations. Même s’il n’a jamais mis ses pieds en Algérie, Kaplinski portait ce pays dans son âme et dans sa poésie. Il l’a portée grâce à des humanistes comme lui, qu’il ne cessait d’ailleurs de citer: Mouloud Feraoun, Bachir Hadj Ali, Mohamed Dib, Assia Djebar et autres. Les liens de Kaplinski avec l'Algérie datent de plusieurs décennies. D’ailleurs, il avait déjà fait la préface de la traduction en estonien du roman La dernière impression de Malek Haddad, traduit par sa mère Nora Kaplinski, en 1969. En outre, il a traduit en estonien Bachir Hadj Ali et a rendu un vibrant hommage à Mouloud Feraoun dans un recueil publié en 1965 en Estonie. 

Quand je lui ai proposé de traduire en tamazight un de ses recueils, il était très content. Il m’a dit qu’il serait heureux que ses poèmes soient traduits dans la langue de Mouloud Feraoun. Puis, il s’est rappelé de ‘’Jours de Kabylie’’. Cette traduction qui a été lancée en mai 2015, était un projet initié par Oxygen Publishing House et Eesti Kultuurkapital - Traducta, le seul organisme officiel en Estonie qui promeut la littérature estonienne dans le monde.

Pendant ma traduction en Tamazight d'un de ses recueils, je lui ai rendu visite, encore une fois, le 27 Juillet 2017, chez lui, à Mutiku en Estonie. Nous avons passé dans sa ferme des heures à vérifier la traduction et à identifier les sens cachés derrière sa belle poésie. 

Travailler avec Kaplinski n’a jamais été facile. Il fallait bien l’écouter. Il parlait doucement, avec des mots très abrégés mais chargés du sens. Ses textes sont remplis de métaphore. On passe son temps à comprendre, puis au milieu de l’imagination, on se rend compte qu’on n’a rien compris, on relit puis on divulgue le sens. C’est d’ailleurs le même style que son ami Tomas Tranströmer.

Il y a quelques mois, j'ai appris de Tiia, son épouse, que Jaan était malade et ne pouvait plus parler, mais il lisait quand-même des mails et des messages. Jusqu'a ce qu'on me transmet sa tragique disparition la matinée du 9 août 2021. Avec son départ, l’Estonie a perdu un grand monument qui a contribué au renouveau de sa littérature et un humaniste qui a marqué la poésie mondiale.

Repose en paix, cher maître!

Hamza Amarouche

Auteur
Hamza Amarouche