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Tribune

Algérie : l’avenir à reculons !

Chakib Khelil après les scandales qu'il a suscités, il sollicite l'onction des zaouïas pour revenir en grâce.

"Appelle-moi Si Meziane ! En tant qu’amrabed (marabout) tu me dois le respect "(1).

Ce n’est pas de l’histoire ancienne. Cette réplique entre deux villageois a eu lieu en mai 2018. On est bien loin des principes de la déclaration universelle des droits de l’Homme qui stipule dans son article 1 que «Tous les Hommes naissent libres et égaux en droit » !

Notre propos ici n’est pas de refaire l’histoire du mouvement maraboutique (2) en Afrique du Nord, bien qu’il soit nécessaire de préciser l’essentiel : les familles dites ‘’maraboutiques’’ sont les descendants des militants de ce mouvement qui ont été dispersés à partir du sud marocain (Asif Azeggagh/Seguiet El-Hamra) pour porter la bonne parole de leur mouvement. Ces familles sont Amazighs comme tout le monde. Aujourd’hui, la plupart de ces familles se comporte en simples citoyens et ne reproduit pas l’ancien statut de privilégiés dans la société (hommes du Livre, régulateurs des conflits, neutralité, etc.).

Cependant, la réaction énergique de notre Meziane est révélatrice de la fragmentation actuelle dans la société, accentuée par l’apparition de l’islamisme salafiste et de la compétition pour le contrôle de ce mouvement.

De l’autre côté, les familles ‘’Chorafas’’(3), qui revendiquent leur origine moyen-orientale, se positionnent en dépositaires de la légitimité islamiste, car ‘’issues’’ de la famille du prophète et de ses compagnons !

Dans certaines régions du pays, des liaisons diverses (mariages mixtes arrangés, associations d’affaires,…) sont organisées avec des familles saoudiennes, qataries, … pour établir et raffermir les liens du sang. Des vols ‘’charters’’ sont organisés régulièrement en direction de Riyad, Doha, etc.

Dans cette course au pouvoir, certains marabouts (à travers leurs zaouïas notamment), au lieu de se positionner en autochtones qu’ils sont naturellement et en nationalistes nord-africains, semblent préférer l’élaboration d’une caste parallèle concurrente pour le contrôle de la société et finalement se comporter en supplétifs ou ‘’marche-pied’’ pour les chorafas / Salafistes.

Les diverses manifestations en cours pour la mobilisation et la manipulation des zaouïas par des financements importants, des inaugurations avec mises en scène, les tournées marketing de certains personnages politiques en recherche de légitimité (Chakib Khelil, …) ne signifient pas autre chose.

La responsabilité de l’État dans ce morcellement est manifeste.

La société algérienne évolue vite. Deux tendances lourdes se font chaque jour concurrence : le repli islamiste pour la vie ‘’comme à l’époque du prophète’’ (avec le bénéfice de la technologie de notre siècle !) et le bouillonnement  d’une société amazigh méditerranéenne, plurielle, en continuité avec son histoire multimillénaire.

Dans cet enjeu capital, l’État, au lieu de promouvoir la citoyenneté et la pluralité, participe à la fragmentation de la société

- En créant lui-même ‘’la famille révolutionnaire FLN’’ avec les anciens moudjahidines, les vrais et les faux, leurs enfants, leurs petits-enfants, etc… pour maintenir le contrôle sur la société et garder les privilèges de pouvoir qui vont avec. L’objectif de création à terme d’une nouvelle noblesse, les ‘’Si FLeN’’ est plausible. Bien évidemment, s’il existait des gènes ou une ADN ‘’révolutionnaire’’, les Cubains et autres leaders du Tiers-Monde l’auraient exploité depuis longtemps  !

- En  manipulant ces composantes de la société pour se positionner en arbitre et favoriser une société de clientèles et de soumission et non une société autonome faite de citoyens.

Dans cette stratégie de domination, le système actuel s’entoure chaque jour de l’opacité (4) tactique nécessaire pour avancer et durer. Il ne lui restera plus, pour parfaire le puzzle,  qu’à instituer demain une nouvelle carte d’identité algérienne mentionnant pour chacun sa distinction sociale, religieuse, linguistique, régionale ou politique comme c’est le cas aujourd’hui dans certains pays africains pour la spécification de l’ethnie ou de la tribu.

Les jeux ne sont pas faits.

Le devoir d’une société démocratique en construction est de débusquer ces manipulations souvent enveloppées dans des discours patriotiques… et la compromission de la population par le partage de la rente, «des miettes de la rente» comme le précisent certains, pour acheter sa complicité.

La réponse de la société algérienne n’est pas dans le repli local ou régional, ou la création ou la remobilisation de milices (5) de sinistre mémoire, quelles que soient les appellations et les justifications avancées.

On le sait que trop ; l’usage de la violence a toujours fait reculer les sociétés.

Pendant que des expériences diverses de démocratie participative et directe sont menées par d’autres peuples dans le monde, beaucoup en Algérie préfèrent s’enfoncer dans les ténèbres des sociétés secrètes, des ‘’émirs’’ tortionnaires et des organisations et partis politiques godillots... pour un avenir à reculons.

Le changement vers le mieux est souhaité. Cependant, chacun devrait méditer ce proverbe de nos anciens :

"Ma tseγled, ewwet. Ma ur tezmired, ur sγal" (si tu fais le geste (de frapper), alors frappe vite et fort. Si tu n’es pas capable (de frapper), alors surtout ne menace pas).

A. U. L.

Notes :

(1) Bien évidemment, la formule de politesse est comprise à sens unique par notre ‘’Si Meziane’’. Si pour les hommes la particule ‘’Si’’ (mot arabe, qui est la contraction de ‘’Sidi’’) veut dire simplement monsieur, pour les femmes le mot ‘’Lalla’’ (mot amazigh) est encore plus fort , il signifie ‘’altesse’’, ‘’maîtresse’’ !

La segmentation sociale est encore plus importante chez les Touaregs (nobles, imghad, harratines, iklan (esclaves), ...)

(2) El Morabitoun / Imrabden (El Moravides), mouvement politico-religieux qui a unifié l’Afrique du Nord dès 1040, pendant plus d’un siècle. Mouvement autonome par rapport à l’Orient arabo-musulman, combattu et remplacé par les Al Mohades (El Mouwahhidin) dès 1152.

(3) Les ‘’Chorafas’’ regroupent tous ceux qui se construisent des descendances chérifiennes les plus farfelues, qui de Mohamed, de Ali, Aïcha, Abou Bakr Seddiq, etc. Les Alaouites marocains gouvernent le pays depuis plusieurs siècles !

(4) Tant que le gros passif national n’est pas soldé (reconnaissance des morts du FFS en 1963/1964, procès des tortionnaires des manifestants de 1988, des disparues de la guerre civile de 1992, des assassinats des 126 jeunes en Kabylie en 2001, …), il n’y aura pas de redémarrage sur de nouvelles bases pour un renouveau national.  

(5) Après 1962, Ben Bella avec Hadj Ben Alla, avait créé une milice de plus de 35000 membres pour la répression et le contrôle de la société suivant la méthode soviétique. Ceux qui l’ont subie et qui ont survécu s’en souviennent toujours.

 

Auteur
Aumer U Lamara, écrivain