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HOMMAGE

Belaïd Lamara, le militant au long cours nous a quittés !

J’ai connu Belaïd aux heures de gloire militante, fin des années 1970, début 1980. Son dynamisme, son abnégation, son courage, le tout constamment accompagné d’un esprit vif et attachant lui ont valu des générations d’amis.

Des plus vieux aux plus jeunes. Bélaïd et moi sommes arrivés en même temps en France, en 1978 et avons évolué dans le même milieu culturel et politique : l’université Paris 8, la Coopérative Imedyazen sise à la Place de la Bastille et le FFS clandestin. En réalité, tout était pour nous totalement liés. Notre groupe activait dans ces trois pôles et nous agissions partout où il était possible d’exposer nos convictions. C’était le cas dans les campus universitaires où il y avait un embryon d’enseignement qui touchait de près ou de loin la question amazighe : Inalco, EHESS, Université Paris III (Censier), EPHE, Collège de France, etc.

Bélaïd Lamara a, en effet, commencé à militer dès son arrivée en France et les événements du Printemps berbère de 1980 en Kabylie ont eu sur lui un effet d’accélération. Il était partout où la parole d’un militant pouvait porter. Il était membre du Comité de défense des droits culturels en Algérie (CDDCA) pour défendre les prisonniers de cette période, puis du Collectif Contre la Répression en Algérie (CCRA) à partir de 1985 pour la défense de la Ligue algérienne des Droits de l’Homme (LADDH) dirigée par Maître Ali Yahia et dont les membres fondateurs étaient lourdement condamnés par la Cour de Sûreté de l’État. 

Bélaïd Lamara était connu du grand public parce qu’il était une voix radiophonique chaleureuse et intarissable. À travers Radio Tamazight, Radio Sud, Radio Tiwizi créées dans ces années-là, il inondait la Région Parisienne de son verbe kabyle châtié. Des mots justes surgissaient de ses tripes, de son cœur et d’une tête bien faite comme des fleuves prenant sources dans le savoir ancestral et contemporain. Ses accents de vérité valorisaient la langue tamazight, défendait les causes justes et se mettait au service de son public, de ses publics. J’ai toujours vu Bélaïd, ce natif des At Saada et parent de Kamel Hamadi, en compagnie de grands chanteurs kabyles, d’universitaires, de militants de grande valeur et aussi de plein de "petites gens" comme on dit. Il savait parler à tout le monde.

Ce qu’il y a de plus remarquable encore, c’était sa proximité forte et constante avec deux grandes femmes, battantes et résilientes elles aussi : Madame Fatima Medjber mère de Smaïl longtemps emprisonné et torturé par le système algérien et Madame Aldjia Matoub dont le fils a été lâchement assassiné et dont les commanditaires et exécutants courent toujours. Bélaïd admiraient ces deux Dames et il les a accompagnées autant qu’il a pu. Il avait du tact, du respect et se rendait disponible. Il avait une intuition subtile qui le prédisposait à l’écoute des autres, à la compréhension des gens et des situations.

Sur le terrain, il organisait des stands où s'accumulaient livres, albums de musique, revues, fascicules, pour diffuser la culture tamazight au plus grand nombre. Il était présent dans les concerts, les fêtes associatives, les meetings politiques, les conférences, … Un homme créatif d’une endurance incroyable, d’une grande culture historique et d’une verve humoristique. Ses publications sur les réseaux sociaux reprenaient souvent les dessins d’Ali Dilem, de Ghilas Aïnouche et des images insolites prises par des anonymes.

Il a posté sur sa page Facebook un appel pour la grande marche de ce 5 juillet 2020 comme il l’avait fait pour toutes celles qui se sont déroulées précédemment. Il tenait à y participer activement malgré une santé fragile et une fatigue de plus en plus pesante. Bélaïd était un Hirakiste invétéré, résolu, plein d’espérance. Il rêvait d’une Algérie libre, d’une Kabylie libre, d’un peuple libre et pas seulement le sien. À chaque fois que j’ai pu être présent à des manifestations en faveur des Rifains, des Mzabs, des Azawads ou des Kurdes, il était là, digne et généreux, inquiet mais déterminé. Il accompagnait assidûment l’association Tamazgha dans sa lutte pour les droits des peuples autochtones.

Ce dimanche 5 juillet, j’étais à la Place de la Bastille mais je n’ai pas vu l’ami Bélaïd. La maladie a eu raison de lui, il s’est éteint en silence dans son studio à Paris. Son ami Rachid commerçant dans le 19ème arrondissement de Paris qui l’appelait régulièrement a constaté son silence. Il a donné l’alerte. La police a constaté son décès hier mercredi 8 juillet à 20h30. Il n’avait que 65 ans !

Tu es parti cher ami Bélaïd mais ton nom restera, à coup sûr, gravé durablement dans la liste des militants de l’honneur et dans la mémoire collective de la Kabylie.

Mes condoléances les plus sincères et les plus attristées à toute ta famille.

PS : une veillée à sa mémoire aura lieu vendredi 10 juillet à Radio Tiziri 23 rue du Maroc Paris 19ème. Métro Stalingrad.

Auteur
Hacène Hirèche, universitaire