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ANALYSE

Air Algérie, représentations diplomatiques... les rentes et les rentiers extérieurs

Le ministère des Affaires étrangères, l'angle mort de la rente du pouvoir.

Lorsqu’on aborde l’analyse des rentes et des rentiers du pouvoir, notre attention se concentre sur les activités financières, de promotion immobilière, commerciales (commerce extérieur), qui ont fait couler beaucoup d’encre ces jours-ci. Mais il semble que l’on oublie, voire qu’on occulte, celles qui sont liées à nos représentations, à l’étranger, qu’elles soient diplomatique, économique, sanitaire, culturelle et cultuelle ainsi que de l’envoi en formation à l’étranger, de boursiers, à tous les niveaux civil et militaire.

Ces rentes très prisées (1) mais invisibles, pour la comptabilité publique puisque « légales » et entrent dans le cadre des prérogatives institutionnelles du Président de la république et du pouvoir « extraconstitutionnel ». Elles se négocient au dollar près avec des compromissions dignes d’un roman policier du fameux J. Hadley-Chaise, dans ses séries les plus noires, tant et si bien que leur analyse, nous donnent des envies de vomir.

Le premier bloc de rentes se concentre très certainement dans ce qui est convenu d’appeler nos représentations diplomatiques, puisque notre pays dispose d’un large éventail de missions, à travers le monde, à l’instar des grandes puissances mondiales telles que les USA, la Chine, la Russie ou les Pays européens, sans que personne ne puisse justifier ce dispositif et surtout d’en évaluer le bien-fondé (2).

Aucune étude publique ni analyse n’est venue, à un moment ou à un autre, apprécier l’énorme budget du Ministère des Affaires étrangères (3) et le « rendement » attendu du déploiement de notre diplomatie (4), même en terme d’objectifs à atteindre dans le rôle du rayonnement de l’Algérie, dans le concert des nations.

Pire encore, le contrôle à priori et a posteriori, dans le cadre de la comptabilité publique, a été neutralisé par Abdelaziz Bouteflika (5), ministre des Affaires étrangères, en 1978, en faisant signer un décret présidentiel, à Houari Boumediene, alors moribond, qui rattache les comptables publics (6) des ambassades et autres consulats, au corps du ministère des affaires étrangères, alors qu’il était rattaché au corps du Ministère des finances, jusqu’à cette date !

C’est le seul cas de figure, dans toutes les administrations, qui existent dans notre pays, où un ministère s’auto-contrôle par ses propres personnels (en dehors de l’Inspection Générale des Finances et des inspections internes des ministères et de la Cour des comptes). Mais les véritables rentes, dans le corps diplomatique, se matérialisent, à travers les nominations des personnels, depuis les ambassadeurs jusqu’aux derniers des agents, sans parler de la durée du séjour et de la destination.

En effet, ni les capacités intrinsèques ni la formation (7) ni le mérite professionnel, ni l’expérience acquise sur le terrain, ne sont les critères retenus pour accéder aux fonctions diplomatiques, sous le règne du Président Abdelaziz Bouteflika, à quelques exceptions près. Il fit de la politique étrangère algérienne sa chasse gardée, développant une thématique éculée des années 60 et 70 (mouvement des non-alignés), en complet décalage avec l’évolution du monde.

En même temps, il fit de ces fonctions un instrument de pouvoir et une récompense rentière une « moubaiaâ» absolue. Faut-il citer les noms des personnels du corps diplomatique, tous postes confondus, pour nous en convaincre ? La durée en poste à l’extérieur et la destination, se négociaient à « couteaux tirés », dans le sérail et par la proximité des cercles concentriques du pouvoir, alors que normalement, ces dernières sont régies par des règles écrites et non écrites, permettant à ces personnels de remplir convenablement leurs missions, au meilleurs profit de notre pays et non à leur profit et à celui de ceux qui les désignent. Les résultats de cette politique népotique et régionaliste, ont été considérable préjudiciable à notre diplomatie (8), vis-à-vis des pays étrangers mais également envers notre communauté expatriée, en particulier celle en France (9).

Dans le domaine économique et financier les rentes sont plus réduites mais encore plus alléchantes, dans la mesure où elles permettent à des privilégiés, choisis dans le sérail sans relations directes avec la fonction, de jouir d’un emploi salarié « permanent » dans l’une de nos entreprises publiques et mixtes (10) commerciales, financières, culturelles ou cultuelles.

L’exemple plus emblématique reste celui de la compagnie Air Algérie qui emploie pour ses représentations du personnel algérien (escales et agences) et qui est totalement structurée autour de la rente (11), au profit des zélateurs du pouvoir et de leur progéniture. Sous un soi-disant volet sécuritaire, ses postes à l’étranger (durée et destination), étaient, en grande partie, distribués au profit de la nomenklatura (femmes et enfants compris), ainsi qu’à leurs obligés qui, pour certains, acceptaient de partager une partie de leurs salaires avec leurs protecteurs. Le secteur de la santé n’est pas en reste, puisque notre pays envoie des milliers de patients se faire soigner à l’étranger et en particulier en France ce qui représente une ardoise de plusieurs millions d’euros (12) chaque année et qui nécessite le passage obligé par la CNAS où règne en maître « Sidhoum » Saïd, en qualité de PCA. Les commissions techniques qui statuent sur les différents cas sont coiffées au niveau décisionnel par les rentiers qui usent et abusent de leur position pour distribuer les prises en charge même pour les maladies les plus bénignes. Enfin, les rentes culturelles et cultuelles nous révèlent chaque jour un peu plus sur le fonctionnement du centre culturel et l’école algérienne, en France, comme également sur celui de la Mosquée de Paris (13) ainsi que sur l’envoi des imams, pour « sauver les âmes » de notre immigration.

Les mêmes procédés se perpétuent dans ce secteur stratégique et se compliquent s’agissant d’un pays étranger qui se donne un droit de regard sur tous les financements étrangers qui se déroulent sur son territoire (Ministère de l’intérieur). Enfin, le dossier ultra-secret des boursiers algériens, envoyés à l’étranger (durée et destination), est le mieux protégé par tous les ministres qui sont passés par le Ministère de l’enseignement supérieur (14) et des responsables des grandes entreprises publiques (Sonatrach,

BRC, Sonelgaz, Air Algérie…). En effet, ni l’enveloppe budgétaire ni le nombre d’étudiants (par pays, destination et spécialité) ni la durée des études et encore moins les résultats, ne sont disponibles dans un quelconque rapport d’évaluation rendu public. Il est donc certain que ce dossier explosif va devoir faire l’objet d’un traitement rendu public, qui va surprendre plus d’un, dans la mesure où, il décrit parfaitement la proximité, des une et des autres, au pouvoir.

M.G.

Notes

(1) Elles font l’objet de luttes acerbes entre les différents clans du pouvoir pour leur obtention aux divers postes pour eux-mêmes ou pour leurs affidés mais également pour leur famille.

(2) Tout le monde se souvient de la scandaleuse ouverture d’un consulat général à Nice (France), pour y installer l’ex-DG de l’OAIC, beau-frère, de feu général L. Belkhir, alors que cette ville ne comptait qu’une centaine de résidents algériens. Ce poste a d’ailleurs été fermé dès sa nomination comme ambassadeur… en Grèce !

(3) A l’instar de la Présidence de la République et du Ministère de la défense, le budget du MAE est envoyé aux deux chambres parlementaires pour approbation, à travers une enveloppe globale, sans explications plausibles sur les différents postes de dépenses et éventuellement de recettes (paiement des visas et des documents administratifs).

(4) Sous le gouvernement de M. Hamrouche une tentative de rationalisation des dépenses avait été tentée mais a essuyé un tir de barrage intense, ce qui a réduit sa portée et les économies escomptées.

(5) C’est d’ailleurs dans ce cadre, qu’A. Bouteflika a instruit les comptables publics de toutes les ambassades de virer, sur son compte personnel, les reliquats des budgets annuels. Saisie par ce dossier, la Cour des comptes l’a condamné et mis en débet, pour qu’il rembourse le capital et les intérêts subséquents. Ceci explique, que dès son retour au pouvoir en 1999, sa décision de gel des activités de cette institution de contrôle durant tout son règne !

(6) Le principe élémentaire de séparation de l’ordonnateur et du comptable, que consacre l’ordonnance relative comptabilité publique est remis en cause par ce décret illégal constitutionnellement. Il est, en effet, impossible qu’un subordonné puisse contrôler son supérieur hiérarchique et appartienne au même corps administratif.

(7) L’ENA, qui était sensée former le personnel diplomatique, a fermé cette filière, dans les années 80, considérant qu’elle avait formé assez de cadres !

(8) En contraste avec les années 70 et 80, l’Algérie est « aphone » diplomatiquement, nous disent les chancelleries accréditées à Alger, sans parler des diplomates étrangers qui attendent des années pour être reçus par le Président pour remettre leurs lettres de créances ou pour lui faire une visite d’adieu. Certains ambassadeurs sont venus et partis sans le rencontrer !

(9) Par leur nombre et leur qualification (la deuxième et la troisième génération), notre pays aurait pu construire un puissant lobby pour défendre nos intérêts biens compris, à l’instar des communautés juive, libanaise, marocaine…C’est l’inverse qui s’est produit, une défiance réfractaire c’est créée vis-à-vis de notre corps diplomatique et en particulier de ses représentants.

(10) Sonatrach compte plusieurs représentation à l’étranger, la CNAN également, le secteur des finances gère plusieurs institutions bancaires (dont la BIA et la BACE et la BEA devait ouvrir des agences bancaires en France notamment) et d’assurance (MEDRE) sans compter les postes à la BIRD et au FMI.    

(11) Tous les DG et les PDG d’Air Algérie peuvent témoignaient des pressions qu’ils ont subi, en matière de recrutement et de pourvois des postes à l’étranger, ce qui a rendu l’entreprise en sureffectif d’au moins trois fois ce que d’habitude une compagnie aérienne normale  ne nécessite, ce qui affecte gravement ses résultats d’exploitation. En outre, l’acquisition des aéronefs (entre Boeing et Airbus) devrait faire l’objet de l’ouverture d’une information judiciaire.

(12) Une polémique, menée par l’extrême droite française, relative aux « dettes algériennes auprès des Hôpitaux français » et le paiement des factures des soins prodigués au Président A. Bouteflika, avait fait le buzz, avant que notre pays ne menace d’envoyer ses patients hors de France, non sans avoir indiqué qu’il réglait régulièrement ses factures, conformément aux accords conclus avec le partenaire français.  

(13) Le dossier de la Mosquée de Paris est trop volumineux et complexe, pour le traiter dans le cadre de cette contribution mais il nécessite que l’on s’intéresse, de très près à son budget ses personnels et une des ses tentacules qui est le label « Hallal » de l’abattage des animaux.

(14) La divulgation des noms des récipiendaires, depuis ces vingt dernières années, ainsi que de la durée des études, feraient blêmir le commun des mortels. Chiche que le Ministre actuel publie les noms !

Auteur
Dr Mourad Goumir, Professeur associé.
 

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