Aller au contenu principal
Body

Alors que la rue gronde et exige le départ du système

Ahmed Gaïd Salah met en garde !

Un jour après l’installation d’Abdelkader Bensalah au poste de Chef de l’Etat, Ahmed Gaïd Salah a adressé, mercredi 9 avril, à partir d'Oran, dans un discours martial et incisif, de sévères mises en garde au mouvement de protestation du 22 février qui, selon ses révélations, couve dans ses rangs et promeut sur la scène politique, des individus à la solde de forces néo-colonialistes qui viseraient la déstabilisation de la phase de transition.

Le vice-ministre de la Défense nationale veut-il semer la suspicion dans les rangs de la rébellion ?

Dans son discours tenu à Oran ce mercredi, au lendemain de la nomination d’Abdelkader Bensalah au poste de  chef de l’Etat, conformément à l’article 102 dont il s’est fait le commanditaire et le vigile, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale dans le gouvernement épouvantail, conforté dans sa logique constitutionnaliste dont il n’a cessé de faire son cheval de bataille pour prétendre résoudre une crise éminemment politique, hausse le ton et abandonne ses propos mielleux, paternalistes et protecteurs pour des propos fielleux, menaçants, d’une armée qui déjoue des tentatives de déstabilisation néocoloniales et d’opérations de destructions des institutions aux seules fins de porter préjudice à la période de transition de 90 jours et à la tenue des élections présidentielles le 18 avril prochain.

Comme toujours, lorsque les intérêts rentiers du système politique sont mis à mal, ses représentants, décriés, appellent à la vigilance, au serrement des rangs et agitent le spectre de la « main étrangère » derrière laquelle, pour le chef d’Etat major de l’ANP, des « individus » noyautent le mouvement protestataire du 22 février. Autrement dit, Ahmed Gaïd Salah accuse la rébellion citoyenne de promouvoir sur la scène politique, à la faveur de ses marches, de dangereux individus à la solde de forces étrangères néo-colonialistes  aux seules fins de détruire le processus de la phase de transition et, partant, de déstabiliser le pays. Ces graves propos de l’ouest qui salissent non seulement les revendications politiques de la rébellion, à savoir le départ de tout le système en place qui s’est cru sauvé et faire peau neuve par la seule démission de l’ex-prétendant au 5e mandat même moribond, tranchent nettement avec ceux tenus à l’Est du pays au mois de mars dernier dans lesquels il disait tout le contraire, à savoir que, dans  cette « main étrangère », des forces viles tentent de porter préjudice au mouvement de la protestation et à l’exemplarité de son caractère pacifique.

Mais, depuis, en s’octroyant la démission de celui qui l’a maintenu ou l’a fait maintenir à son poste de vice-ministre de la Défense nationale dans un gouvernement croupion qu’il a cautionné, en invoquant le recours à un article abscons de la constitution pour solutionner une crise politique aux profondes racines et de longue portée, en veillant à une démarche pseudo légaliste avec des institutions corrompues pour une phase de transition dont le seul but est de garantir un 5e mandat pour le système FLN par la voie des présidentielles reportées au 4 juillet ( le temps de fourbir quelque autre complot), Gaïd Salah s’inquiète plus de la phase de transition que de l’Algérie. Le pouvoir, sous sa protection est capable de créer cette main étrangère par ses « baltaguias » (ses voyous) rompus à ce genre d’opérations d’infiltrations).

Lisons le : « Avec le début de cette nouvelle phase et la poursuite des marches, nous avons déploré l’apparition de tentatives de la part de certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques avec notre pays, poussant certains individus au devant de la scène actuelle en les imposant comme représentant du peuple en vue de conduire la phase de transition, afin de mettre en exécution leurs desseins visant à déstabiliser le pays et semer la discorde entre les enfants du peuple, à travers des slogans irréalisables visant à mener le pays vers un vide constitutionnel et détruire les institutions de l’Etat, voire provoquer une déclaration de l’état d’exception, ce que nous avons récusé catégoriquement depuis le début des événements, car il est irraisonnable de gérer la période de transition sans les institutions qui organisent et supervisent cette opération, et ce, au regard des conséquences découlant  de cette situation qui pourraient compromettre tout ce qui a été réalisé depuis l’indépendance à ce jour, en termes d’acquis et de réalisations qui demeurent la fierté des générations. »

Ainsi, si l’on comptabilise les termes par lesquels Gaïd Salah renvoie à la phase de transition, c’est à dire à l’installation de Bensalah au poste de Chef de l’Etat pour plus de 90 jours et à la préparation des Présidentielles, on s’aperçoit que leur champ lexical est plus vaste que celui du toponyme « Algérie » : «nouvelle phase», « phase de transition», « vide constitutionnel », « institutions de l’Etat », « déclaration de l’Etat d’exception», «période de transition», «institutions», «cette opération ».

Cette hantise de Gaïd Salah de voir menacée plus cette « période de transition » que le pays proprement dit (ce qui paraît ubuesque pour un Général de corps d’armée) s’explique par le fait que les élections présidentielles, l’aboutissement de cette « phase de transition » sont un enjeu majeur pour le système FLN par lesquelles il se régénère, se redistribue la rente, recompose ses clans et redessine la cartes des intérêts maffieux d’une Algérie de prédateurs.

Dans le même discours lancé de la deuxième région militaire du pays, Gaïd Salah, après avoir, à maintes reprises infantilisé le mouvement insurrectionnel du 22 février qu’il qualifie d’ « immense élan populaire » expurgeant, par cette terminologie, tout le caractère revendicatif du mouvement contre le système dont il est, jette un pavé dans la mare en révélant que ses services ont déjoué une tentative d’infiltration des manifestations par ces individus suspects à la solde de cette main étrangère et que ce faisant, le mouvement protestataire devrait, au risque de mettre en péril, à son corps défendant, les « Institutions de l’Etat », doit arrêter ses marches et soutenir la période de transition ! Gaïd Salah, à croire ses révélations sécuritaires, veut donc préserver le mouvement de la rébellion du 22 février de « tentatives d’infiltration », de « ceux qui le guettent à l’intérieur et l’extérieur », de «  quelques individus appartenant à des organisations non-gouvernementales », « leurs agents à l’intérieur ».

Avec autant d’ennemis et autant de dangers qu’il énumère, Gaïd Salah cherche-t-il à semer le doute dans les rangs du mouvement de la protestation ?  Par ailleurs, Bensalah dont les prérogatives de Chef de l’Etat, bien que réduites, peut tout de même, est habilité à déclarer la guerre…à la rébellion citoyenne. En propos cryptés, ce discours de campagne militaire ( en opération de phase de transition) est un ultimatum fixé au « Hirak » : soit il arrête les marches et abandonne cet « irrecevable slogan », du départ de l’entièreté du système, soit, c’est l’état d’exception qu’il serait forcé de décréter pour sauver non l’Algérie mais les Présidentielles. Cet ultimatum, Ahmed Gaïd Salah le justifie par toutes ces mises en garde : « Aussi et afin de déjouer les tentatives d’infiltration de ces parties suspectes, nous avons consenti tous nos efforts au sein de l’Armée Nationale Populaire, afin de préserver cet immense élan populaire de l’exploitation par ceux qui le guettent à l’intérieur et l’extérieur, à l’instar de quelques individus appartenant à des organisations non-gouvernementales, qui ont été pris en flagrant délit dont la mission consiste à infiltrer les manifestations pacifiques et les orienter, avec la complicité et en coordination avec leurs agents à l’intérieur.

Ces parties qui s’affairent, par tous les moyens, à dévoyer ces marches de leurs objectifs fondamentaux et à les récupérer afin de faire aboutir leurs plans pernicieux, visant à porter atteinte au climat de sécurité et de quiétude dont jouit notre pays. »

Pour sauver les Présidentielles reportées au 4 juillet prochain, celles-ci se dérouleront donc, fait inédit, sous la surveillance et le contrôle de l’Armée. Ahmed Gaïd Salah tempère cette « dictature » du scrutin des présidentielles par l’expression « accompagnement de l’Armée Nationale Populaire ». Pour le chef d’Etat major de l’ANP, l’Armée est la principale force motrice de cette « phase de transition » et bien au-delà. D’ores et déjà, dans les coulisses du système, du FLN, les clans de Bouteflika qui ne sont pas aussi loin que l’on croit des centres décisionnels et opérationnels des Généraux dégommés ou toujours en poste car la rente ignore ces frontières qui n’existent que pour le pauvre citoyen, la pseudo-équipe légaliste dite de la transition, le gouvernement ( dont Gaïd Salah), les 3 B et les troupiers du FLN et du RND n’est-elle déjà qu’un paravent à un autre candidat de l’Armée ? Cde n’est sans doute pas un pur hasard si Ahmed Benflis n’a cessé de congratuler l’initiative constitutionnelle d’un Gaïd Salah qui, à ses yeux, a précipité la sortie par la petite porte de son terrible adversaire à deux reprises aux élections présidentielles «  Je voudrais confirmer, dans ce contexte, que la période de transition destinée à la préparation des élections présidentielles, se fera avec l’accompagnement de l’Armée Nationale Populaire, qui veillera au suivi de cette phase, au regard de la confiance réciproque entre le peuple et son armée, dans un climat de sérénité et dans le strict respect des règles de transparence et d’intégrité et des lois de la République ».

Enfin, en voulant occuper tous les espaces des institutions du pays qu’il sait vacantes, après avoir pris les prérogatives du DRS (puisqu’il a digéré ce service), il endosse sans hésiter la robe noire du ministre de la Justice qui, étrangement, en quelques jours, recouvre son indépendance ! Comme si la démission de Bouteflika avait tout assaini, filtré les eaux usées et nauséabondes d’un système pourri à ses racines.

En justicier de la « phase de transition » de 90 dix jours seulement, Ahmed Gaïd promet une opération similaire à celle des «mains propres » d’Ahmed Ouyahia : « Dans ce contexte précis, nous soulignons que la justice, qui a recouvert ses pleines prérogatives, agira en toute liberté, sans contraintes aucunes, sans pressions ni ordres, pour entamer des poursuites judiciaires contre toute la bande impliquée dans les affaires de détournement des fonds publics et d’abus de pouvoir pour s’enrichir illégalement.

A cet effet, nous rassurons l’opinion publique que la question s’étendra à tous les dossiers précédents, comme l’affaire d’El Khalifa, de Sonatrach et du Boucher et autres dossiers relatifs à la corruption qui ont occasionné des pertes considérables au Trésor Public».

Ces affaires-là ne font plus l’événement, n’indignent plus le citoyen car la corruption, la vraie, ne relève pas du fait divers, mais elle est systémique, elle est le mode de gouvernance même qui permet à Gaïd Salah de faire de celle-ci une panacée d’"affaires" alors qu’elle est dans le processus même de cette phase de transition qu’il entend protéger par tous les moyens, dans les élections présidentielles , en somme dans la le système matriciel et non dans des dossiers d’enquêtes.

En conclusion, ce discours de Gaïd Salah, le premier qui inaugure la première phase du processus de la « phase de transition » par la nomination d’Abdelkader Bensalah au poste de chef de l’Etat tranche nettement avec ceux précédant la démission de Bouteflika par  son ton martial, menaçant et vindicatif vis-à-vis du mouvement protestataire du 22 février.

Rachid Mokhtari, écrivain et journaliste

Auteur
Rachid Mokhtari, écrivain et journaliste