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DECRYPTAGE

Coincé, Bouteflika a toujours demandé un sursis pour renverser la situation

En proposant dans sa « lettre aux Algériens » de ce jour 3 mars 2019 une élection présidentielle anticipée dans un an, Bouteflika use d'une ficelle, d'un subterfuge, qui lui a réussi au moins à deux reprises : 1965 contre Ben Bella qui voulait le limoger et en 2011 contre les manifestants du printemps arabe.

En juin 1965, Ben Bella prend la décision de retirer à Abdelaziz Bouteflika la responsabilité de la diplomatie algérienne à quelques jours de la Conférence afro-asiatique qui devait se tenir à Alger. Il convoque, à la mi-juin, son ministre des Affaires étrangères à la villa Joly pour l’informer qu’il était dessaisi de son portefeuille et que la diplomatie allait être dirigée directement par la Présidence de la République. Bouteflika, un peu interloqué, demande un délai au chef de l’Etat. Ben Bella, naïf, accorde le sursis sans se douter que Bouteflika ne cherchait, en fait, qu’à gagner du temps pour permettre au colonel, qui se trouvait au Caire, de regagner Alger et de reprendre en main la situation.

Bouteflika, très angoissé sur son sort, fera la tournée de ses compagnons et même des proches de Ben Bella, avec un raisonnement désarmant : «Sans doute Ben Bella peut-il prendre une telle décision à l’égard d’un ministre technicien. Mais je suis ministre des Affaires étrangères et, à la veille de la conférence, la mesure apparaîtra comme un camouflet infligé à ma propre personne et à Si Boumediène. Par ailleurs, je suis non seulement le chef de la diplomatie, mais également membre du Bureau politique et, surtout, chargé des relations extérieures du parti. Il revient donc au parti de décider de mon départ.»

Boumediène arriva le lendemain à Alger très remonté contre le président Ben Bella. Ce dernier l’accueille à l’aéroport de Dar El Beïda en compagnie des membres du Bureau politique et du gouvernement. Froides retrouvailles. Dans la voiture, les deux hommes échangent quelques propos polis, avant de s’enfermer dans la villa Joly pour un tête-à-tête orageux qui va durer deux heures. C’est la rupture. Tous les témoignages concordent sur le sujet : c’est

Bouteflika qui, à force d’assaillir Boumediène de ses insistances, a obtenu que le colonel sorte les chars dans la rue pour écarter Ben Bella. «Paradoxalement, Boumediène n’est pas le plus chaud partisan du coup d’Etat, confirme Hervé Bourges. Alors qu’il passe aux yeux de l’opinion internationale pour un militaire intransigeant, sans scrupules dans l’action, c’est en fait un légaliste et un inquiet. »

Selon Chérif Belkacem, Bouteflika a décidé Boumediène en le persuadant que le temps jouait en faveur du président Ben Bella. «Si on le laisse présider la Conférence afro-asiatique, il en sortirait suffisamment grandi pour nous éliminer."

«Bouteflika, d’Oran, téléphone et encourage l’intransigeance, raconte le général Nezzar. En présentant la situation comme “maîtrisée à l’Ouest”, il signifie au chef d’état-major que le rapport de forces est plus que jamais en sa faveur. Il plaide pour la fermeté. » Le colonel finit par se ranger aux arguments de son ministre entre les 2 et 8 juin 1965. Bouteflika prendra alors part aux réunions préparatoires du coup d’Etat contre Ben Bella, organisées sous la présidence de Boumediene, début juin, au ministère de la Défense. Ben Bella dans la nuit du 19 au 20 juin 1965 est renversé.

M.B

(à suivre)

 

Auteur
Mohamed Benchicou