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TRIBUNE

Algérie : pollution médiatique et enjeux politiques

L’agitation médiatique en cours dans le pays a au moins quelque chose de bon : les algérien(ne) s s’intéressent à l’image et au devenir de leur pays. Ce n’est pas l’apathie ou l’indifférence générale du "chacun pour soi, dans le confort", observables dans beaucoup de pays nantis.

Plutôt que d’éteindre la contestation pacifique depuis 2019, le confinement dû à la pandémie du Covid-19 ne fait qu’entretenir l’énergie de la mobilisation silencieuse, et l’amplification à l’excès des échanges sur les réseaux en est une conséquence. 

La tentation permanente de la mise au pas de la société

Le système politique du néo-FLN n’a pas évolué ni changé d’objectif en 2020 : la mise au pas de la société par le monopole hyper centralisé du pouvoir, la corruption, l’archaïsme idéologique mêlant politique, religion et culture, depuis les élucubrations de Ben Bella dès 1962 (1).

S’il y avait un doute, le nouveau package en cours de préparation (révision de la constitution, NDLR), pour geler le pays pour une nouvelle étape, est une menace réelle de continuer d’avancer dans le tunnel.

En voulant dicter ses ordres aux médias de pays souverains, le système algérien n’imagine même pas l’existence de la liberté d’expression ailleurs et des règles régissant les métiers journalistiques. Boumediène avait été plus subtile. Par la corruption il a muselé les journaux français, supposés de gauche, comme Le Monde, Le Matin (disparu). Paul Balta, alors représentant à Alger du Monde était souvent l’invité à la table de Houari Boumediène. Il n’y avait que le quotidien Libération qui n’a jamais marché dans la logique de la corruption par l’argent du pétrole. Rendons hommage ici à son directeur de l’époque, Serge July.

La mise sous perfusion actuelle des partis politiques FLN et RND, dans une relative clandestinité, pour les ‘’rénover’’ et les remettre en selle le moment venu est un indicateur de la stratégie du système qui ne trompe personne. L’enjeu est de perdurer quel qu’en soit l’artifice et les moyens illimités. 

Nouvelle rupture dans le cycle ancestral de libération nationale.

Depuis l’antiquité (2), le peuple amazigh s’est toujours associé aux nouveaux envahisseurs pour chasser le précédent colon (Romains, Vandales, Byzantins, Arabes, Turcs, Français…). 

La première rupture s’est opérée lors du débarquement français à Alger en 1830. La population algérienne s’est rapidement opposée à l’invasion française, par une forte mobilisation populaire, juste après la débandade de l’armée coloniale turque.

L’opposition à l’envahisseur n’avait vraiment jamais cessé jusqu’à novembre 1954 ; cet espoir de libération avait brièvement resurgi en 1942 lors du débarquement de l’armée américaine à Alger, contre le pouvoir de Vichy (3). Faux espoir, car la décolonisation n’était pas dans le calendrier des Américains en pleine guerre mondiale. 

Dans un contexte différent en 2020, la mise à nu du pouvoir (Ben Bella-Boumediène-Chadli-…Bouteflika)  par la mobilisation populaire et pacifique depuis février 2019 aurait pu faire appel aux mêmes réflexes anciens dès le début de la pandémie du coronavirus dans le pays. 

Même si ce n’est pas une armée étrangère en soi qui a débarqué dans le pays, il y a eu une inversion de réflexe de la part de la population, bien que les services de propagande de l’État aient présenté ce danger de contamination comme une agression extérieure, provenant de l’étranger (personne italienne du consulat d’Italie, famille venant de France à Blida, etc.). 

Après quelques semaines d’hésitation, une discipline d’auto-défense nationale s’était installée. La lutte contre le système politique actuel et l’avènement d’une nouvelle Algérie démocratique, en rupture avec le système, passait après celle contre coronavirus. Le reste est connu, les marches pacifiques du Hirak étaient remises à plus tard.

L’échec des tentatives de mobilisation des islamistes par la tactique d’occupation des espaces possibles (marches squelettiques au début dans certaine villes, prières dans les garages, sur les terrasses, refus ostentatoire d’application des consignes de distanciation,...), contre l’avis de la majorité de la population, n’a pas été suffisamment rapporté. Les quelques foyers d’agitation ‘’benhadjiste’’ ne mobilisent plus la jeunesse algéroise.

La résistance du système au changement dans le pays

Les déclarations de bonnes intentions et les promesses de réformes, ressassées depuis des décennies, par le même système politique, le même personnel et les mêmes références, ne fonctionnent plus dans un pays où la majorité de la population a moins de 30 ans.

L’autisme du système, en allant jusqu’à dénaturer et/ou détourner les revendications du mouvement de dissidence populaire (Hirak) pour se les approprier, et en multipliant les arrestations, ne vise qu’un seul objectif : étouffer toute velléité de contestation dans l’après-confinement.

Pourtant, le haut niveau de mobilisation de la population pour contrer la pandémie, en collaboration souvent avec les autorités locales, a montré que le peuple est capable de discerner les vrais enjeux et la consolidation de la citoyenneté dans un nouveau projet national qui ne peut plus être reporté. 

Ce ne semble pas être l’objectif du pouvoir actuel. Il trace la voie à la confrontation.

A.U.L.

Notes :

(1) Ben Bella et la construction de la mosquée de Michelet / Aïn El Hammam en 1964.

Quelques mois seulement après l’entrée en force de l’ANP en Kabylie en octobre 1963, et à Michelet particulièrement, Ben Bella avait décidé en urgence la construction d’une grande mosquée pour damer le pion à son ‘’ami’’ Hocine (Aït Ahmed, NDLR). Bizarrement, tout était prêt, les plans égyptiens, le financement. Le seul jardin existant au milieu de la ville avait été investi et… tous les camions de la région réquisitionnés pour le transport des matériaux ! Pas un camion ne pouvait circuler, sauf pour le chantier de la mosquée. A l’école communale, les enseignants égyptiens, syriens et palestiniens, nouvellement arrivés en force, obligeaient les élèves à faire la prière en classe : prière ou zéro.  Le socialisme ‘’scientifique’’ de Ben Bella avait commencé par l’arabo-islamisme.

(2) Le dernier roi numide, Ptolémée fils de Juba II,  qui bénéficiait d’une certaine autonomie par rapport à Rome, a été assassiné par Caligula au cours d’une visite à Lyon en 40 après J-C. 

(3) Le débarquement américain en Afrique du Nord (Algérie, Maroc) en novembre 1942 avait été vécu par la population autochtone comme une opportunité pour chasser les français. La démonstration de force avait montré aux indigènes qu’il y avait plus puissant que la France. Une délégation de nationalistes algériens avaient été reçue par le commandement US. L’armée américaine avait introduit un armement impressionnant, inconnu jusque-là, et une profusion de biens de consommations (riz, café,…) dans une période de disette, alimentant le marché noir, et déclenchant même une production littéraire orale  (poésie, chants,...). Les premières mitraillettes Thomson acquises par les militants du PPA, en vue de l’insurrection, avaient été achetées à des soldats américains.

Auteur
Aumer U Lamara, physicien, écrivain