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DECRYPTAGE

Démocratisme, occidentalisme et islamisme à la lumière des soulèvements populaires

A la lumière des événements qui secouent le monde, nous allons passer au crible quelques concepts fondamentaux en usage dans les milieux politiques. Le tout premier concept qui nous intéresse est celui de la démocratie prise dans les tourments de la contestation de la légitimité par une grande partie de la population d’un pays comme la France.

Loin de nous de penser à une doctrine unifiée dans la pratique politique d’un Etat ou d’une idéologie universelle, la démocratie est avant tout une promesse d’un gouvernement du peuple ou tout du moins le programme politique qui satisfait la majorité de la population ou initialement les citoyens de la cité d’Athènes.

En partie, J. Paul Russier analyse les contours du démocratisme français ou ce qu’il qualifie de démocratie par excès. (1) Or, ce qui manque le plus dans l’analyse de ce dernier ce sont les différentes expériences alternatives de terrain accumulées depuis des décennies qui ont fait bouger le cadre institutionnel des partis politiques de l’hexagone. Si l’auteur se limite à analyser l’évolution doctrinale en faveur de la démocratie directe par la gauche française surtout celle des Verts il n’en demeure pas moins que les expériences innovantes de la marge ne sont pas assez mises en valeur pour que l’on puisse juger de l’excès démocratique qui immerge lors des manifestations de la population. 

A notre grand regret, il aurait dû mettre l’accent sur les actions militantes autonomes qu’il aborde d’une manière succincte à la fin de son article. Pour autant, il faut bien admettre que depuis, Mai 68, une série d’expériences alternatives -dont certaines comme celle de l’autogestion ont échoué- ont certainement contribué à l’évolution de la mentalité politique des dirigeants français mais il reste que l’émergence inattendue des faits politiques comme ceux des Gilets jaunes, marque la limite du champ de la représentation de la population par les organes d’intermédiation que sont les instances représentativité.

A coup sûr et toujours a posteriori, il y a toujours des voix qui stigmatisent la conduite des affaires publiques par le gouvernement mais là n’est pas l’essentiel dans la réalisation du réel où ce que Marx appelle l’histoire des hommes c’est-à-dire l’impossible prédiction de l’évènement de l’insurrection citoyenne qui fait que c’est tel fait et non un autre qui se produit. Toute compte fait, la valeur prédicative n’a aucune influence sur le cours des choses même si en amont les organes de surveillance de la société scrutent à longueur de journée le comportement de la population.

A la différence du concept d’orientalisme élaboré Edward W. Saïd, la notion d’occidentalisme   mise en vogue par Hassan Hanafi relève de la réaction idéologique plus que d’une maturation philosophique même si l’auteur se pare d’un encyclopédisme conséquent par la maîtrise de plusieurs langues et fait preuve d’une grande érudition des savoirs orientaux (moins la Chine et l’Inde) et occidentaux (moins le Japon). (2) On en était là au moment où nous avons lu le texte du philosophe égyptien.

Cependant, il faut bien reconnaître que des chercheurs universitaires ont jugé utile de reprendre le flambeau de la question pour en donner une certaine valeur académique au concept. Comme nous n’avons pas pu pour le moment consulter les travaux de Moulay Bachir Belqaid, nous nous contentons de dire que le « monde arabo-musulman » n’a pas suffisamment accumulé de connaissances bonnes ou mauvaises sur l’Occident pour qu’il puisse prétendre produire une théorie générale de la civilisation occidentale. (3)

Le preuve, le travail de Dominique Aron qui consiste à mettre en relief les enjeux épistémologiques de l’occidentalisme comme entreprise d’une double lignée, est contesté par E. Said parce qu’elle revêt un « caractère incongru. » (4) Tout compte fait, la critique de l’armature conceptuelle d’une « science qui n’a pas vu le jour » au grand dépit de Hassan Hanafi est oppositionnelle dans la forme et dans le fond parce que l’auteur est « obscur » et abuse des « généralités » comme le disent certains auteurs. Le plus sévère d’entre-deux est le tunisien Hamdi Redissi qui reproche à Hassan Hanafi de promouvoir un « islam du ressentiment » qui par ailleurs est l’équation sine qua non de l’Islam radical qui prône l’instauration du califat. Même si les animateurs de la renaissance arabe ont essayé tant bien que mal à redonner un nouvel élan historique aux peuples colonisés, il faut bien admettre que leur projet a échoué.

Pas plus que l’existence de la » nation arabe » comme corollaire de la Nahda n’a pas d’existence réelle auprès des populations musulmanes, il faut se résoudre à affirmer que cette nation arabe n’existe pas. En effet, de l’Atlantique au golfe persique, les coutumes, les traditions et l’histoire de chaque peuple sont différentes au point que même, la religion est un marqueur de différentiation dans la composition idéologique de l’Etat national. Cette différentiation idéologique est la limite du plus proche égyptien qui sépare le Maghreb de l’Orient. Du coup, on peut affirmer que le Maghreb par son histoire ou de sa composante ethnique forme une unité géographique pouvant donner un sens à un rapprochement des différents pays de l’Afrique du Nord.

Quant à l’islamisme, l’avortement du califat a mis fin à l’eschatologie politique du radicalisme islamiste. Il faut rappeler que ce projet reconstruit sur la base d’un retour à l’islam des origines et du ressentiment envers l’Occident pâtit de ses propres erreurs d’appréciation de l’histoire. En effet, le modèle proposé qui repose sur des principes désuets de la prophétologie souffre de l’inadéquation de « l’éternel retour « aux règles modernes de la gouvernance des hommes. En substance, il ne suffit pas de déclarer le califat pour asseoir une légitimité politique qui efface l’histoire immédiate des peuples. Plus qu’autre chose, les islamistes radicaux formés à l’orée de métempsychose oublient le plus souvent la réalité du monde tel qu’il est et se servent des vieilles recettes de persuasion pour faire croire au miracle. Diligenté comme supra-outil politique, l’islam des origines n’est qu’un vœu pieux qui enferme les militants de la cause islamiste dans les carcans des temps immémoriaux.

De surcroît, il les plonge dans la nostalgie des origines qui paralyse la réflexion politique. A force de vouloir reproduire l’islam des origines, les islamistes radicaux ont forcément négligé toutes les vicissitudes du pouvoir de l’islam historique qui ont conduit à l’autoritarisme absolu.

Or, l’objection conceptuelle de Myriam Benraad qui consiste à considérer que l’islamisme est un orientalisme inversé est une erreur épistémologique parce que précisément les deux notions sont sujet à la confrontation non seulement idéologique mais historique. ((5) A la lecture de son texte, nous regrettons l’usage abusif du comparatisme entre l’islam radical militant et le travail intellectuel de Hassan Hanafi. Nous regrettons beaucoup plus l’imprécision de l’emploi de quelques concepts comme : Istigrab ou la modernité liquide ou alternée.

A suivre les travaux d’Edward Said, l’orientalisme est une construction intellectuelle datable qui est déterminée par des « idéalités particulières » propres à l’Europe alors que l’islamisme est une résurgence idéologique due principalement à la faillite du nationalisme « arabe ». Face à la défaite de l’islam radical et la piètre exhibition intellectuelle de l’occidentalisme, la perpétuelle crise de l’Occident doit nous inciter à beaucoup plus de prudence lorsqu’on l’oppose à l’Orient.  Tout du moins sur le plan des idées si l’Occident a créé l’Orient selon la terminologie d’Edward Said, il n’en reste qu’il est possible de tracer de nouvelles voies d’échange entre les deux pôles pour échapper au devenir aporétique de l’occidentalisme. H. Siebenmorgen propose un rapprochement entre les deux modes de l’existence. (6)

A la lecture de l’article, l’auteur use d’un probable exotisme inversé à l’exemple des Chinois qui visitent l’Occident, dans lequel « les orientaux » photographieraient les Occidentaux. Hélas ! ces nouveaux rapports ne règlent pas le problème des relations complexes ente l’Orient et l’Occident. Le recours à l’iconographie pâtit de la même incompréhension tant qu’on n’a pas saisit ce que souhaitait naguère Jacques Berque en écrivant ce qui suit : » L’Orient qu’ici je cherche sera celui du surplus originel en tant qu’il porte les virtualités de la raison. » (7) Cependant, dans un texte retentissant sur l’orientaliste Jacques Berque, Abdelkébir Khatibi nous convie à l’indication du chemin tracé par Goethe qui écrivit ceci : 

L’Occident comme l’Orient

T’offrent à gouter des choses pures,

Lasse-là les caprices, laisse l’écorce,

Assieds-toi au grand festin :

Tu ne voudrais pas, même en passant,

Dédaigner ce plat.

 

Celui qui se connaît lui-même et les autres 

Reconnaîtra aussi ceci :

L’Orient et l’Occident

Ne peuvent plus être séparés. (8)

F. H.

Bibliographie :

  1. J.P. Russier, le démocratisme, la démocratie par excès, Réflexion sur la dégénérescence démocratique, Revue Mauss, no 26. 2005/2. Dans le prolongement du problème de la démocratie, il aurait fallu approfondir la question en s’interrogeant sur l’évolution de la société occidentale et les nouveaux droits de la citoyenneté arrachés quoiqu’on dise par les luttes sociales et politiques.

  2.  E. W. Said, l’orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, Editions du Seuil, Paris, 1980.

  • H. Hanafi, De l’orientalisme à l’occidentalisme, Peuples méditerranéens no 59, jan-mars,1990.

Note complémentaire : Nous n’avons pas eu le temps de consulter les huit cents et quelques dizaines de pages consacrées à l’occidentalisme par le philosophe égyptien. Néanmoins, nous avons consulté son livre (Les méthodes d’exégèse, essai sur les sciences dans les fondements de la compréhension, Ilm Usul al fiqh, Conseil supérieur des arts, des lettres et des sciences sociales, le Caire, 1965) préfacé par R. Brunschvicg. Il faut rappeler que cet écrit relève beaucoup plus de la tradition exégétique islamique que de la philosophie. Il faut bien admettre que l’auteur n’invente rien et il reste coincé ente la tradition islamique et la modernité occidentale en se référant constamment à la phénoménologie husserlienne. Il n’ose même pas affronter la vieille Munaza’a qui a opposé dans le passé, les théologiens aux philosophes

  1. M.B. Belqaid, Approche critique de la problématique de l’occidentalisme dans les écrits arabes : exemple ; Hassan Hanafi, Thèse de doctorat, Université de Bordeaux 3, 1991.

Nous n’avons pas eu le temps de consulter son dernier livre publié sous le titre : L’Occidentalisme, regards des Arabo-Musulmans sur l’Occident, Editions Erick Bonnier, Paris, 2018.

  1. D. Aron, Hassan hanafi, Philosophe et théoricien d’une gauche islamique, Revue Confluences-Méditerranée no 108, 2019.

  2. M. Benraad, L’Etat islamique ou l’orientalisme inversé, Libération du 21 décembre 2016.

  3. H. Siebenmorgen, Orientalisme et occidentalisme : divergences interculturelles, Philosophia Scientice, 22/02/2016.

  4. J. Berque, L’Orient second, Editions Gallimard, Paris, 1970, p. 131.

  5. A. Khatibi, Jacques Berque ou la saveur orientale, Les temps modernes no 359, juin 1976, poème : le divan occidental et oriental, p. 1280.

 

Auteur
Fatah Hamitouche
 

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