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Chronique Naufrage

"Algérie, mon amour" : le film nul qui dévoile les maladies chroniques du pays

France 5 a diffusé le soir du 26-05-2020 un film de 70 minutes, « Algérie, mon amour ». Le film est un reportage qui montre cinq Algériens moins de 30 ans, habitant en Algérie. Dans un contexte de révolution (Hirak), chacun parle de sa participation à cette dernière, de ses aspirations, de ses revendications, et de sa vision de l’Algérie… 

Malgré sa nullité, le reportage a suscité l’indignation de beaucoup d’Algériens. Avant que le film finisse même, les réseaux sociaux ont été envahis par des milliers d’insultes et  de commentaires haineux envers France 5, le journaliste qui a fait le reportage, et les jeunes interviewés. Certains n’ont même pas vu le film ! En peu de minutes, une guerre virtuelle a eu lieu et continue de subsister: les Algériens indignés qualifient   le film de saleté qui  souille le Hirak, accusent la France d’ingérence, et qualifient les cinq jeunes de traîtres. 

L’élément qui aiguise davantage cette guerre est le traitement, par des mots et des images, de certains faits tabous en Algérie ;  un jeune métal qui boit l’alcool avec ses amis et embrasse sa copine ; un groupe de jeunes filles fument sur une terrasse en parlant d’amour et  de sexualité…Des images  choquantes en Algérie.  

Allons au-delà de cette vaine polémique! 

Un. Le film est parfaitement nul. C’est un puzzle incohérent : des images de foules  mal filmées, comme si un enfant tenait maladroitement  la caméra; certaines images  ont été piquées d’internet comme celles des manifestants au Sud ou  les vues du ciel prises par un drone ; des paysages et des panoramas des villes ; des notes de piano, pure imitation de Yann Arthus-Bertrand ; des images d’archives sur l’Indépendance et le terrorisme ;  plus les témoignages des jeunes… Voilà un bric-à-brac de 70 minutes. Un travail  qui attire plus par son amateurisme et sa nullité que par les thèmes abordés.  C’est pourquoi, il vaut mieux dire pseudo-réalisateur pour désigner le journaliste qui l’a produit. 

Deux.  Celui qui a produit ce film est rusé. N’ayant pas réussi à faire un nom en gribouillant dans la presse, il a tenté la caméra pour faire le buzz. Il a choisi comme contexte-prétexte  le Hirak algérien qui est un sujet intéressant au niveau mondial.  Il a centré aussi son angle  sur des sujets sensibles qui causent la polémique (vin, misère sexuelle…). Le résultat : il a eu raison et s’est fait une grande publicité sur le dos des naïfs algériens. Avec un film-déchet. 

Trois. Le film révèle le sentimentalisme algérien. En Algérie, la critique au sens scientifique est si rare, voire inexistante ; il y a plus tôt un flux de sentiments. À la place du débat, il y a la querelle ; à la place de la sagesse, il y a la violence verbale. Même dans les milieux académique et intellectuel. Dès qu’un sujet sensible est évoqué, la raison disparaît et  commence alors le festival de l’insulte-crachat-lynchage-menace.  Les yeux sont aveugles, dit le Petit Prince. On peut être en désaccord et critiquer avec des arguments  mais on n’a pas le droit à l’insulte qui est le caractère des stupides et des faibles. Pourquoi ces Algériens en colère usent la passion à la place du conscient? 

Ainsi, le film a plusieurs points positifs qu’ils refusent de voir: il évoque la corruption, le totalitarisme, la suprématie  militaire, l’emprisonnement arbitraire… ; il a donc soutenu non sali le Hirak. On entend même ces phrases : «  colonisation française », « les Français dénudaient les femmes pendant la guerre» dans une chaîne pourtant française. Dans le film, on voit les policiers gazer et tabasser des manifestants alors qu’on ne peut jamais voir de telles images sur les chaînes du pays.   Ce sont les télés algériennes privées et publiques, instrumentalisées, qui souillent vraiment le Hirak en censurant les images de foules, en étouffant les sujets sensibles, en passant le Hirak pour un complot, et en légitimant la suprématie militaire. Pourquoi ces Algériens indignés par le film ne disent mot sur ces chaînes de la honte ? 

Encore, le film n’est pas un documentaire mais un reportage. Le premier a un caractère didactique et artistique, le deuxième est journalistique subjectif. « Algérie, mon amour » n’est pas un reportage sur l’Algérie ou sur le Hirak ; ce dernier est un contexte comme dans un roman ou film historique où la réalité sert d’arrière-plan. Le contexte est un prétexte. C’est noté dans la description du film qu’il « montre le combat de cinq Algériens pour leur liberté ». Et puisque tout est relatif, la notion de liberté change de l’un à l’autre. Le pseudo-réalisateur a le droit de choisir un tel angle pour faire le buzz et défendre ses intérêts. C’est sa liberté d’expression. Alors pourquoi ces Algériens indignés ne produisent pas d’autres films pour célébrer le Hirak ou glorifier leur Algérie ? 

Quatre. Les jeunes interviewés ont accepté leur participation et assument leurs choix de vie et leurs propos. Ils sont libres et il faut les saluer pour leur courage. Ce qui  est reprochable  à certains d’entre eux, c’est de vendre leur intimité : par exemple  on a le droit de boire et d’embrasser, mais le faire devant la caméra est un acte mesquin qui  profite au pseudo-réalisateur. Ils sont tombés dans le piège. Cela rappelle le livre de Leila Slimani, « Sexe et mensonges ; la vie sexuelle au Maroc » (éd. Les Arènes) qui restitue les témoignages de femmes marocaines ; l’auteure n’a fait  que transcrire les mots de celles-ci en ajoutant ses commentaires. Résultat : un grand succès pour Leila qui jouit d’une vie rose en France, et les femmes-témoins continuent leur misère au Maroc.

Cinq. Le film dévoile le vide médiatique en Algérie. S’il y avait de belles chaînes nationales avec de beaux programmes, le reportage passerait inaperçu. Qu’on veuille ou pas, France Télévisions et les chaînes marocaines sont  fortement et fidèlement  suivies en Algérie.  Alors pourquoi ne rien dire sur ce vide abyssal ? 

Six. Il révèle la pensée unique et linéaire en Algérie, fruit du parti unique qui a ruiné  le pays depuis son Indépendance.  Il faut être musulman sunnite, aimer l’armée, se marier sans aimer… ; celui qui déroge à ce schéma existentiel est pris pour un traître à la nation, un agent de la France. D’où le mot  « harkisme » qui est devenu une culture nationale : celui qui fustige un fait dans le pays, est l’esclave de la France, une main de l’étranger. La censure n’est pas uniquement l’art du pouvoir, mais de milliers d’Algériens qui portent au fond  d’eux de grands censeurs. Celui qui ne boit pas insulte les buveurs ; celui qui est marié  insulte  les célibataires…

En Algérie, il y a une absence de liberté d’expression et de pensée aussi. 

Sept. Le film dénude aussi le complexe que nourrissent tant d’Algériens envers la France. Si un Français ou un média français parlent d’Algérie, ils seront accusés d’ingérence. « L’Algérie est une ligne rouge », disent ces Algériens. Mais ils permettent au dictateur Erdogan et aux dictateurs du Golf d’en parler librement. Il faut savoir que l’Algérie n’est pas une île, mais un élément du monde. Elle n’existe que par sa relation réciproque aux autres pays.  Tout humain a le droit d’en parler et d’analyser ses situations. Et l’ennemi du pays n’est pas la France ; mais des Algériens corrompus.

Huit. Il dévoile en outre la culture grégaire-tribale qui ravage la société algérienne. Pour ces Algériens indignés, l’individu dépend du groupe et se sacrifie pour lui. Un être en-eux pas un être en-soi et pour-soi. Un « moi » collectif. Si un citoyen jouit de sa liberté, il salit ainsi l’honneur national. D’où le mot « h’chouma » (la honte) qui stipule de taire les sujets tabous ; « que diront les autres ?», « ça existe mais il ne faut pas en parler »,  répète-on. En Algérie, quand une fillette est violée, sa famille préfère la marier que de dénoncer le violeur. Le pire crime est de taire et non de dire. Cette culture engendre  la clandestinité qui permet aux gens de vivre leur liberté en cachette. Ainsi, pour être soi-même, il faut être courageux tous les jours. 

Neuf. Le reportage révèle l’hypocrisie qui habite des milliers d’Algériens. Ces gens indignés insultent des jeunes  qui jouissent de leur liberté, interdisent aux autres  de dire ce qu’ils veulent dire, et paradoxalement manifestent pour exiger la liberté ! Le Hirak n’exige pas seulement une nouvelle constitution ou des emplois, mais toutes les formes de libertés ; c’est plus une philosophie que des slogans. Ils crachent sur la France pour justifier leur malaise, mais rêvent d’avoir un visa ! Ils subissent la misère sexuelle, la censure, la répression, la corruption, mais refusent de voir cela à l’écran ! Ils insultent une chaîne française mais ont  peur d’insulter les chaînes nationales qui polluent le Hirak et le pays ! Voilà, c’est le syndrome de  l’hypocrisie. Le Hirak réussirait, l’Algérie serait meilleure,  si chaque Algérien acceptait l’Autre tel qu’il est, et restait lui-même en jetant tous les masques. 

Conclusion. Il y a plusieurs Algérie (s) et chaque citoyen a le droit de défendre celle qu’il rêve! Ce qui handicape le Hirak en cours, ce n’est pas seulement le despotisme du pouvoir mais aussi ces maladies chroniques analysées.  Alors prompt rétablissement pour ces Algériens indignés et pour l’Algérie ! 

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur