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REGARD

Criminaliser la langue française ?

« La langue française est notre butin de guerre » Kateb Yacine

Vous ne connaissiez pas Aderrazak Makri jusqu’à aujourd’hui et moi non plus. Je n’avais jamais entendu parler de ce cloporte il y a seulement deux jours. Et pour cause ! Ce type insignifiant est le chef du parti islamiste MSP. Et devinez ce que veulent dire ces initiales ? « Mouvement de la Société pour la Paix », rien que ça ! Comment ce galvaudeux a-t-il pu faire parler de lui de la sorte et faire le buzz ? Tout simplement en proposant la criminalisation de l’usage de la langue française dans toutes les administrations algériennes. Rien de moins !

La Constitution algérienne est en train d’être révisée et ce parti d’extrême-droite religieuse n’a pas manqué de suggérer qu’il fallait interdire la langue française Il a quand même été jusqu’à mentionner l’existence du Tamazight, la langue première de ce pays. Par ce geste, il voulait juste faire l’aumône aux berbères d’un strapontin. Ses propositions concernent également l’imposition de la Charia islamique comme fondement de tout le Droit algérien.

Alors, il n’est pas insultant de remettre les choses à leur place. Sans rentrer dans une polémique stérile sur l’usage de la langue arabe que la majorité des algériens ne comprennent pas. Une parenthèse pour insérer une anecdote personnelle. Un jour que mon père écoutait le journal télévisé, j’ai voulu débattre avec lui du sujet du jour. Il m’a regardé étonné et m’a dit qu’il ne savait pas de quoi le journaliste parlait. J’avais découvert que mes parents regardaient la télévision sans comprendre un traître mot. 

Il est vrai que la langue française, quant à elle, a été offerte par la colonisation à une élite mais pour les autres, elle a été arrachée de haute lutte comme l’a précisé Kateb Yacine qui l’a considérée comme « un butin de guerre ».  Un précieux trophée qui n’est pas seulement charpenté autour d’une pensée structurée et d’un fabuleux héritage culturel mais s’avère être, surtout, le terreau d’une exceptionnelle moisson pour l’avenir. Une langue quelle qu’elle soit n’est pas seulement une courroie de transmission d’informations entre les êtres humains, c’est également le sceau qui garantit l’histoire et la culture qu’il véhicule.

Dès que j’ai su lire, je me suis gavé du Petit prince de Saint-Exupéry mais aussi de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. La langue française est, dans son essence même, la langue qui édicte les principes de liberté même si, en Algérie comme ailleurs, ceux qui la parlaient, ont contrevenu par leurs actes à son substrat.

Kateb Yacine comme Mouloud Mammeri et Mohammed Dib étaient bien fondés à s’adjuger cette prise de guerre. Elle n’a pas été vue comme un moyen de domination coloniale mais comme une arme didactique et formatrice au bénéfice de l’affranchissement des peuples et des êtres. Cette langue a donné aux algériens et au monde des œuvres aussi grandioses que « Nedjma » ou « La Colline oubliée » ou « L’Incendie ». Depuis, et grâce à cette langue, l’Algérie a le privilège d’avoir des écrivains de la trempe de Rachid Mimouni, Boualem Sansal et Mohamed Kacimi.

C’est justement Mohamed Kacimi qui disait, dans une chronique qu’il a appelée à juste titre « Le français est une langue algérienne » ceci : « Non, jamais, au grand jamais, la puissance coloniale n’a imposé sa langue aux Algériens. Au contraire, comme l’ont écrit Mustapha Lacheraf ou Kateb Yacine, le français a été conquis de haute lutte par les algériens. Ecrire en français, c’est arracher la mitraillette des mains du parachutiste, disait Kateb. »

Ce qui perturbe en réalité les islamistes, c’est que la langue française est une ouverture sur le vaste globe que nous habitons et non pas des jumelles étroites et bouchées qui ne sont dirigées que vers l’Arabie saoudite. Le français est un flambeau qui nous dirige, quand l’obscurité est de mise, vers les chemins tortueux qui nous rappellent l’existence des valeurs de la démocratie, de Voltaire, des droits des femmes pour l’égalité, et de bien d’autres principes que la langue arabe ne permet pas d’entrevoir. Ainsi entendu, la langue française est devenue une baie largement ouverte sur la modernité. 

Je n’avais jamais entendu parler de ce type avant cette sortie hypocrite. Cependant, j’ai lu ici et là, que pendant qu’il fomentait son projet qui ferait tourner le peuple algérien exclusivement vers l’orient, le président de ce parti islamiste envoyait sa fille et son fils dans de prestigieuses universités occidentales. Moralité : le français et son ouverture (ou l’anglais) pour l’élite et l’arabe et ses valeurs moyenâgeuses pour les gueux. L’anecdote est d’autant plus succulente que ce type a fait ses études de médecine en français dans ma bonne ville de Sétif.

De ce fait, je ne peux pas faire autrement que vouer aux gémonies ces faux-jetons et ces tartuffards à double face qui veulent plonger l’Algérie dans un avenir médiéval à la saoudienne. Ce qui n’est pas algérien, d’une manière définitive, c’est cette ignominie appelée l’islamisme

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain