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TRIBUNE

Au général Ahmed Gaïd Salah : laissez Mustapha Bouchachi s'exprimer librement

Mon général,

Si je me permets de m’adresser à vous pour la énième fois, c’est parce que vous connaissez l’estime et la considération que j’ai pour vous et que vous ne prendrez pas en mauvaise part mon argumentaire ci-après. Je suis en quelque sorte un privilégié. Je le développerai en cinq points.

1. La situation politique et économique du pays se tend de plus en plus. N’était l’aubaine dont nous gratifient les nouvelles menaces d’embargo sur l’Iran, en faisant monter le prix du baril, nos réserves de change avoisineraient aujourd’hui 50 milliards de dollars seulement. La suppression récente d’un certain nombre de produits de la liste de ceux frappés d’un droit additionnel provisoire de sauvegarde (DAPS) va dégrader un peu plus notre balance des transactions courantes et ce, au moment où les compagnies étrangères boudent notre pays et que le projet d’une nouvelle loi sur les hydrocarbures est gelé pour cause d’intérim du Président de la République.

2. Les mesures prises à l’encontre de Mustapha Bouchachi, qui est aujourd’hui la figure la plus emblématique du HIRAK, à travers l’interdiction qui le frappe d’animer conférences et débats sur l’ensemble du territoire national, ajoute à la gravité de la situation. Mustapha Bouchachi, a, de façon réitérée, déclaré que l’Armée devait accompagner la transition démocratique, à l’occasion de laquelle les algériens et les algériennes se réapproprieraient leur destin, en devenant désormais parties prenantes des changements institutionnels requis par l’évolution même de la société algérienne.

Quant à l’ANP, elle demeurerait l’institution qui garantit la souveraineté nationale, protège les populations et assure l’intégrité du territoire national. Il n’y a strictement rien de changé par rapport à l’existant. A aucun moment, Mustapha Bouchachi dont je ne suis ni le porte-parole ni le mandataire, n’a envisagé que la population aille réclamer des comptes à l’institution grâce à laquelle elle est protégée des incursions terroristes étrangères et des turbulences qui affectent toute la région sahélo-saharienne, la Libye, l’Égypte, le Soudan et la Corne de l’Afrique. Il convient, par conséquent de le laisser s’exprimer librement, entrer en contact avec l’ensemble des jeunes qui se reconnaissent dans ses discours et ses prises de position. Il est devenu, aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, la figure la plus emblématique du Hirak et celui sur lequel les populations algériennes fondent  de grands espoirs.

3. L’Armée algérienne est la colonne vertébrale du régime. Sans elle, c’est l’ensemble de l’édifice étatique et institutionnel, au sens large, qui s’effondrerait comme un château de cartes. De cela, quel citoyen algérien n’est pas conscient ? Quelle puissance étrangère l’ignore ? 

Entre 1999 et 2019 s’est produite en Algérie la plus gigantesque opération de brigandage des fonds et deniers publics jamais connue en Algérie, facilitée, il est vrai, par le silence complice de nos élites et de larges secteurs de la population  trop heureuses de bénéficier des résidus de la rente pétrolière qu’elles ont préférés à une contestation en bonne et due forme du régime en place qui s’esquissait pourtant, après la Révolution tunisienne de janvier 2011.

4. L’Algérie ne saurait échapper à l’évolution du monde ; elle ne saurait s’abstraire durablement des mutations qui se dessinent et dont notre jeunesse est capable de faire son profit sans renier ses valeurs, ses traditions, son identité, son histoire pour peu que l’école algérienne, aujourd’hui hélas sinistrée, puisse jouer le rôle qui est normalement le sien pour former le citoyen de demain et lui donner les outils appropriés, afin qu’il se repère dans un monde de plus en plus incertain.

Justement, Mustapha Bouchachi est le seul représentant du Hirak à tenir un discours qui soit à la fois un discours d’ouverture sur le monde et la modernité, tout en insistant sur la préservation de nos traditions et de notre identité plurielle dont les composantes sont l’islamité, l’arabité et la berbérité.

Empêcher Mustapha Bouchachi de s’exprimer, faire annuler ses conférences, faire pression sur les jeunes et moins jeunes séduits par l’originalité de son approche, afin qu’ils se détournent de lui, c’est désespérer les Algériens et compliquer à loisir une crise qui se nourrit autant des comportements anomiques d’une partie de la population, de plus en plus déracinée, que de l’extrême vulnérabilité de notre situation économique et sociale.

5. La transition démocratique est inéluctable. Elle doit s’effectuer sans drame ni déchirement. Pour ce faire, elle doit être précédée de quelques mesures symboliques et concrètes. Grâce à elles, le prestige de l’ANP sera à jamais inscrit dans les mémoires algériennes qui se succéderont jusqu’à l’infini. Parmi elles, on doit citer :
 

  1. Libérer toutes les résidences d’Etat de leurs occupants, selon un calendrier permettant à ses bénéficiaires de se reloger (la plupart retourneront chez eux) ;

  2. Lever tous les obstacles à la liberté d’expression et de circulation de Mustapha Bouchachi, le représentant le plus légitime du Hirak ;

  3. Démettre de leurs fonctions le Chef d’Etat par intérim, le Premier ministre et le Président du Conseil constitutionnel ;

  4. Révoquer l’ensemble du Gouvernement et dissoudre l’APN et le Conseil de la Nation ;

  5. Neutraliser définitivement le frère cadet du Président de la République et l’ex-patron du défunt DRS, dans la mesure où pour l’immense majorité de la population, nous assistons au déroulement du cinquième mandat présidentiel, sans la présence de l’impétrant ;

  6. Explorer la possibilité de nouer des contacts directs avec Mustapha Bouchachi, pour autant que ce dernier consente par son libre arbitre de relayer auprès de l’État-major les doléances du Hirak Les sujets les plus cruciaux porteraient (je m’exprime ici à titre exclusivement personnel) sur la cooptation d’une présidence collégiale pour diriger la transition, la désignation d’un gouvernement de transition, la mise en place des institutions chargées de préparer l’instrumentation juridique devant aboutir soit à l’élaboration d’une constituante soit à l’adoption d’une Constitution totalement nouvelle et la mise en place d’une Instance indépendante chargée de l’organisation, du contrôle de la supervision et de la proclamation des résultats du scrutin présidentiel, dans une première phase, du scrutin législatif, dans une seconde phase. Il va sans dire, qu’eu égard à l’urgence des problèmes économiques et sociaux qui se posent au pays, le Gouvernement devra légiférer par décrets-lois.

Mon Général,

Je suis presque certain que cette fois-ci, Mon Général, vous allez suivre mes conseils pour une raison simple : je suis partisan d’une ANP puissante et je sais le rôle et la place qu’elle a vocation à exercer et occuper dans l’espace institutionnel algérien.

Enfin, je vous redis, ici, que personne, dans ce pays, n’envisage le succès du Hirak et de la période de transition sans l’implication de l’institution militaire. De la sorte, l’Armée algérienne entrera dans l’Histoire par la plus grande porte et deviendra désormais le modèle qui inspirera stratèges, personnalités politiques et partisans du changement du monde entier.

A l’inverse, vouloir garantir le statu quo au prix de l’incarcération d’une délinquance d’affaires qui ne relève pas d’un phénomène de génération spontanée ou chercher à proscrire un leader d’opinion comme Mustapha Bouchachi, c’est prendre des risques considérables pour la stabilité du pays.

 Veuillez croire, mon Général, en l’expression de mes sentiments respectueux et surtout affectueux.

(*) Ali Mebroukine,

Professeur de droit, militant démocrate, ancien cadre supérieur à la Présidence de la République


 

Auteur
Ali Mebroukine (*)