Aller au contenu principal
Body

REGARD

Anafrasie : le Muphti, la pluie et le tremblement de terre

Le conseil des sinistres de ce mois est tendu car le vieux dictateur est en colère. Il a été sermonné par les militaires qui l’ont menacé de le détrôner : il voulait organiser des élections avant que la grande muette ne se soit exprimée !

Il est de coutume en Anafrasie que chaque élection soit précédée d’un suffrage des militaires les plus gradés ; d’ailleurs c’est le seul suffrage qui compte vraiment. En le voyant arriver, les sinistres ont compris que le dictateur allait passer sa colère sur certains d’entre eux.

Dès que le grand Muphti eut fini de bénir la réunion et de dire quelques versets coraniques en guise d’ouverture, le dictateur s’adresse à lui avec colère. 

– Cela fait un moment que tu n’es plus productif. Tu n’es plus crédible. Tu n’es pas capable de faire tomber de la pluie alors qu’il y a des sorcières qui arrivent à faire tomber la lune dans une assiette ! Qu’est-ce qui se passe ? Dieu est-il sourd à tes prières et à celles de tes innombrables fidèles ? Le ministère du culte organise à grands frais des publicités pour les « prières de la pluie » que tu diriges mais pas une seule goutte ne tombe. Le pays devient un grand désert à cause de ton impuissance.

Le grand Muphti se hasarde à placer quelques mots pour se défendre. 

– Patron, c’est la faute de tous les mécréants qui vivent encore dans ce pays. Dieu ne veut pas entendre nos prières car il ne veut pas qu’ils profitent de sa providence… 

– Arrête ton baratin ! Dis-moi ce que tu as fait pour que les gens se foutent de ta gueule ? Il y a quelque temps, tu arrivais à organiser tes prières publiques lorsque la météo annonçait qu’il allait pleuvoir et il pleuvait mais, maintenant, même la météo ne tient plus ses promesses. Tout le monde avait fini par comprendre que la pluie ne tombait pas en réponse à vos prières mais que vous priiez parce qu’il allait certainement pleuvoir. Ce qui aggrave ton cas, c’est que même la pluie ne veut plus tomber lorsque tu pries avec ceux qui te ressemblent.

Même en sachant que son cas était désespéré, le Muphti tente encore de plaider sa cause en essayant de rejeter la responsabilité sur d’autres que lui.  

– C’est la faute des réseaux sociaux, des services météo et des médias…

Le dictateur l’interrompt encore. 

– Et comment tu n’arrives pas à convaincre tous nos citoyens que le tremblement de terre est une punition divine ? Pourtant, l'État a mis des moyens colossaux à ta disposition : des milliers de mosquées, des heures d’antenne illimitées, l’école, et tout le toutim. Si les gens ne croient pas que le séisme est de la faute des buveurs d’alcool, des mangeurs de cochon et des fornicateurs, ils reprocheront au gouvernement de ne pas contrôler les constructions d’immeubles qui s’écroulent. Tu es incompétent.

Le grand Muphti se débat désespérément. Il essaie d’impliquer d’autres personnes dans l’échec que lui attribue le dictateur. 

– Les nouvelles technologies de l’information sont diaboliques. Il faudrait isoler le pays comme la Corée du nord. Sinon on ne pourra pas empêcher les Anafrasiens de se demander pourquoi la terre s’arrête de trembler lorsqu’ils sauront les quantités d’alcool produites et consommées dans le monde. Quant à la fornication, n’en parlons pas : que ceux qui n’ont pas forniqué, ici, lèvent la main ; de ce côté on devrait s’attendre à des tsunamis permanents ! Et puis, les jeunes Anafrasiens apprennent les sciences à l’école et à l’université, ce qui ne fait pas bon ménage avec les dogmes religieux…

Superstitieux, le vieux dictateur, craignant quelque malédiction, pousse le grand Muphti vers une sortie qui ne soit pas très traumatisante. 

– Nous savons tous tes mérites notamment dans ta contribution au bornage des esprits : tu as égalé le mérite de nos soldats dans le bornage des frontières et celui de nos policiers dans le bornage de la liberté d’expression. La patrie te sera reconnaissante pour tes efforts dans l’œuvre de désertification scientifique du pays. Même la justice reconnaît tes mérites avec ta contribution dans la consolidation du nouveau concept dans la corruption, « le café », qui nous a débarrassé de l’ancien, « pot-de-vin », marqué de l’illicite. Mais les nouvelles technologies te débordent : il est temps que tu prennes ta retraite.

Il se tourne vers le sinistre de la censure pour sceller son sort. 

– Tu n’as fait preuve ni de compétences en matière de propagande ni de maîtrise de la censure. Nous sommes devenus inaudibles : seuls ceux qui écoutent avec leurs ventres et bas-ventres nous entendent. Sinon, il n’y a plus que les coups de matraque pour faire entendre le reste du peuple. Quant à la censure, tu n’arrives à mettre en place que des passoires à la place des filtres. L’espace médiatique du pays est un bordel. Tu es « viré à la prison ». 

Le vieux dictateur fait signe à son aide de camp et le pauvre sinistre de la censure est escorté vers la sorite par deux malabars. 

Aussitôt, le dictateur désigne un remplaçant à ce sinistre : le secrétaire d’état à la police est nommé à ce poste. Il lui demande de présenter son programme de travail lors du conseil des sinistres du mois d’après. Le nouveau sinistre remercie son patron pour sa confiance et se lance tout de suite dans le travail. 

– J’ai une proposition pour commencer. Les Anafrasiens sont parmi les plus grands visiteurs de sites pornographiques internet dans le monde. C’est de la perversion par rapport à notre religion mais c’est une soupape de sécurité avec notre programme d’éducation à la frustration sexuelle qui est, déjà, l’une des principales causes des accidents de la route dans notre pays. Nous avons aussi les chiffres de la santé : c’est la première cause des torticolis. Cela pose même un problème dans la sécurité : nos policiers et gendarmes ne contrôlent pratiquement plus que les petites voitures, lesquelles sont souvent conduites par des femmes ; cela leur permet d’échanger avec elles et de draguer de façon licite puisque c’est dans le cadre de leur travail. Mais ils ne s’occupent que très peu les véhicules qui doivent être contrôlés.   

Donc, ma proposition est de faire payer les « usagers » des sites pornographiques pour faciliter la régulation et le contrôle. Et puis il n’y aura plus que notre clientèle politique qui fréquentera ces sites ; on les tient déjà par les privilèges divers et on les tiendra, en plus, par la bourse, dans tous les sens du terme. Mon expérience dans la police m’a appris que pour régulier un secteur, il faut faire payer les usagers : cela fait fuir les pauvres et les gens aisés sont contents de se retrouver entre eux même en payant. Et cela rapporte au trésor public. Il va sans dire que les fonctionnaires indispensables au maintien de notre système bénéficieront de tarifs réduits pour les connexions pornographiques.

Le dictateur sourit, content de sa recrue qui fait preuve d’initiative dès les premières minutes de sa prise de fonction. Il promettait beaucoup. Il se tourne vers le premier sinistre et lui demande de faire le point sur l’épidémie du Covid-21. 

– Le sinistre de la maladie a préparé une communication dans ce sens.

Le sinistre de la maladie se concentre pour ne pas dire des bêtises et se retrouver au chômage comme son collègue de la censure. 

– Nous maîtrisons la situation. Le covid-20 a fait le ménage : la majorité de nos citoyens qui étaient fragiles sont morts. Pour le reste, nous continuons à traiter les malades avec le protocole du Barbu de Marseille et nous vaccinons en fonctions de nos moyens et de la volonté de Dieu. Pour résumer, nous faisons comme les pays développés : nous essayons d’entretenir la maladie.

Sur un signe du dictateur qui voulait rentrer chez lui, le premier sinistre demande, avec émotion, au Grand Muphti de bénir la réunion. Ce dernier, ému, accomplit son devoir pour la dernière fois dans ce conseil.      

Auteur
Nacer Aït Ouali