Aller au contenu principal
Body

OPINION

Chiche, nous sommes riches !!!

En ce qui concerne la communication et l’action, en ce temps suspendu et d’arrêt total de toute voix discordante, la parole publique inonde l’Algérien de ratés.

Quand ces deux critères renvoyant fondamentalement à ce qui structure de l’intérieur un responsable et à ce qui lui confère à la fois compétence et autorité, quand ces deux critères d’exemplarité font défaut, particulièrement dans une situation de crise d’aussi grande ampleur, la légitimité du pouvoir s’en trouve encore plus affaibli. Alors, les Algériens ont-ils raison, de murmurer (entre eux interdits de paroles et assignés à résidence surveillée) qu’ils vivent dans un Etat dont les gouvernants ne sont ni les gagnants d’un scrutin honnête, ni les continuateurs d’une révolution réussie, ni les artisans d’un miracle économique ?

S’agissant du scrutin, les dés sont jetés. Pour ce qui est du Hirak, quelques lignes dans le projet de Constitution faisant allusion à sa commémoration est un appât difficile à nous faire avaler. Quant à l’horizon économique, pour la majorité des Algériens, le seul horizon entrevu est le mur de leurs appartements. Mais nous avons le droit de rêver. Il suffirait d’une interjection : chiche ! Tout n’est pas malheur.

A en croire le discours déversé des plus hauts sommets de l’Etat, des pluies d’or et de diamants vont tomber sur nos têtes vides et remplir nos ventres affamés. Avec ces annonces de richesses à venir, de pauvres étudiants chômeurs sommés à créer leur propre emploi, de mirifiques start-up qui deviendraient grandes en création d’emplois et de richesses technologiques, les Algériens sont appelés à se tenir tranquilles et à vivre la réclusion éternelle. Aucun effort n’est déclaré nécessaire : innover, investir, travailler plus et mieux, programmer un plan de relance avec des protocoles de sécurité et des mécanismes de sauvetage d’entreprises en quasi faillite et autres actions plus terre-à-terre…tout cela peut-il attendre ? 

C’est l’honneur de l’Etat de vouloir sauver les vies à tout prix, mais quand le coût s’avère ruineux, c’est aussi la marque de son discrédit. Cette agitation jusqu’à l’épilepsie contre la spéculation, ces satisfecit adressés au bricolage dans le montage de respiratoires, le verbiage des beaux parleurs sur l’esprit d’entreprises des diplômés universitaires, le copier-coller à l’importation de véhicules par des concessionnaires…tout cela est du déjà vu et entendu sans jamais rien rapporter. Au contraire, c’est ajouter de la confusion à la confusion.

Comment faire mesurer à toute une population la gravité d’un virus que le monde nomme clairement coronavirus ou Covid-19 avec un terme aussi vague et terrifiant qu’Al wabaa? Comment imposer l’obligation de port de masques quand ces derniers sont appelés Kammama, la camisole de force pour aliénés mentaux ? Comment remettre l’économie en marche avec un discours aussi dévastateur ?

Appelons un chat un chat, un masque un masque, un virus un virus, une cellule humaine reste une cellule et non une Khalia. Le parler algérien, métissage de l’arabe et du français, entre autres, répond à l’exigence de clarté et de précision à apporter  aux nouveaux concepts nés des intelligences supérieures comme la génétique, l’intelligence artificielle, la biologie moléculaire, les neurosciences que nous ne possédons ni dans la langue arabe ni dans la langue kabyle et que nous nous devenons de les exprimer dans leur langue d’origine.

Renvoyer les écoles aux calendes grecques et  abaisser le barème des notes de ces millions d’écoliers, de lycéens, d’universitaires en dessous de la moyenne,  les faire d’office accéder aux niveaux supérieurs, c’est faire la promotion de la médiocrité, c’est encourager à penser mou, à réfléchir en dessous de ceux qui vous commandent et surtout, de rester sage, de ne pas faire de vagues, est-ce là le leitmotiv de nos gouvernants actuels ? La médiocrité, ou ce qui revient à une stupidité fonctionnelle, peut se changer en intelligence « médiocre ». Depuis l’indépendance, le pouvoir baigne dans ce système d’intelligences médiocres Tous ceux qui se distinguent par l’esprit critique et par une capacité à bousculer les habitudes, sont ignorés et mis sur la touche. 

Avec le confinement et le mois de Ramadhan, nous sommes tous incités à vivre et à travailler en somnambules. La gestion comptable à courte vue, le miroitement de richesses d’or et de diamants, la substitution heureuse de l’agriculture saharienne à l’importation de ce que nous mangeons constituent l’horizon macabre de ce qui attend tous les Algériens. Cette petite gestion au jour le jour, ce management des ego, cette gesticulation assortie d’annonces, ce confinement à prolonger, ne feront que nous précipiter dans un enfer terrien déjà bien rempli de malheurs et de souffrances. 

Parler, c’est s’engager

Si l’on parle sans rien dire ou pour combler le vide et briser le silence, on est juste un bavard. Savoir que l’on ne va pas tenir ses promesses mais continuer tout de même à les faire  c’est mentir. Alors on discrédite, on supprime le crédit, on déverse la méfiance, on émet une fausse monnaie…La parole pour toutes ces intelligences médiocres n’est qu’un tremplin qui sert à parvenir. Ce dont les Algériens ont besoin, ce n’est pas de l’or rutilant et des diamants brillants, mais d’une bouche d’or qui ne dit que la vérité à ses concitoyens sans que jamais un mensonge ou une contre-vérité ne franchisse ses lèvres. 

Le seul argument valable, le seul discours déclencheur, est celui de déconfiner au plus tôt pour notre survie économique facilitée, au demeurant, par une formidable pyramide d’âges moins touchés par ce virus paralysant. Pour dynamiser l’esprit d’entreprises, commençons par atténuer les larges structures bureaucratiques qui le freinent notamment l’allègement du lourd dossier du registre de commerce et la réforme du Code de commerce dans son volet de création de fonds de commerce. Ce dernier soumis aux règles mafieuses des propriétaires, loueurs-rentiers, n’encourage en rien l’investissement petit ou grand.

Le loyer précaire d’un local commercial, enrichi de clientèle et achalandé par l’effort quotidien du créateur d’entreprise pour la constitution de son fonds de commerce, se trouve au bout d’une année sous la menace d’expulsion alors que la littérature économique nous enseigne qu’il faut au moins trois années pour confirmer ses prévisions. Même la banque, pour être éligible au moindre crédit, exige un plan de financement calqué sur cette durée.

Toute reprise économique a besoin de financement. Ces demandes qui vont exploser ne peuvent se couper d’une source dont ne dispose que l’Etat couramment appelée la planche à billets. C’est se tromper de contexte que de s’interdire cette création monétaire parce qu’elle a été utilisée, au temps d’Ouyahia, pour aider ses amis détenteurs de grosses créances dues au titre des marchés publics distribués, ou pour compenser les pertes de mauvaise gestion des grosses entreprises publiques.

Aujourd’hui, la peur d’une hyperinflation n’est pas justifiée. Quand toutes les  productions se sont effondrées, quand les dépenses des ménages, à part l’alimentaire, se sont réduites, une baisse des prix se produit et la réduction de consommation effrénée du pain en est le signe. Nous le constatons chaque jour, il y a moins de produits et moins d’acheteurs : en ce qui concerne l’habillement, le transport aérien, l’immobilier...auxquels se conjuguent le faible pouvoir d’achat, la stagnation des salaires et le maigre bénéfice à attendre, tout cela ne peut produire une augmentation généralisée des prix. 

Quand bien même ce risque d’inflation existe, le monétarisme n’étant pas une science exacte, il subsiste une multitude de solutions pour le contenir, l’alléger ou carrément l’éviter. Désencombrer les Algériens de leur argent qui dort en lançant un emprunt grandeur nature, cette épargne cachée doit plus inquiéter les pouvoirs publics qu’une improbable inflation.

C’est par la crédibilité d’un véritable plan de relance économique et l’ouverture d’un débat public sur la façon de canaliser cet argent que le gouvernement peut convaincre les thésauriseurs, à défaut de souscription à l’emprunt, de déposer leur abondance à la banque car ces dépôts renforcent le haut du bilan des banques en ressources stables et le ratio de liquidités prudentielles s’en trouvera encore amélioré et les crédits moins chers, plus accessibles. 

Si les résultats attendus - car il faut donner un cap, un objectif à une telle opération - ne confirment pas l’adhésion totale et entière de ces grippe-sous, alors l’Etat, parce qu’il peut tout dans l’intérêt public, doit engager très vite une véritable réforme monétaire. Changer la monnaie, de la pièce d’un centime aux billets de banque de deux mille dinars, imposer le chèque et la carte de crédit, seront les premières mesures d’un authentique gouvernement du peuple.

Tout le monde le sait, l’Algérien aime l’espèce sonnante et trébuchante, il déborde de cash et les transactions commerciales se font principalement en monnaie cachée ou en masse de fausses monnaies, sans factures et sans taxes. Le seul combat gagné sur le virus est la persistance du cash malgré ses risques de contamination : Al Wabaa et la Kammouma en sont pour quelque chose.

La guerre annoncée sur tous les fronts par un responsable en mal d’idées et d’imagination,  l’ennemi intérieur et la main étrangère pour faire peur, sont également les causes de ce comportement moyenâgeux dans les échanges commerciaux. La surfacturation et la pratique immonde de ventes sans factures n’en sont que les « inventions » toxiques.

Le processus d’une véritable réforme monétaire est complexe car elle doit toucher toute la littérature et toute la législation financière comme elle exige des moyens appropriés à son organisation et à son financement. La simplicité n’est pas à l’ordre du jour de ceux qui nous gouvernent.

L’Algérie de demain, l’Algérie d’après, l’avenir immédiat ne se joue pas sur d’hypothétiques richesses en or et en diamants mais se joue autour de deux questions clés : celle de la politique économique incluant la réforme monétaire et celle de la justice sociale. Pour l’heure, le pays souffre de deux maux majeurs : il a un Etat fiévreux et un peuple hypocondriaque des pieds à la tête.    

Auteur
Chadli Dahmane