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"Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie", de Derradji Bouharati

Des prisons coloniales à celles de Ben Bella-Boumediene

Samia Ziriat Bouharati a colligé les lettres de prison de son père Derradji Bouharati dans un précieux ouvrage publié récemment par les éditions L’Harmattan.

Dans le lot des livres sur l’histoire de la lutte pour l’indépendance, ce livre est particulier. Rare et précieux. Car c’est bien le premier qui raconte la passion amoureuse d’un nationaliste algérien arrêté et détenu pendant la colonisation.

Le prisonnier Derradji Bouharati s’épanche dans ses lettres et dit son amour pour sa femme et son attachement à ses enfants. Ses lettres sont d’une déchirante réalité. Tout aussi nationaliste et convaincu de la lutte pour l’indépendance, Derradji reste un homme privé des siens. Ceux qu’il aime plus que tout. Mais qu’il sacrifie pour l’indépendance.

Dans une lettre datée du 1er août 1957, Derradji Bouharati écrit à sa femme, celle qu’il appelle « ma douce rose». « Ma rose, j’aurai des choses à te dire, des suggestions à te proposer, je veux m’occuper que de toi, ne travailler que pour toi, à côté de toi, bricoler aux milles choses que tu aimes. Enfin je m’arrête là, parce qu’un certain souvenir si doux m’est venu, il m’a empêché de te dire des mots d’amour : je t’aime, c’est tout ; patience, ma poule chérie, le jour est proche de notre… Un baiser sauvage ».

Ici le prisonnier se confie à sa femme qui ne sait ni lire ni écrire. C’est sa fille donc qui est chargée de traduire, d’être la synthèse de cet amour entre un père prisonnier et une mère qui doit affronter la vie et la solitude seule avec ses enfants. Il y a quelque chose de fiévreux dans ce courrier. Tout en retenu, le détenu se laisse aller à mesure que les années passent et l’indépendance, jamais nommée telle quelle approche. Mais pour autant, les convictions politiques et l’espoir d’une indépendance ne sont jamais loin dans le propos.

Du fond de sa cellule Derradji Bouharati ne perd pas l’intérêt pour l'instruction, il le dit à ses enfants. Dans cette lettre datée du 18 décembre 1960, il écrit à sa fille Rania avec beaucoup d’affection et de révérence. Il y a du moderne dans cet homme. Les longues années de prison n’ont pas réussi à le briser. « Tu vois ma fille, c’est délicieux lorsqu’on a la possibilité d’exprimer sa pensée, lorsqu’on peut avec un simple stylo révéler sa personnalité, la valeur de son intelligence, c’est le charme, le reflet de toute personne civilisée ».

Plus loin, il ajoute : « … Nous espérons qu’avec la disparition de l’année soixante, tous les malheurs de l’Algérie s’envoleront, pour laisser place au grand air, l’amour de la liberté, le bonheur de la prospérité, l’ouverture des portes des prisons colonialistes, pour permettre aux milliers d’hommes et jeunes gens ainsi qu’un grand nombre de nos sœurs, qui y croupissent d’être libres. Cette victoire ma chérie, ton papa, je te le jure nous l’arracherons ; le peuple algérien aujourd’hui connaît la valeur, l’importance de la noble cause, rien ne l’arrêtera, il sera vainqueur ».

Cependant, le vaillant détenu qui parle ici de liberté, d’indépendance, qui trace des lignes d’espoir pour l’Algérie va être jeté encore en prison dès les lendemains de l’indépendance. Terrible destin de Derradji Bouharati et de milliers de nationalistes comme lui.

Le 29 septembre 1963 est né le Front des forces socialistes. Comme des milliers d’anciens moudjahidine, Derradji Bouharati qui était maire d’Hussein Dey rejoint ce mouvement d’opposition. Il a préféré poursuivre la lutte que de se complaire dans son poste et ses privilèges. Il sera arrêté en 1964. Cette fois c’est de la même prison de Berroughia où il était détenu six ans qu’il écrit à ses enfants à partir du mois de juin. Il a subi la torture et l’humiliation. Cette fois-là par ses « frères ». Etrange destin de ces Algériens.

C’est de sa cellule qu’il demande pardon à sa femme. « Ma chérie, une fois de plus, ma tendre poule, je te demande de bien vouloir pardonner, encore une fois, à celui qui a été un éternel cauchemar pour toi ». L’homme ne renonce à rien. Ni à son amour pour sa femme, ses enfants, ni à ses convictions.

Ces «Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie » est un hymne à l’amour, à la lutte.

Y. K.

« Lettre d’un prisonnier de la guerre d’Algérie, les giboulées de mars» de Derradji Bouharati. Des lettres rassemblées et présentées par Samia Ziriat Bouharati et publiées par l’Harmattan.

Auteur
Yacine K.
 

Commentaires

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Ces courriers me rappelle l'histoire de mon père. Quand j'étais né lui, il était en prison à BARROUAGHIA.
après sa sortie de prison il est deviendra immigré en France à partir de 1968 pour nourrir sa famille, pour lui c'est humiliation...

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que peu t'on dire de plus . Malgré le temps , ; vous avez ressuscité la mémoire de votre père ;c'est plus que un honneur . Votre témoignage servira l'histoire . De la haut ,il ne peut qu'être fière de vous .
Personne n'aimera être à la place de ces deux lascars , il ont privé votre père de liberté , mais la leur elle sera entre les mains de l'éternel .
Ps :L'article ne donne aucun précision sur sa situation actuelle . S'il est vivant que Dieu vous le garde ,s'il est dècédè que Dieu es son âme .
Bon courage .

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Ce que votre père a vécu d'abord de la part de l'occupant français-qui peut -être admis parce qu'étranger-ne peut ni être pardonné ni oublié et encore moins classé comme vicissitudes d'un jeune pays fraichement indépendant. C'est justement ce qu'il faut dénoncer - par toute voie possible-car ce sont des criminels qui se sont emparé de l'Algérie- qui cherchait encore les restes de ses chahid éparpillés dans tout le pays-pour emprisonner, tuer, exiler (parfois acheter aussi)les meilleurs fils de l'Algérie.Ne l'oublions jamais Boukharouba-Boumediene et son "petit Hmimed" (alias Benbella) doivent être bannis du panthéon algérien de la liberté qu'ils ont assassinée dès sa naissance .

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