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ENTRETIEN

Dalie Farah : "L’Algérie, c’est le premier mythe dénié de ma vie"

Dalie Farah. Crédit photo : Matsas /Leextra via Leemage

Dalie Farah est romancière. Elle a signé "Impasse Verlaine", un sublime premier roman, aux Editions Grasset. Elle est aussi agrégée de lettres, elle enseigne en classes préparatoires près de Clermont Ferrand (milieu de la France). 

Le Matin d'Algérie : Comment on en arrive à faire sortir dans un premier roman une force éruptive aussi puissante ?

Dalie Farah : Je vous remercie du compliment, et je dirais que je suis née dans une région volcanique qui prête à cette vitalité éruptive ! Plus sérieusement, ce roman est un roman sur l’enfance, sur deux enfances. C’est un temps de toute puissance et de profonde vulnérabilité. L’enfant a la puissance imaginative, la puissance des possibles, la puissance de l’innocence, l’enfant a la puissance de son immortalité ; dans le même temps il est à la merci d’un monde qui le domine par ses proportions et ses enjeux affectifs. Je voulais un livre qui galope, comme la course d’une petite berbère dans les Aurès ou celle d’une petite clermontoise dans les rues des Cités Michelin ; cette course est dans le style, dans le rythme des phrases et l’enchaînement des chapitres qui sont des scènes plus que des narrations.

Le Matin d'Algérie : Et dire qu'"Impasse Verlaine" a été refusé par des éditeurs ?

Dalie Farah : Oui, c’est vrai. Mon livre, je dirais même mes livres, ont davantage été refusés qu’acceptés, mais c’est le destin de bien des livres que d'être plusieurs fois refusés avant d'être publiés. Beaucoup même ne le sont jamais. Et je suis comme beaucoup, éditée ou pas, j’écris.

Le Matin d'Algérie : L'Algérie c'est «l'éden de ma mère», avez-vous écrit. Ce pays vous habite-t-il toujours malgré la distance et l'éloignement ?

Dalie Farah : L’Algérie, c’est le premier mythe dénié de ma vie. Le sentiment d’étrangeté, de mépris ressenti par la narratrice a été le mien. J’ai été éduquée à la fois dans ma famille et à l’école dans un rapport d’infériorisation à mes origines. J’essaie de le raconter dans un passage du roman sur cette question que je dis « essentielle », c’est-à-dire qui interroge l’essence de l’être : « est-ce que j’ai pas trop une tête d’Arabe ?» Pour la narratrice, il s’agit aussi de ne pas ressembler à sa mère, à sa famille, d’aller vers un modèle républicain qui n’a apparemment pas une « tête d’Arabe »… Cette injonction impossible à être comme les autres tout en étant une autre a fait de l’Algérie une forme de fantasme, de mythe, d’improbable réel. Dans le roman, mes descriptions algériennes tiennent des récits que j’en avais, de mes souvenirs de vacances et de mes voyages au Maroc, pays du père de mes enfants.

Il y a dans ce roman une puissance qui ne trompe pas. Comment se remet-on après son écriture ? Ne serait-il pas le fruit d'une longue maturation ?

Dalie Farah : Le mot « puissance » est un mot que j’utilise souvent. Je me rends compte qu’un livre, un être, doit trouver sa propre puissance, et pour ça il s’agit moins de maturation que de désir de vérité, désir de justesse. Ecrire ne me blesse jamais, c’est toujours une joie, c’est toujours excitant de chercher la puissance d’un récit, de le construire. L’écriture est organique chez moi dans le sens où c’est un appétit, une curiosité impatiente. Je pars toujours du réel, de la vie des gens, de la mienne et j’essaie de tisser un motif.

Impasse Verlaine s’est trouvé dans sa forme actuelle grâce à l’image des tapis berbères que faisaient ma tante Tefaha. J’adorais ça : elle me laissait faire les nœuds, et on tassait la laine et on passait le fil.

Il fallait du temps, de la précision, de l’application et tellement de patience, tout un art pour qu’enfin le tapis donne son visage. C’est ce que j’ai fait avec Impasse Verlaine : créer un double motif matriciel, de la mère à la fille…de l’Algérie vers la France et vice-versa.

Le Matin d'Algérie : D'ailleurs, parfois il y a comme une confusion avec le « je » qui se glisse subrepticement dans l'histoire, comme pour dire que l'auteure prend en main le cours de la narration, se  l’approprie pour raccourcir la distance avec les faits...

Dalie Farah : La question de l’énonciation a été réglée dès que j’ai accepté d’être juste avec le réel. Le « je » de la narratrice est accouché par le « elle » de la mère dès le premier chapitre au sens propre comme au sens figuré. La première phrase du roman est : « Ma mère adore les histoires drôles.» C’est une sorte de clé du récit : c’est une drôle d’histoire et une histoire « plaisante ». La distance, c’est l’ironie, c’est aussi le choix de descriptions sensibles, crues, le choix d’une langue qui ne va pas mégoter sur les faits.

De là, le « je » n’est pas confus : c’est une instance qui incarne une subjectivité sans prénom, une subjectivité qui se veut tendre avec la violence décrite. Le lien entre le « je » et l’auteure, c’est la matière du livre : les faits ; allez au-delà ce serait sortir de la littérature pour dicter un message ou proposer une posture édifiante et surtout mentir. Le « je » de l’auteure n’a pas la distance de celui du livre, c’est impossible.

La matière biographique, dans le sens étymologique ne fait pas du personnage, l’auteure, mais simplement de l’auteure, un personnage.

Le Matin d'Algérie : L'autre intrusion c'est le prénom de Fatima, accolé à Vendredi. C'est un cliché. Ne craignez-vous pas de « tomber dans les clichés», en vous prêtant à cet exercice ?

Dalie Farah : Ce cliché c’est la réalité. Il est devenu cliché parce qu’on en a fait un symbole héroïque, ce n’est pas mon cas. Pendant toute une partie de ma vie, j’ai cru que le symbole, la mythification était une force de vérité. Je crois désormais qu’il est insuffisant, voire mensonger. Je l’écris avec ironie « Et Vendredi, bien nommée par sa mère comme le cinquième jour de la semaine, Vendredi au prénom sacré, celui du couscous, de la prière et du hammam, est baptisée comme la cohorte de ses semblables La Fatima. »

Je veux justement raconter la procédure d’invisibilisation sociale et culturelle que le prénom universel de Fatima opère chez le personnage dont la singularité – pourtant évidente- disparaît. La généralisation empêche toujours de dire la vérité de la vie. Il n’y a pas de vies-modèles, j’écris au sujet d’un autre personnage : « il n’y a pas de destinée, rien que des histoires minuscules, injustes et absurdes qui finissent toutes dans un trou sous la poussière.»

Le Matin d'Algérie : Dans "l’âpreté" de votre récit, il y a ce père, ouvrier, plutôt absent dans ce face-à-face intime entre une mère et sa fille.

Dalie Farah : Le père et les autres personnages n’interviennent que dans la mesure où ils éclairent ce motif matriciel que je voulais raconter. Dans le récit purement autobiographique, on s’attache à préciser toute la généalogie, à monter une chronologie, à établir une narration ordonnée vers une sens. Mon livre puise dans de la matière biographique (essentiellement la mienne, mais aussi d’autres femmes et filles que je connais), pour enquêter sur cette démesure à être mère et surtout sur le fait d’en avoir une. Votre expression face à face est tout-à-fait juste. La question de la transmission est féminine, elle est l’héritage utérin. Dès lors, le père n’est pas absent, il n’a juste pas vraiment de place dans cette biologie-là.

Il y a toujours des clins d’œil à l'Algérie, cette terre natale trop proche, trop lointaine… Qu'est-ce qui vous lie maintenant à l'Algérie ?

Dalie Farah : A dire vrai, votre premier article a créé une émotion dont je perçois les vagues. Je ne suis pas allée en Algérie depuis trente ans et je ne pensais pas y retourner. Mais le livre fait des choses que je ne sais pas faire. Les retours des lecteurs m’étonnent toujours. Le fait d’être chroniquée dans un journal algérien, en langue française, m’a ramenée à cette évidence que j’écris dans le livre : «Par l’Algérie, je deviens la fille de ma mère. Même si les souvenirs des vacances estivales se confondent, une impression s’est tatouée avec netteté : nous sommes de là. Ma mère et moi. » J’ai eu des demandes d’amis et des échanges avec des Algériens via messenger, notamment des Berbères, j’avoue que cela résonne encore en moi. Ce qui me lie à l’Algérie, c’est l’histoire, celle du passé, celle de l’avenir et sans doute, je le sais, dans les années à venir d’autres récits ou des pièces de théâtre.

Le Matin d'Algérie : Il est manifeste que les mots et leur construction ont une importance première chez vous. Cela donne des paragraphes d'un lyrisme inspiré. Comment travaillez-vous finalement vos livres ?

Dalie Farah : Je suis une ouvrière, une artisane, une femme de ménage, une cuisinière, une manuelle de l’écriture : tout est matériel, physique. J’écris facilement, souvent trop : dans la quantité, il faut toujours que je sculpte et taille la matière pour arriver à l’essentiel. J’ai une écriture intuitive, je ne me dis pas : tiens je vais coller une métaphore assortie d’un chiasme… L’écriture et le style épousent le propos. Je relis et refais beaucoup mes livres, jusqu’à vingt fois… C’est à la fois facile et difficile : je vais droit devant, je n’ai pas de syndrome de la page blanche et je peux réécrire entièrement un texte et n’en garder qu’un paragraphe. C’est coûteux en temps mais aussi en énergie !

Le Matin d'Algérie : Irez-vous signer votre livre en Algérie ?

Dalie Farah : Aujourd’hui, je peux dire oui, avec plaisir, si on m’invite, j’irai. Ce sera sans doute une expérience intense, mais je crois que ce sera une merveilleuse occasion de revoir les coquelicots algériens qui me sont restés comme la trace d’une révolte et d’un désir puissant de vivre. Qui plus est, j’ai tendance à obéir à la vie et la période passionnante que vit l’Algérie aujourd’hui, ce que réalisent les Algériens aujourd’hui procèdent d’une vitalité que j’admire.

Impasse Verlaine

Auteur
Entretien réalisé par Hamid Arab
 

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