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PUBLICATION

«Dans les yeux du ciel » de R. Benzine : le corps féminin, miroir du monde arabe

Après son roman  "Ainsi parlait ma mère", Rachid Benzine publie son deuxième, Dans les yeux du ciel.

Nour est une prostituée, fille d’une prostituée. Violée  enfant par des militaires, elle vend son corps pendant des décennies  pour survivre et notamment pour payer l’école de sa fille Selma et lui garantir un bel avenir ; pour qu’elle ne soit pas une pute comme sa maman et sa grand-mère.  « Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. » (p 10)

Dans son studio, Nour reçoit différents clients : masochiste, soumis, marié, célibataire, homosexuel voulant devenir hétéro,  simple citoyen, gouverneur puissant, policiers, lesbienne…Chaque client représente une  catégorie sociale du pays. Le seul homme qu’elle aime est Slimane : un homosexuel-pute, poète et militant pour la démocratie et les libertés.

Dans le pays, la révolution s’amplifie et scie le pays entre islamistes et démocrates, entre militants justes et opportunistes. «  Dans la capitale, les soulèvements  prennent chaque jour de l’ampleur. » (p93.) 

Le dictateur tombe, les islamistes gagnent les élections. Quels destins donc  seront réservés à Nour et à Slimane ? Quitteront-ils le pays pour jouir de leurs libertés ? Et si Selma découvrait que sa mère était prostituée après des années de mensonge? 

La fiction se passe dans un pays indéfini du monde arabe. Libre au lecteur de deviner c’est lequel. La narratrice se contente de dire « dans mon pays », « chez nous ». L’auteur s’est inspiré des révolutions du monde arabe ayant secoué plusieurs pays, insérant dans son roman les éléments importants et communs : régime totalitaire, règne des faux-semblants et de l’hypocrisie, poids des traditions, étouffement des libertés individuelles,  instrumentalisation des médias et de l’islam… 

Le roman ne peint pas la vie d’une prostituée. Il n’est pas non plus une chronique de la révolution dans un pays. Il explore la profondeur du monde arabe à travers le corps d’une prostituée ; pour connaître vraiment un pays, il faut consulter ses putes. 

De cette profondeur, se dégagent l’hypocrisie et le faux-semblant dans tous les domaines.  «Je crois que sa tournée des putes est aussi pour lui une manière de s’informer sur  la situation. Sur l’état  profond du pays», dit Nour à propos d’un journaliste américain en mission au pays  (p 96). 

Le choix de la prostituée permet d’illustrer cette hypocrisie : le studio de Nour est une miniature de tout le pays.  Comme dans les fables, derrière chaque client se cache une vérité sur ce pays : le gouverneur autoritaire qui aime se faire humilier, l’homosexuel Amine qui devient islamiste et dénonce l’homosexualité, le haut responsable islamiste qui veut instaurer le califat…Le roman dénonce avec subversion, humour et ironie, cette hypocrisie. «  En près de trente ans d’exercice, j’ai été le réceptacle de toutes les frustrations du monde arabe » (p56)

Le roman est aussi un hommage  à ceux et celles qui jouissent de leurs  corps dans un pays où la différence est un crime. Ces gens qui, effacés dans pays ravagé par l’hypocrisie, restent eux-mêmes comme Nour et Slimane qui a été agressé par les parents de son amant. Les principaux personnages sont des êtres mis à la marge par la société à cause de leurs libres choix.  

En plus, le roman est un hommage au féminin. Nour est narratrice et personnage principal ; elle n’est pas un objet de décor dans la fiction. Nour est le condensé de toutes les femmes du monde arabe réduites à leurs corps, effacées de l’espace public, objets de reproduction, cibles des fatwas et viols… «  Vous pouvez vous habiller en long, en large, en paillasson, en meuble…vous êtes un objet de désir dans ce foutu pays ! » (p 78). Le corps de la femme est le miroir du monde arabe. 

La poésie est omniprésente. Slimane est un poète, Nour aime ses vers. La narration de celle-ci est embellie par des vers dissolus dans la prose, ce qui donne l’impression de lire un long poème en prose. Le roman s’ouvre par un poème de Darwich. Le titre lui-même est un clin d’œil poétique. L’amertume du pays se mêle à la beauté des phrases.

Le récit de Nour est un cri profond  qui extirpe son malaise intérieur et appelle à la liberté ; pour dire ce cri, il faut de la poésie car la prose s’avère superficielle. Le roman est un éloge de la poésie, elle qui permet de toucher la beauté quand tout autour est ruines et saletés. « Dieu est le plus grand des poètes. Il donne aux plus  humbles des allures virtuoses » (p31-32)

Contrairement au premier roman, Dans les yeux du ciel  est un récit engagé. La narratrice et les autres personnages dénoncent l’hypocrisie, les abus du pouvoir et de l’uniforme, la corruption…avec des mots crus, humour et ironie.  « Islamistes et militaires sont main dans la main. Mon lit en témoigne. Les voilà, les nouveaux maîtres » (p155)

Malgré le chaos socio-humain qui fait le décor du roman, celui-ci est plein d’humanité. Le lecteur éprouve de l’empathie pour certains personnages pris dans le piège du pays malgré leur portrait d’antihéros. «  Je ne hais pas mes clients. J’en ai juste pitié. Je ne les aime pas. Ils me font de la peine » (p55)

En tant que chercheur en islamologie, Rachid insère ses réflexions sur l’islam et le Coran à l’intérieur du récit. Nour et Slimane prônent un islam des lumières, tolérant, respectueux des libertés des autres ; après des passes, Nour fait ses ablutions et prie. Il s’agit ici de dissocier le statut social de l’être et sa relation avec Allah ; l’islam est universel, chacun prie Allah à sa façon, nul n’a le droit de juger les autres. À travers la fiction, l’auteur dénonce un islam  extrémiste, basé sur la fausse interprétation du Coran, instrumentalisé au  profit de la politique et des intérêts. 

 Nour est un prénom (Lumière en arabe) déjà  utilisé par l’auteur dans  Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?  (Seuil 2016) connu sous le titre  Lettres à Nour  ; c’est un échange épistolaire  entre Nour qui rejoint en Irak  son mari combattant de Daech, et son papa chercheur en islamologie. Entre les deux Nour, il y a des points communs ; pour découvrir l’univers du romancier, la lecture de  cet ancien livre serait intéressante. (Écouter le récit Lettres à Nour : https://www.franceculture.fr/emissions/latelier-fiction/lettres-a-nour-de-rachid-benzine

Pour les passionnés de la littérature comparée, Dans les yeux du ciel est un bon corpus à coté de 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange  d’Elif Shafak (Flammarion 2020) : dans ce roman, le lecteur découvre la varie Turquie à travers le corps de la prostituée Tequila Leila. 

Pour une lecture approfondie : lire  Le dernier Syrien (Flammarion 2020) d’Omar Youssef Souleimane  qui a certains points communs avec le roman de Rachid Benzine, et où il est question  de révolution en Syrie, où l’homosexualité et les libertés sont répréhensibles.          

Sensible et profond, nourri d’humanité et de subversion, embelli de poésie, Dans les yeux du ciel  est un hommage au corps de la femme qui absorbe toutes les misères et saletés du monde arabe.  C’est aussi un cri de colère contre l’hypocrisie et un éloge des libertés ! 

L’auteur : né en 1971 au Maroc, Rachid Benzine est un islamologue, professeur d’universités, et écrivain. Il est très connu par son essai Des mille et une façons d’être juif ou musulman.

Note : dans cet article comme dans le roman, « monde arabe » ne réduit pas les diverses cultures et identités de cette Région en une expression  construite par l’Occident. « Monde arabe » sert ici de repère pour situer la fiction. 

Point fort du livre : angle thématique  (voir le monde arabe à travers un corps)

Belle citation : « Nous connaissons l’étendue de leur hypocrisie, nous accueillons toi et moi dans nos bras, entre nos jambes, tous leurs mensonges. » (p 161)

Dans les yeux du ciel, Rachid Benzine, éd. Seuil, France, 176 p,  2020,

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur