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DE BRASSENS A AIT MENGUELLET

"Amacahu" : des poètes, des peuples et des généraux…

Si comme le déclaraient Ferrat et Aragon, le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon, Lounis Aït Menguellet est un visionnaire qui, depuis plus de 50 ans, prédit, prophétise et raconte sauts et soubresauts de notre société, avec cette précision d’horloger qu’on lui connaît.

Un passé et un présent défectueux servant de châssis de mise en garde contre un avenir confisqué par ceux qui, étoiles et galons aux épaulettes, se donnent des statures d’astres célestes créés, par on ne sait qui, pour jouer des rôles d’êtres supérieurs aux p’tits humains que nous sommes, et nous empêcher de suivre toute autre destinée que celle qu’ils s’évertuent à tracer à notre insu, dans des labos scabreux. 

En plus de représenter une décennie de révolution soutenue, les années 1980 furent aussi celles où la prohibition battait son plein à Tizi-Ouzou, la capitale d’une Kabylie rebelle confiée à un wali islamiste borné et détraqué, répondant au nom de Kharoubi. Pendant de longues années, l’alcool y était interdit ! Ainsi en avaient décidé ceux dont l’unique objectif d’une vie de déraison est de mater les enfants de Fadhma N’soumer et leur interdire toute autre forme d’oraison que celle dédiée à leur révolution, celle des frontières, évidemment.

Pendant ces longues et interminables années, les gosiers asséchés de mes amis d’enfance n’attendaient que ma petite Peugeot 104 pour venir les abreuver de canettes, en ces lieux, prohibées !

Combien de fois, venant d’Alger, le coffre rempli de bières, ne me m’étais-je pas tenu le ventre, à la vue d’un barrage de gendarmerie, redoutant quelque contrôle de conformité à la « hallalité » exigée à toute marchandise transportée.

À l’été 1984, me voilà débarqué à Tighil-El-Hadj-Ali, mon village, là-haut face au Djurdjura perché, avec une glacière contenant un pack de 48 bières Mutzig que m’avait procuré Moussa, un ami marin, au port d’Alger. L’album Ettes Ettes de Lounis Ait Menguellet en cerise mélodieuse pour accompagner, sous la belle étoile, une soirée mémorable entre copains, dans un coin isolé, à la périphérie du village. Avec pour cérémoniaux harmonieux les glouglous d’une fraîcheur paradisiaque entremêlés d’une musique colorée d’un lyrisme admirable que seul maître Lounis sait, à envoûtement, distiller. 

Entre les « Ettes Ettes mazal el hal » et « Newkni Swraac n’Lzayer », pas trop difficiles à décoder, c’est le titre Amacahu qui avait le plus emballé nos débats de fond sur le message que voulait nous transmettre maître Lounis. Une fois décrypté, chaque vocable de chaque rime nous apparaissait calé suivant un ajustement de précision qui ne prête pas à la moindre confusion. Les massacres d’Avril 1980 en toile de fond d’un message fortifiant de lucidité.

Le moins que l’on puisse dire est que si Chadli et son homme au parapluie avaient écouté et su décrypter ce titre d’anthologie, lLe Hirak ne serait jamais né ! Tout simplement parce ces honorables sommités auraient compris que le peuple pense et réfléchit en totale opposition de phase avec leurs manigances de colons autoproclamés.

Mais comment espérer que ces généraux qui dirigent le pays par les armes comprennent les portes paroles du peuple comme Aït Menguellet et, tout récemment Ouled El-Bahdja, quand leurs comportements n’ont rien à envier aux gradés coloniaux qui les ont précédés, à l’image du célébrissime Bigeard ?

À cet égard, il est intéressant et instructif de se remémorer l’échange télé entre ce dernier et George Brassens (retranscrit de tête) :

- Bigeard : J’aime bien ce que chante Monsieur Brassens !

- Brassens : Ne dites pas ça Général, sinon je vais perdre mon capital sympathie auprès des Français !

Notez bien l’absence du pronom « mon » dans la réplique ! Il faut dire qu’en antimilitarisme convaincu, Brassens avait toujours refusé de s’adresser à ces hauts gradés avec la formule « mon Général ».

Entre les militaires et les civils, partout sur la planète, c’est une équation d’interactions entre dominants et dominés. Les peuples n’ont que leurs poètes pour les maintenir en éveil et, par la mélodie et le chant, dulcifier leurs tourments.

Pourtant, Dieu quelle leçon nous donnerions à tous ces va-t’en guerre, comme Donald Trump, si et seulement si notre Général osait affirmer : Le drapeau Amazigh représente la poésie, au contraire de tous ces drapeaux arrachés par le sang des combattants. Nous ne voulons plus de sang ! Notre peuple doit désormais vivre en paix, même si pour cela, il doit se contenter d’amour, d’eau fraiche et de poésie ! Même si pour cela, ma yakalch el-yaourt wa zebda (Boumediène et Ouyahia) !

Rêver pour rêver, pourquoi se refréner ?

Revenons à Amacahu ! Se contenter d’un mot à mot intégral pour traduire l'immense Aït Menguellet ne suffit pas pour restituer la profondeur de messages travaillés avec la précision d’un chirurgien du cerveau qui manipule son bistouri au micron près ! 

Pour nos « khawa » arabophones, je vous propose une traduction de « Amacahu » (*). Ce titre dans lequel il est question d’union, ce tabou brisé par un Hirak lucide qui s’égosille de « kbaïli - 3arbi, khawa khawa », 35 années après ce dont il est question dans cette œuvre de maître Lounis. 

Que de temps perdu, par la grâce d’une insatiabilité d’ogre colonial au sommet !

Le texte proposé (*) est une traduction qui s’est étalée sur quelques week-ends, et qui s’inspire de la trame initiale proposée par Tassadit Yassine. Mot à mot, « Amaçahu » signifie « il était une fois » ou « kane ya makane fi quadim ezzaman », mais pour garder au mieux la rythmique phonologique, nous lui avons préféré « conte de chez nous »…Aux kabylo-berbérophones de juger !

Quant à khawatna arabophones, ce poème représente le véritable portail d’accès au monde de cette berbéro-phonie que d’aucuns aspirent à recouvrer. Il serait dommage de ne pas s’y engouffrer pour jauger la dimension céleste de notre patrimoine culturel commun ! N’est-il pas temps pour tout le monde de dépasser le folklorique « azul-fellawen » pour entamer un voyage poético-temporel des plus excitants ?

Pour ce faire, il suffit de laisser les tympans se faire bercer par la chanson, les yeux rivés sur une traduction qui relève le défi d’une quasi-conformité avec le message et la rythmique d’origines. Evidemment, ce n’est pas parfait ! Mais avec quelques ajustements, nous pourrions y arriver, si tout le monde s’y met ! Ce n’est pas facile de traduire du Menguellet tout en s’acharnant à relever le défi de l’impossible, celui de vouloir reproduire le Victor Hugo ou le Proust Sous-jacent à sa poésie !

En mot de la fin, comment diable peut-on imaginer qu’un peuple puisse se soumettre aux logorrhées insipides de Gaïd Salah et demeurer insensible aux messages percutants d’Aït Menguellet ? Moustahil son Général ! Moustahil hier, moustahil aujourd’hui, moustahil demain !

Ce n’est pas pour rien que l’engagement contre le système d’andouilles qui nous gouverne depuis 1962 ne s’est jamais essoufflé en Kabylie ! C’est grâce à la lucidité de ces maîtres du terroir qui ont su maintenir nos consciences à un niveau élevé. Un niveau que nos amis arabophones ont mis (à l’échelle collective, évidemment) des années à atteindre, avec des Ouled-El-Bahdja qui méritent respect et considération !

Connaissant la susceptibilité maladive de mes compatriotes, nul doute que d’aucuns verront à cette modeste traduction une façon de mettre Lounis en avant pour mieux faire oublier Lounes Matoub et la commémoration de son abject assassinat, que l’on dit diligenté par Ouyahia ! De ma propre vison, Lounes et Lounis représentent les deux faces d’un même combat identitaire. Côté pile, il y avait Lounes le rebelle ; côté face, il y avait, et il y a toujours, Lounis le sage ! Sagesse et insoumission, ne sont-ce pas là les paramètres indissociables qui définissent depuis des millénaires notre indomptable Kabylie et, au-delà, notre amazighité, par tous les algériens enfin revendiquée (il était temps) grâce à un Hirak plus que jamais déterminé ? 

Kacem Madani

(*) Conte de chez nous :  Amacahu, de Lounis Aït-Menguellet 

 

Auteur
Kacem Madani
 

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