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RENCONTRE

Caroline Sarafian nommée à la tête de l’Espace Magh à Bruxelles

Etant de passage à Bruxelles pour quelques jours, j’ai mis à profit ce séjour pour vivre un moment privilégié de convivialité en assistant à la présentation de la saison culturelle de l’Espace Magh, un lieu dédié aux cultures du Maghreb, situé en plein cœur de la capitale de l’Europe.

J’ai eu le plaisir d’y être invité par la flamboyante Ghezala Cherifi, fondatrice et présidente de l’association LABA, Les Amitiés Belgo-Algériennes, dont le but est de promouvoir la culture algérienne en Belgique et de favoriser les échanges en tout genre entre son pays d’origine et son pays d’adoption. J’y ai rencontré Caroline Sarafian, la nouvelle directrice de l’Espace Magh, à laquelle j’ai proposé une interview pour que nos lecteurs, implantés en Belgique ou ailleurs en Europe, puissent connaître ce lieu et le fréquenter. 

Le Matin d’Algérie : —Vous avez été nommée directrice de l’Espace Magh au début de cette année. Ma toute première question concerne bien évidemment le fait que vous soyez d’origine arménienne et que vous dirigiez une institution dédiée à la communauté maghrébine. Quelles en sont les raisons ?

Caroline Sarafian : — D’abord les questions d’identité et les enjeux de l’immigration sont des questions qui m’ont toujours passionnées. Etant moi-même issue de la diversité (comme on dit), j’ai toujours eu une attention particulière dans mon parcours d’artiste aux thématiques qui relèvent de la « différence » et de la manière dont, encore en 2020, on considère « l’immigré » ou le descendant de l’immigré. Je pense que notre relation à l’immigration dans les pays européens est une relation complexe. On n'abolit pas ce regard en 60 ou 70 ans de marchandisation de l’immigration… Cette critique peut valoir sur d’autres continents, peut-être, certainement, je n’en sais rien ! En tout cas, en Europe, quand l’immigré ne rapporte rien « on le (re)jette à la mer » ! 

Au départ je suis auteure, comédienne et metteuse en scène mais aussi pédagogue et animatrice. Et j’ai une certaine connaissance de la communauté maghrébine, ici, en Belgique car j’ai beaucoup travaillé dans les maisons de jeunes, dans les maisons de quartier entre autres à Molenbeek. 

Les questions de racisme et de discrimination ont aussi toujours attiré mon attention, étant en effet, issue d’une mémoire collective et familiale douloureuse, avec un génocide à la clé… Je me suis penchée en 2007 sur la question de la négation du génocide des Arméniens de 1915 avec la publication chez Hayez-Lansman d’une pièce de théâtre « Papiers d’Arménie ou sans retour possible ». Ce travail m’a permis de comprendre de manière plus approfondie certains des enjeux concernant les migrations et leur représentation dans nos sociétés. 

Et enfin je trouve que les cultures maghrébines ne sont assez pas mises en valeur comme il se doit ici en Belgique. 

Je ressens une vraie satisfaction à me dire que je peux, au travers de mon travail de directrice de l’Espace Magh, œuvrer à la mise en exergue des talents de cette communauté et montrer toute la richesse de ces cultures. C’est ma mission et elle me passionne. 

Le Matin d’Algérie : — Vous avez suivi des études d’art dramatique à Liège. Vous avez joué, vous avez mis en scène et vous avez écrit. Est-ce un plus pour diriger une structure comme l’espace Magh ?

Caroline Sarafian : — Oui j’ai un parcours d’artiste assez riche car j’ai beaucoup joué directement après ma sortie du Conservatoire puis j’ai eu l’occasion de mettre en scène différents projets dans des théâtres de la Fédération Wallonie-Belgique puis écrire et d’être publiée aussi en tant qu’autrice. 

Comme je le dis souvent, j’ai l’impression que je « mets en scène » l’Espace Magh et donc ça ne me change pas beaucoup de mon travail d’artiste et de metteuse en scène au fond. 

C’est un vrai plus car je découvre tous les aspects de la création, de la production, de la diffusion, de la presse, de la communication… J’en connaissais déjà un bon morceau mais là je suis au cœur d’un lieu artistique et culturel. Les rencontres que je fais, les projets que je partage avec les artistes, les aspects de ces cultures que je découvre chaque jour sont un véritable plus et un enrichissement pour moi. 

Le Matin d’Algérie : — Le fait même que l’Espace Magh puisse exister ne constitue-t-il pas une possibilité supplémentaire de repli identitaire à l’heure où la Belgique est soumise à un communautarisme qui met en difficulté la communauté nationale ?

Caroline Sarafian : — D’abord l’Espace Magh a été créé il y a une dizaine d’année parce qu’il y avait une réelle fracture dans le monde artistique et culturel entre, par exemple, l’accès pour des comédiennes et les comédiens d’origine maghrébine aux « grands plateaux » belges et l’accès pour les autres. Les choses changent petit à petit, elles bougent doucement mais on ne peut pas dire que la bataille est gagnée à ce niveau-là ! 

En termes de public, on peut carrément admettre que les choses n’ont pas encore changé. Le public des théâtres, des musées, des scènes musicales est un public peu diversifié. 

Sans parler « au nom de… », mon analyse personnelle est que le public maghrébin et d’autres minorités ne se reconnait probablement que très peu dans ce qui est joué ou donné à voir sur les scènes belges. L’Espace Magh est la possibilité pour ce public-là de s’y retrouver, de sentir qu’on parle de lui aussi.

Il y a encore un gros travail d’ouverture à réaliser. 

Bien sûr, ce travail doit se faire dans les deux sens, y compris dans celui des personnes issues de la « diversité ». Accepter qu’on puisse être transformé par la rencontre avec l’autre, n’est-ce pas la plus grande des richesses ?   

N’étant pas d’origine maghrébine moi-même, comment pourrais-je jouer le jeu du communautarisme ? Même si je le souhaitais, je ne pourrais pas le faire. Ce signal de l’Espace Magh à ouvrir la direction de ce lieu à une femme, non-maghrébine, n’est-il pas justement le contraire au communautarisme, tout en veillant à garder une attention particulière à la place des cultures maghrébines et minoritaires dans le paysage culturel et artistique en belge ?  

Le Matin d’Algérie : — La présentation de votre première saison démontre votre ouverture à tous les arts et votre éclectisme. De Sam Touzani à Sapho en passant par Souad Massi, la saison joue sur la légèreté. Est-ce pour moins ressentir la pandémie ? 

Caroline Sarafian : — Malheureusement, deux des artistes que vous citez ne pourront pas venir à l’Espace Magh… à cause de la pandémie justement parce qu’ils viennent de Paris et que Paris explose en termes de cas de Covid 19 ! 

Pour être honnête, tout est fort lourd au contraire en ce moment à cause de ce virus qui met à mal tout le secteur artistique… 

Oui, j’ai essayé d’être le plus éclectique possible en promouvant des créations multidisciplinaires légères et consistantes à la fois, vivifiantes et heureuses qui, je l’espère, ré-enchanteront un peu le monde ! 

Ainsi nous pourrons rire à l’Espace Magh avec Ben Hamidou, chanter avec Farida Boujraf, danser avec Latifa Karzazi ou encore réfléchir Jamal Youssfi en deuxième partie de saison ! 

Nous n’aurons, en tout cas, jamais eu autant besoin d’être soutenus par le public qu’en ce moment !      

Le Matin d’Algérie : — Quels sont vos souhaits à long terme ? Pouvons-nous espérer un mini salon du livre nord-africain ou par pays entre les murs de l’Espace Magh ou un théâtre contemporain comme celui de Mohamed Kacimi ?    

Caroline Sarafian : — Bien sûr, ce sont ce type de projets qui nous motivent à l’Espace Magh ! Je fonctionne beaucoup par bloc, par festival et toutes les idées sont les bienvenues pour faire avancer la (re)connaissance, la découverte de ces merveilleuses cultures du Maghreb en Belgique ! L’Espace Magh est le centre culturel, le lieu artistique du public ! 

Espace Magh
Téléphone : +32 2 274 05 10
Rue du Poinçon 17, 1000 Bruxelles, Belgique
Trams 3 – 4 – 31 – 32 – Station Anneessens
Métros 1 – 5 – Stations Gare Centrale ou De Brouckère

Auteur
Entretien réalisé par Kamel Bencheikh