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REGARD

De l’humanisme et des zombies

"Tous les hommes ont les mêmes droits... Mais du commun lot, il en est qui ont plus de pouvoirs que d'autres. Là est l'inégalité." Aimé Césaire                

Il y a bien longtemps, j’aimais beaucoup voir les films d’horreur. J’allais souvent au Brady, un cinéma qui se trouve boulevard de Strasbourg, du côté de la gare de l’Est. Dans le temps, cette salle passait deux films par séance. C’est là que j’ai vu le film-culte La nuit des morts-vivants de George Romero. Je ne pourrais pas revoir ce film aujourd’hui ni aucun film de ce genre. Je préfère regarder des documentaires animaliers et m’enrichir avec des images de la faune sauvage. Retourner aux films gores m’enchanterait moyennement. Surtout maintenant où j’ai l’impression que les zombies, ce sont nous.

Quand arrêterons-nous donc d’être des morts en sursis à court terme ? Quand donc cesserons-nous de vivre enfermés dans nos boîtes en béton à la verticale ? Nous sommes très nombreux à attendre avec une infinie impatience le jour de la grande libération mais il semble définitivement acquis que ce jour n’est pas encore inscrit sur nos calendriers. Nous allons rester éloignés les uns des autres et la distanciation sociale va continuer à être la norme.

La libération se fera par étapes, avec pondération et retenue. Cette prudence est le bon sens même ! Il n’y aura donc pas de manifestations sur la place de la République ou de concert monstre à la cité de la musique. Il n’y aura pas de marche contre Macron et ses affidés pour leur réclamer des comptes quant à la gestion calamiteuse de la pandémie. Chacun d’entre nous s’occupera de ses petits problèmes sanitaires et se protégera des autres en attendant que le temps puisse nous donner la possibilité de nous retrouver tous ensemble et de faire la fête.

Cette culture scissionnaire n’encouragera pas les marches unitaires de ceux qui doivent réclamer une comptabilité précise de ce que nous avons enduré depuis le début de l’épidémie. Et surtout pourquoi les pouvoirs publics français ont complètement failli, pourquoi ont-ils agi comme des débutants ?

Tout un chacun a constaté que ceux qui sont aux commandes de la France ont travaillé comme des garnements d’une classe de cours préparatoire. La majorité de la population a une très mauvaise opinion de cette monarchie républicaine qui est à cent mille lieues des préoccupations des citoyens. La somme de nos positions, de nos thèses, de notre désir de changer, de nos aspirations, de nos coups de chaleur et de notre ras-le-bol ne suffira pas à donner à notre flamme un début d’aboutissement ou de détermination. L’incarnation de cette remise en cause est reportée aux calendes grecques. La contestation organisée restera broyée par la peur d’être infecté et le spectre de la maladie.

Ce qui est sûr, c’est que la hantise d’être contaminé mobilise l’ensemble de nos énergies. Ce qui est urgent à l’heure actuelle, c’est de se protéger et de protéger les autres. La pandémie est, à l’évidence, au centre de nos attentions. Les comptes seront réclamés plus tard, quand tout sera enfin sous contrôle. Toutes les marches possibles contre le pouvoir seront un devoir pour ceux qui s’opposent à ce président élu par défaut. Il faut bien qu’un jour, ce président jupitérien, dont les pieds ne touchent plus le sol, puisse goûter aux affres que connaissent ceux qu’il est censé protéger contre les maladies, les menaces, les agressions…

En attendant ces journées de lutte à venir, nous sommes contraints de nous isoler et de rester bien enfermés chacun chez soi. Il y a mille et une façons de s’enrichir pendant ces journées de confinement. Lire est la plus grande des richesses mais on se surprend à lire le moins possible.

Nous n’arrivons pas à fermer la serrure de sa propre tour d’ivoire pour nous vêtir des Cent ans de solitude initiés par Gabriel Garcia Marquez, ou flâner dans les bas-fonds de l’âme humaine sur La Route quand la catastrophe a déjà eu lieu, déclenchée par Cormack Mac Carthy, ou nous promener dans Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu, sur les chemins tracés, sur les rails, dans la pire des angoisses, en compagnie de Boualem Sansal assis en face de nous dans le même compartiment.

J’aimerais bien lire d’autres écrivains encore, morts ou vivants, mais ce dont j’ai envie surtout, très fortement, c’est de la compagnie de mes proches autour d’un barbecue à Franconville ou à Kraainem, et d’une déambulation le long des allées du parc des Buttes Chaumont avec une personne très chère, et d’un séjour en Andalousie pour visiter de nouveau l’Alhambra et à déguster des tapas. 

 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain