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Chronique-Naufrage 

Algérie : le retour des crânes et  le syndrome de l’Histoire 

Le 03 juillet 2020, l’Algérie a rapatrié 24 crânes et restes mortuaires de martyrs algériens, qui se trouvaient au Musée de l’Homme à Paris. C’est un événement crucial pour l’Algérie et son peuple ; un fait qui rappelle  les atrocités de la colonisation et qui offre aux martyrs  un repos douillet  sous la terre qu’ils ont valeureusement défendue. Paix et gloire à leurs âmes ! 

Voyons au-delà des images qui semblent innocentes!

À travers divers médias et surtout les TV, l’évènement passe  pour une grande victoire, une liesse digne d’une deuxième Indépendance. Les faits le prouvent bien : l’avion militaire transportant les restes a été escorté par des avions de chasse ; 21 tirs de canon ; chants de l’hymne national ; sirènes de bateaux des Forces Navales ; sauts en  parachutes ; récitation de versets … Une grandiose  mise en scène de  la victoire. Le pouvoir est vu  en héros. Comme aux funérailles de Gaïd Salah. 

Cette cérémonie  permet au pouvoir,  en situation sensible  à cause du Hirak (révolution), de gagner des points positifs et la confiance du peuple : tant d’Algériens le saluent pour cette victoire historique contre la France. Sur les réseaux sociaux une fête virtuelle de la mémoire a lieu, frôlant la métaphore. 

Beaucoup de médias soulignent le sacrifice  du pouvoir dans cette victoire.  Une  version nationale.  En vérité, le grand mérite revient à des intellectuels  dont Farid Ali Belkadi et Brahim Senouci qui luttent depuis des années pour la restitution des restes mortuaires.

Le premier, chercheur en anthropologie, témoignait dans un entretien au Matin d’Algérie en 2011 du silence des autorités algériennes vis-à-vis de cette affaire (https://www.lematindalgerie.com/les-autorites-algeriennes-indifferentes-au-sort-des-restes-mortuaires-de-nos-resistants).

À quoi servent le Ministère des Moudjahidine et celui de la Culture quand des bénévoles réussissent sans eux ?  Ces    médias ont donc  maquillé  l’évènement  pour vouer la victoire au pouvoir. Un maquillage  discret qui  efface les vrais acteurs. 

C’est facile de transporter des cercueils et d’organiser une fête ; le plus difficile était de convaincre la France à restituer les restes mortuaires. Ainsi, derrière la cérémonie extatique, le pouvoir gagne davantage de sympathie et de confiance auprès du citoyen qui applaudit. 

 Autant que la religion et le foot, la mémoire est aussi un opium du peuple en Algérie. Le pouvoir va créer  une chaîne dédiée à l’Histoire et annoncer une fête officielle de la mémoire. En Algérie, l’Histoire n’est pas simplement une branche des sciences humaines qu’on peut remettre en cause et débattre. C’est une donnée  figée, avec une version unique comme dans les manuels scolaires. Elle est à fêter avec des frissons et des larmes. 

Comme le Coran, elle est sacrée ; celui qui y met une hypothèse, sera accusé pour atteinte à la nation. Elle est  à mémoriser non à  comprendre et à analyser.  À l’école, elle est enseignée par mémorisation : l’élève doit apprendre par cœur sans poser de question. 

     Par exemple, le film historique sur Larbi Ben M’hidi  de Bachir Derrais  a été censuré pour des motifs absurdes. La vraie  raison : la version de l’artiste n’a pas plu aux autorités qui veillent sur la mémoire. Cependant, ces dernières  soutiennent les documentaires et publications qui miroitent leur vision de l’Histoire. 

C’est pourquoi la majorité des livres publiés dans ce domaine en Algérie, reflètent du déjà-vu ou se résument à des témoignages. Ce  qui fait aussi que les livres intéressants et exploitant de nouveaux angles sur l’Histoire du pays sont écrits par des non-Algériens, ou par des Algériens écrivant sur un sol étranger. L’explication : ailleurs, l’Histoire est désacralisée, relative, et  le questionnement est permis. Ici : l’Histoire est sacrée, absolue, et toute question est interdite. 

La sacralisation de la mémoire est son propre sacrilège. Pour être éternelle, elle doit être palpée et interrogée, non momifiée. La sacralisation de la mémoire engendre  le syndrome de l’Histoire qui touche tant d’Algériens. Parmi ses symptômes : vivre dans un passé glorieux, être sentinelle de la mémoire,  faire l’inventaire de l’Histoire, accuser en permanence l’ancien colonisateur pour justifier les échecs, mythifier le passé, et notamment perdre le PRESENT… Ainsi, l’être décolonisé devient un être traumatisé.  Faut-il un nouveau Fanon ? 

En Algérie, le présent est un problème grave, un gouffre, une maladie. L’Algérie ne sait pas quoi en faire, car elle regarde obstinément en arrière et utilise  l’imparfait. Le présent lui échappe et d’autres pays, aussi touchés par le colonialisme, la dépassent en développement. 

Elle est constamment définie  par son passé : « Le pays d’un million et demi de martyrs ». On ne la définit pas par son présent puisqu’il est amer. Il  ne compte pas. D’où ce cogito national: j’ai des ancêtres, donc je suis. 

Les martyrs ont lutté pour léguer aux Algériens une Algérie libre  et leur  garantir un présent digne. Le meilleur respect et hommage à leur rendre est de construire une Algérie développée et  de droits.  La sacralisation d’ossatures ou l’érection des statues, mythifient le passé mais n’améliorent pas le présent.  

 Voici l’Algérie d’aujourd’hui qu’on ne veut pas montrer-voir : des habitants du Sud sans eau, des villages sans électricité, des hôpitaux sans moyens, des citoyens vivant en baraques depuis des années, des bac+5 au chômage,  des harragas dont des enfants et des femmes qui partent en cortège, des citoyens en prison à cause de leurs opinions,  des Algériens  encore relégués dans les aéroports étrangers à cause du Covid-19,  hausse des prix de carburant, la critique et l’opposition sont prises pour insulte à l’État…Le journaliste Khaled Drareni est en prison à cause de ses opinions. Le paradoxe : c’est grâce à son interview et ses questions osées que Macron a reconnu que la colonisation française était un crime contre l’humanité. 

Un pays est-il indépendant quand il a de tels problèmes ? L’indépendance n’est pas seulement une date ; c’est jouir du présent dans son pays. Se définir par le JE et parler de soi au présent. 

Alain Mabanckou illustre bien ce phénomène en parlant des indépendances africaines : «  Un être indépendant est surtout et avant tout un être qui a choisi de se définir lui-même, et, par voie de conséquence, d’assumer cette définition.   Or, pour ce qui est d’assumer, les indépendances africaines ont laissé plus de malades que de guéris, plus de pays fantômes que de nations organisées. » (Le sanglot de l’homme noir, Points Seuil,  pp118-119.)

Ainsi, pour justifier les échecs du présent, tant d’Algériens se réfugient dans la haine envers la France, comme éternel coupable. D’où le récent débat visant à supprimer le français et le remplacer par l’anglais. Combien de citoyens accusent la France pour complot contre le pays, alors qu’ils sont de petits  pilleurs ? Combien de corrompus se cachaient dans le FLN post-indépendant  longtemps sacralisé? Combien de vols ont été commis au nom de l’Histoire ?  

Les vrais ennemis de l’Algérie sont des Algériens, vivant en Algérie, qui ne veulent pas le bien pour le pays pour rester toujours riches et puissants. Car pour tout corrompu, le vrai développement est une imposture. 

L’actuel chef d’État, juste après les élections, a dit solennellement en dialecte: « Concernant le président français, je ne lui réponds pas. Il est libre de commercialiser la marchandise qu’il veut dans son pays. C’est le peuple algérien qui a voté pour moi ; et je ne reconnais que le peuple algérien !», en réponse  à une question sur la déclaration de Macron relative aux résultats des élections.

Dans la salle, les gens crient de joie, heureux de trouver enfin un président qui ‘’coupe le  pont "avec la France. Elle qui est la cause de leur sous-développement et de leurs malheurs. Avec ses phrases, le chef d’État a gagné plus de sympathie et de confiance auprès des ‘’ayant-voté."

Mais après quelques mois, dans son interview sur France 24 le 04 juillet 2020, il répète (en français) que Macron est honnête, sincère, propre. Alors combien d’adeptes seraient déçus ? 

Enfin, les martyrs, la mémoire, l’Histoire doivent être  hautement respectés. La sacralisation pousse cependant le citoyen à abandonner son présent, à effacer son Moi, et  à vivre dans le passé et le mythe. On visite le passé pour mieux assumer le présent. On fête la mémoire mais aussi les réussites du présent. Les martyrs ont droit au respect et à la gloire ; les vivants ont droit à la vie. 

À la place du syndrome de l’Histoire, il faut avoir la passion du présent pour le bel avenir de l’Algérie, une Algérie de droits, digne du combat des martyrs.

Paix et gloire aux martyrs de l’Algérie ! Vive l’Algérie plurielle, unie, et libre ! 

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur