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CONFRONTATION

Apprentissage de l’absence

« La vie est un départ, la mort est un retour. » Lao-Tseu

Je suis tombé par hasard sur une gravure de Lucas de Leyde. C’est une des plus belles œuvres du maître hollandais : un jeune homme, coiffé d’un grand chaperon à plumes qui, écartant les plis de son riche manteau, nous désigne de la main droite une tête de mort qu’il tient cachée contre sa poitrine. Fait remarquable, si la main nous appelle par le truchement de son geste insolite, le regard du jeune homme nous fuit.

Il ne nous cherche pas comme fait habituellement le regard des portraits qui ne peut se détacher du nôtre. Plongé dans un au-delà intérieur, il exprime la recherche de la solitude. Regard de l’homme qui a rencontré l’idée de sa propre mort.

Rainer Maria Rilke nous dit que nous portons, notre vie durant, cette mort en nous comme notre fruit le plus précieux. Mais ici, déjà en 1510, nous est rendu pleinement sensible, à quel point ce mûrissement fait de nous un être inéluctablement seul, et combien, si nous ne pouvons rien pour ce regard qui plonge dans une dimension nouvelle, personne, non plus ne pourra rien pour nous, demain.

Le Moyen Age qui déléguait un squelette auprès des rois et des empereurs, pour les entraîner dans la danse qui attend toute chair, faisait de la mort un évènement extérieur. Et cette attitude étrangère avait une portée si générale qu’elle en perdait presque toute portée personnelle, tout caractère individuel, et dont la soudaineté même avait quelque chose de réconfortant. 

Tourment des damnés, vanité des entreprises humaines ? la réponse est donnée avant même que ne soit formulée la question fondamentale. La fin communément admise attribue à chaque mort un élément commun qui peut, au moins, être partagé. Mais ici, devant ce regard qui interroge, je sens bien que le véritable drame a commencé, celui de l’humanisme qui, à travers les siècles, ne s’arrêtera plus de faire naître l’homme et la femme à une pensée ne relevant plus que d’elle-même, sans autre intervention que celle de la pensée humaine, c’est-à-dire la raison et la solitude.

Il n’est pas facile pour tout être humain, conscient du fait qu’il partira un jour, de subir l’avènement de la mort lente, de la mort singulière, celle où, pour prix de la liberté acquise, il a fallu perdre la certitude de se voir condamné ou absout par un juge divin.

« La lutte sans témoin favorable ». Cette parole du poète peut aussi servir d’exergue à cette gravure. Demeuré seul face au paysage de la vie fuyante où montent maintenant toutes les inutiles sollicitations de la beauté, le crâne est déjà dans la nuit. Et, comme enfantée par l’immobilité prodigieuse dans laquelle s’offre tout à coup le visage du jeune homme, entré dans cette méditation dernière qui annonce la fin du voyage, apparaît, pour la dernière fois aussi, dans le regard, le thème de l’interrogation séculaire. Mais cette fois, toute baignée de pitié à l’égard de l’incompréhensible condition humaine. Et du même coup, semblant s’adresser à chacun de nous en particulier. 

N’attendions-nous pas, nous aussi, quelqu’un qui n’est pas venu (ou qui n’est pas revenu), mais qui fut l’aliment véritable de notre vie ? Nul besoin ici d’une main qui nous désigne, caché contre la poitrine, l’ultime aboutissement du crâne dénudé, aux orbites béantes. C’est évidemment de nous tous qu’il s’agit. Nous savons que la mort nous attend à plus ou moins brève échéance. C’est alors que me reviennent à l’esprit les paroles de l’écrivain qui disait « Où est-il, l’Ami que je cherche ? Le soir descend et je ne L’ai pas encore trouvé. »

Faudra-t-il être certain comme je le suis, à ce que la journée s’achève sans que je puisse le voir paraître ?

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain