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REGARD

Aussi loin que mes regards se portent

"Il y a tant de morts/Crachant la terre par la poitrine/Pour si peu de poussière/Qui nous monte à la gorge/Avec ce vent de feu", Poussières de juillet de Kateb Yacine.

De Paris, un des points centraux de la planète, il m’arrive souvent de regarder vers le sud, vers la ligne tellienne qui se trouve entre mer et désert. Mon regard traverse la Méditerranée et se pose sur Alger, ville naguère blanche comme le jasmin et qui, vendredi après vendredi, devient noire de monde. Les jeunes et les moins jeunes sillonnent ses rues à partir de la Grande Poste ou du haut de Didouche Mourad.

Je me retrouve alors errant rue Larbi Ben M'hidi du côté de la statue équestre de l’émir Abdelkader ou vers la place des Trois-Horloges à Bab-el-Oued. Cette ville a été vraiment ma première halte entre Sétif et la capitale française. Dans ce bivouac, j’ai passé des moments réellement inoubliables où notre jeunesse nous jouait de mauvais tours.

Avec Arezki Metref, Hamid Tibouchi, Tahar Djaout, Rachid Bey, Youcef Sebti, Ben Mohammed et les poètes qui ont illuminé les soirées du Mouggar, nous nous sommes pris pour le centre du monde en déclamant des poèmes aux vérités définitives. Nos textes remplaçaient les fiers destriers que nous n’avons jamais chevauchés. Nos poèmes nous servaient d’épées que nous dégainions avec la peur au ventre — l’absolutisme de Boumediene ne laissant rien passer. 

Depuis cette autocratie moustachue, les dictateurs et les islamistes ont échangé des lettres de créance. Tu me tiens, je te tiens par la barbichette ! Et les poètes qui ont tenté d’allumer les étoiles ont reçu deux balles dans la tête ou ont été égorgés devant témoins, le reste ayant trouvé refuge à Paris ou ailleurs. Jusqu’à l’ignominie de Bouteflika et de sa grâce amnistiante de la fameuse concorde civile qui a remis dans la nature les assassins et les violeurs.

Puis la vieillesse et la déchéance ont investi le despote détenteur des clés du pardon et de l’oubli, et c’est tout un peuple qui a été humilié par ce portrait géant que l’on célébrait lors des cérémonies officielles faute d’avoir la présence du fantôme lui-même.

Le peuple piqué par la fameuse mouche tsé-tsé s’est enfin décidé à se réveiller, à frapper du poing sur la table et à marcher vendredi après vendredi de Souk-Ahras à Tlemcen en passant par Blida, Sétif, Oran, Tizi-Ouzou et toutes les villes qui jalonnent cet immense pays. Quel sursaut historique que celui du 22 février 2019 et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

Depuis le 5 juillet 1962, jour où les drapeaux verts et blancs frappés du croissant et de l’étoile rouges ont flotté librement au vent sur tout le territoire, c’est bien la première fois que les algériens connaissent le sentiment de fierté. Ils défilent le front haut, serrés les uns contre les autres comme pour se dire : « voyez, nous sommes unis, nous vaincrons la vermine qui a fait de notre pays une bizarrerie singulière. » Parce que l’Algérie, le plus grand pays d’Afrique aux sous-sols remplis de richesse, est une impasse, une aporie vivante. Nation richissime, peuple misérable ! Cette fierté retrouvée disculpe le peuple des avilissements et des infamies qu’il a vécus : comment diable a-t-il pu applaudir Boumediene, Chadli ou Bouteflika, ces nullissimes primitifs qui ont mené la patrie au fond des abysses ? 

Pays si paradoxal où rien n’est authentifié, où l’économie et la politique ne servent que quelques clans mafieux, où la religion brise l’élan des plus aguerris, où l’école est devenue définitivement un cimetière pour le savoir, où la culture se résume à quelques passes et quelques dribbles sur les terrains de foot, où des villes de plusieurs centaines de milliers d’habitants ne possèdent ni cinéma ni théâtre ni bibliothèque — pays sans futur, dans lequel l’immédiat est devenu le viatique de tout père de famille qui n’avait comme seules préoccupations que la recherche du pain pour le tout prochain repas et le vêtement, même large et troué, pour ses enfants. 

Contrairement à ce que d’aucuns pensent, Paris ne m’empêche pas d’avoir le regard dirigé vers mon pays de naissance. Avec le recul, je vois mieux l’ensemble des problèmes qui se posent à lui à la différence de ceux qui y habitent et qui ont le nez sur le guidon. Je regarde aussi loin que peut porter mon regard et j’y détecte une culture impeuplée, un savoir vide de tout progrès, la raison mise sous séquestre, une jeunesse aliénée et une foi religieuse brutale et fanatique. Les mosquées ont poussé comme des champignons alors que la construction des écoles suit difficilement la poussée démographique.

Notre pays est un frêle esquif qui navigue sur des flots tempétueux dirigé par un militaire d’opérette, inculte et imbu de lui-même, qui ne doit d’être là que parce que le peuple a décidé de jeter aux oubliettes l’ectoplasme qui l’a conduit dans un imposant et sombre tunnel qui a été traversé péniblement sur une durée de vingt longues et interminables années.

Que viennent enfin la vraie libération et l’indépendance authentique pour ce peuple héroïque qui s’est laissé berner par de faux prophètes ! Que l’Algérie retrouve sa gloire et sa place parmi les nations démocratiques et que ses enfants puissent vivre tête haute et sans mépris.

Auteur
Kamel Bencheikh
 

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