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Chronique-Naufrage 

Algérie : les sources renouvelables de la misogynie

En Algérie et dans les pays qui lui ressemblent, la haine envers la femme s’accroît à grande vitesse et tranquillement telle une pandémie. L’une de ses conséquences : les féminicides qui se multiplient au jour le jour en dilatant l’inventaire, avec des scénarios dignes de polar.

Dans une chronique précédente (féminicides et féminisme au bois dormant), il a été question des causes principales motivant  les féminicides : la loi misogyne (Code de la Famille, Code pénal, Code civil), la religion érigée  en morale, le poids de la tradition,  le silence du féminisme…

Pour lire la dite chronique : https://www.lematindalgerie.com/feminicides-et-feminisme-au-bois-dormant 

 Aujourd’hui, c’est l’occasion de réfléchir sur les sources de la misogyne en Algérie et dans les pays lui ressemblant. Alors d’où vient toute cette haine envers la femme ? Y a-t-il des femmes misogynes ? 

D’abord, il y  l’islamisme qui ravage le pays en toute aise. Selon ce mouvement opportuniste-hypocrite, la femme est une éternelle mineure, inférieure à l’homme. Son essence est de prier Allah, de croire en son Prophète, et d’obéir à son mari pour accéder au Paradis. Il lui est interdit de travailler, de sortir, de montrer son visage, de jouir de son corps …d’être une femme. « Elle est soumise donc elle est » ; ce cogito définit bien la vision islamiste du féminin. Il ne faut pas confondre islam et islamisme, deux notions largement divergentes. 

La télévision reste le grand canal qui diffuse cette maladie islamiste. En Algérie, la plupart des chaînes, voire toutes, ont un imam qui crache  sa haine envers la femme. Obsédés par son corps, dans chaque émission les imams inventent des fatwas sur elle jusqu’à frôler la caricature.

Par exemple, sur la question du viol ils accusent la femme au lieu du violeur parce qu’elle provoque par sa beauté, et sa place est dans la cuisine. Sans références islamiques,  ils persuadent facilement des millions de citoyens ; ils sont même sacralisés telles des stars. 

Nul n’ignore le pouvoir de la télé qui influence facilement une société, surtout comme celle d’Algérie qui n’a pas  d’alternatives ; dans tout le pays, il existe une dizaine de théâtres et cinémas; les libertés d’expression et de pensée sont bridées…Donc l’écran reste le grand centre de loisir. 

Résultat : l’homme (père, frère, fiancé, mari) n’hésite pas à maltraiter la femme en face de lui tant que l’imam de la télé l’incite. 

Là, le parallèle est permis  avec la Tunisie où l’islamisme s’amplifie en effaçant la culture Bourguibienne. 

Ensuite, il y a la pornographie qui est très consommée dans le  pays comme le prouvent  les classements de plusieurs sites; les pays du  Maghreb et du Moyen-Orient sont  au sommet. 

Le porno est si consommé parce que dans la réalité les relations sexuelles sans mariage sont interdites, voire répréhensibles à cause de divers motifs : la culture islamiste déjà citée, la tradition, et  la loi. Par exemple, si un couple est surpris en acte sexuel dans  un   lieu même discret, l’uniforme pourra lui coller un procès kafkaïen  pour atteinte à la pudeur et à l’islam (Code pénal). En outre, la plupart des mariages sont des contrats de coït ; une fois sa femme déflorée, le mec cherche d’autres femmes pour réparer son mariage raté.

Aussi, les hôtels exigent un livret de famille. Bref, les amoureux ont accès à la chair dans la clandestinité, risquant leurs vies. 

Exemple : il suffit de visiter sur Facebook des pages et groupes sérieux…pour remarquer à travers  les commentaires que l’obsession sexuelle s’invite partout sans aucune discrétion.  Vous pouvez voir en bas d’un post d’une femme sur un sujet sérieux ce genre de phrases: «  Viens au privé ma belle », « Je cherche une femme pour sexcam »…

Ainsi, le porno reste une  alternative, un refuge,  pour compenser cette frustration sexuelle. Par les scènes qui sont très souvent une humiliation de la femme et un ensauvagement de l’homme, il apprend et encourage  la violence envers le féminin. Combien d’hommes fantasment sur le fait de baiser  une femme en lui pissant dessus, en la fouettant et en la tirant par les cheveux ? Combien d’hommes disent à leur bien-aimée ou à leur épouse  ces mots sortis du porno : « ma pute » « ma salope », « ma chienne » ? Dans les rues du pays, les femmes se sont habituées à  cette phrase: « terma chaba (joli cul) ». 

Résultat : au lieu de s’adresser à l’être de la femme, de la courtiser avec des mots et gestes doux, l’homme regarde ses seins ou son derrière ; il  pense avec la bite. La violence envers la femme devient plaisir.    

En plus, il y a le raï moderne. Genre musical populaire, le raï est passé de belle musique  (avec Hasni, Akil, Nasro…) à une expression sauvage incitant souvent à la haine et à la violence envers la femme. Les artistes du raï qui suivent la ligne des prédécesseurs sont très rares. 

Ainsi, des chanteurs, même des chanteuses,    glorifient  souvent  la misogynie…. Vu que le raï est très écouté dans le pays, même ailleurs, l’influence passe vite surtout chez les mineurs.  Les exemples sont copieux comme  cette chanteuse qui dit : « donnez-lui le PA pour tirer sur moi ; donnez-lui le poignard pour me couper ;…laissez-le me fouetter, laissez-le m’humilier ; je mérite… ». Pour écouter : https://www.youtube.com/watch?v=k1kcTeXZINk 

Résultat : la misogynie devient  une culture. 

Enfin, il y a la grande source : la tradition. Depuis la nuit des temps, elle inocule à la femme la soumission et au mâle le machisme. À cause de la tradition, l’épouse soumise-maltraitée-torturée… ne divorce pas ; « si tu divorces, que diront les autres ? », l’avertissent la maman et les  femmes de son entourage. Elles la  consolent ensuite  avec ces phrases héritées des ancêtres : « tu n’es pas la seule », « depuis toujours c’est comme ça : un homme a toujours raison ».  Dans le pays, le viol conjugal n’existe pas : l’entre-jambe est le bien de l’homme par tradition. Tant de filles célibataires voient les gifles du copain comme un signe d’amour et de virilité ; elles les reçoivent avec joie puisque leurs cerveaux  sont « lavés » par la tradition. De son côté, l’enfant qui grandit dans un tel entourage, n’hésitera pas à frapper sa sœur ou son épouse plus tard. Il a vu ça.  Une norme intergénérationnelle. La tradition  normalise la misogynie ; les normes créent la culture grégaire et font de l’individu un élément collectif ; l’être n’existe pas pour lui-même mais pour les autres d’où les complexes de hchouma (la honte), de la virginité, et de l’honneur tribal. Donc la femme est un bien collectif de la famille, des proches et voisins… 

À cause de la tradition, beaucoup de familles maudissent leur fille violée au lieu de dénoncer le violeur : pour eux, si les autres entendent la nouvelle, la famille sera submergée de honte ; on cherche à la marier à un proche ou un vieux pour enterrer le « scandale » en secret. Gisèle Halimi a témoigné de plusieurs résistantes algériennes violées par les soldats français et qui ont refusé d’en parler ; celles qui ont osé, ont caché leurs identités et plusieurs détails. Cause principale: la tradition. «  Même dans la tête de nos parents, il aurait  mieux valu que nous soyons mortes… », dit Meryem à Gisèle, en sanglotant. (Source : Avocate irrespectueuse)   

Le produit dérivé le plus dangereux de la tradition : les femmes misogynes qui prônent l’auto-soumission et insultent les femmes libres-rebelles. D’où cet adage : l’ennemi de la femme est la femme. Elles soutiennent le misogyne en disant : « si elle portait le hijab, il ne la violerait pas », « c’est la faute des parents qui donnent la liberté à leurs filles»…Bref, la tradition réussit avec ses ténèbres quand les lumières de la  modernité ne sont pas irradiées.  

Résultat : la misogynie devient une norme pour l’homme et la femme. 

Pour effacer la misogynie, ou du moins la diminuer, il faut engager une contre-culture  qui permet d’obturer ses sources. Les empêcher d’être renouvelables.   Par quels moyens ? Créer des médias féministes, dénoncer verbalement et par des actions, manifester pacifiquement, revendiquer, encourager la culture féministe à l’école, lancer des pétitions, remettre en cause les normes,  sensibiliser…Il faut joindre la réflexion à l’action : baver uniquement sur les réseaux sociaux est une perte de temps.  Et aussi de la persévérance : les combats gagnés par les féministes semblaient au début impossibles et ridicules. 

Sincères pensées pour les femmes victimes de tout type de haine et de violence !  

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur