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REGARD

De la main à fusil à la main à clavier, la main à plume se fourvoie ! 

«Il est révoltant qu’un homme dirige sur des sentiers faux un voyageur ignorant le chemin à prendre et le laisse ensuite seul dans son erreur. Cependant, n’est-il pas plus révoltant encore d’amener quelqu’un à se fourvoyer en lui-même», Soeren Kierkegaard 

Le Covid-19 pointe du doigt l’indigence des populations et la nullité des élites. Dans la tourmente qui enfante de nouvelles sociétés ou qui les étouffe dans l’œuf, les situations semblables créent des jugements semblables. La faiblesse et le caractère artificiel des Etats-Nations du monde arabe n’assurent-ils pas leurs mises en orbite des intérêts des grandes puissances ? On accorde à l’Etat une toute puissance bien imaginaire.

Ce que l’on constate aujourd’hui, c’est l’accroissement du « déficit de rationalité de l’Etat ». Il est admis que le mouvement nationaliste a commis deux graves erreurs aux conséquences incalculables : la première c’était de croire que l’aliénation historique, économique et culturelle disparaissait automatiquement avec le départ de l’occupant étranger ; la seconde était de penser qu’il suffisait d’accaparer l’appareil de l’Etat, de promulguer des lois et des règlements, de se doter d’une armée pour maîtriser .le processus de modernité, de développement et de l’émancipation. Comme si les clés de la modernisation étaient entre les mains des détenteurs du pouvoir, c'est-à-dire de la force brutale qu’elle soit locale ou étrangère, « la faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force » écrivait Paul Valérie au siècle dernier.

En effet, il y a des gens qui croient que pour dresser les animaux et les dominer, il faut user des armes et de la force physique.  C’est une erreur grotesque. C’était là une méthode employée par les barbares. Les procédés modernes de dressage sont tout autres. Aujourd’hui, c’est au pouvoir de l’affection qu’on recourt : on commence par s’efforcer d’obtenir la confiance des animaux en usant de bienveillance à leurs égards et c’est cette bienveillance qui agit sur eux. On appelle animaux domestiques, ceux qui se font servir par leurs maîtres. Un peuple émotif secrète naturellement un pouvoir narcissique c’est à dire un pouvoir égocentriste dépourvu de tout sentiment de culpabilité.

Pour combler son vide existentiel, il a besoin de se nourrir des émotions et des peurs de la  population. Il est vrai que l’histoire ne peut se faire que par une alternance de sagesse et de brutalité  puisque de toute façon, les régimes déclinants résistent à la critique verbale. Le pouvoir compris comme un contrôle plus accru des hommes et des consciences par une sorte de bureaucratisation et d’asservissement des individus et de la société ne s’est accompagné d’aucune efficacité réelle sur la technologie, du savoir, de la science, du progrès technique et spirituel.

C’est pourquoi, la société semble évoluer dans des directions inattendues, opprimantes et désespérées qui accentuent quotidiennement l’impression générale d’irresponsabilité, de passivité et d’impuissance. Un proverbe dit « ce n’est pas la girouette qui change de direction, mais c’est le vent qui tourne ». C’est la fin des tabous : le mythe nationaliste n’opère plus, ses « héros » ont disparu, vieilli, ou sont fatigués. L’ère des dinosaures est belle et bien révolue. Le pouvoir actuel est en panne sèche de crédibilité  à travers tous ses compartiments et à tous les niveaux de la hiérarchie.

Sur le plan économique, le naufrage est consommé. Un failli peut-il gérer sa propre faillite en faisant croire à ses créanciers qu’il est solvable ?  Un pouvoir qui ne tolère pas qu’on l’avertisse de ses erreurs est un pouvoir faible. Un pouvoir qui n’écoute pas d’autre voix que la sienne épuise très vite son leadership.

« L’avenir les tourmente et le passé les retient : voilà pourquoi le présent leur échappe » dirait G. Flaubert. Une opposition qui  «mange  avec le loup et pleure avec le berger » est une opposition de paillettes, factice et inutile. Des partis dits d’opposition sans adhésion populaire qui vivent plus des subventions du pouvoir que des cotisations de leurs adhérents. «L’appât immodéré de l’argent, comme celui du pouvoir a un prix : la dignité ».  Prétendre réformer le système extra muros alors qu’on n’a pas pu le faire intra muros ? Tel un adolescent, une société ne peut grandir que si elle s’oppose ; l’empêcher de s’opposer ne peut que l’infantiliser à tout jamais.

Seule une opposition libre, jeune, nouvelle, propre, crédible et authentique rend un pouvoir plus résistant, plus avisé et plus performant. Peut-il en être ainsi quand le pouvoir est assis sur un puits de pétrole et l’opposition assise sur un pieu en béton ? Le pétrole, « eau de jouvence », des régimes arabes moribonds, thérapie semble-t-il « infaillible » à toutes les maladies nées du vieillissement naturel des hommes. Un régime autoritaire n’a que deux moyens à sa disposition pour se maintenir en place,: la répression (le bâton) et la corruption (la carotte). C’est un pouvoir à deux vitesses.

Le levier de commande étant le cours du brut. Quand le cours est au plus haut, c’est la marche avant (corruption généralisée) et lorsque le prix est au plus bas c’est la marche arrière (violence généralisée). L’Algérie a arraché son indépendance par l’emploi de la ruse, elle a raté son développement par manque d’intelligence. Elle n’a pas su « coudre la peau du renard avec celle du lion ». Elle ne pouvait pas le faire, elle ne disposait ni fil ni aiguille.

Aujourd’hui, presque un siècle plus tard, elle ne possède toujours pas d’aiguille et de fil pour se protéger contre la pandémie du Covid-19 (confection de masques). Malheur à un peuple qui ne se vêtit pas de ce qu’il tisse, et ne se nourrit pas de ce qu’il produit. Nous sommes peut-être le seul pays à ne pas disposer d’une véritable bourgeoisie entrepreneur et créatrice d’emplois et de valeurs digne de ce nom après sept décennies d’indépendance pour servir de modèle au « petit peuple » que nous sommes.

« A tous ceux qui se croient importants car ils sont très entourés, je rappelle que le lion marche seul alors que le mouton se déplace en troupeau ». C’est pour dire que l’on n’a pas besoin de prouver aux autres qui on est, à moins de ne pas l’être.

Auteur
Dr A. Boumezrag