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TRIBUNE

Désobéissance civile : le combat pour la démocratie est toujours un risque

Marche à Alger. Crédit photo : Zinedine Zebar.

Le débat sur la désobéissance civile s'est déplacé sur les réseaux sociaux et il faut bien reconnaître que la grande majorité des intellectuels s'exprime pour la rejeter et prôner une extrême prudence. La parole sans contradicteurs n'est jamais bonne, cet article tente d'équilibrer la thèse de la prudence par une argumentation contraire.

Le débat sur la désobéissance civile s'est déplacé sur les réseaux sociaux et il faut bien reconnaître que la grande majorité des intellectuels s'exprime pour la rejeter et prôner une extrême prudence. La parole sans contradicteurs n'est jamais bonne, cet article tente d'équilibrer la thèse de la prudence par une argumentation contraire.

Le premier des arguments concerne la notion de prudence, sage dans son principe, donc apparemment inattaquable, mais dont il faut rappeler sa mise en œuvre dans la réalité historique algérienne.

Je n'étais pas plus haut que mes sept ans lorsque des intellectuels nous avaient dit, dans la presse officielle (il n'y en avait pas d'autres), à peu près en ces termes que je reformule  « La démocratie est un long chemin, il faut lui laisser le temps de mûrir, le peuple algérien se formera progressivement à l'accueillir et l'organiser. Sinon c'est le désordre et le chaos, notamment avec les ruptures profondes de la société comme les différentes cultures et niveaux sociaux d'éducation ».

Nous étions trop jeunes pour comprendre ce discours mais comme il a été répété plus de dix ans après l’indépendance, nous étions conscients de sa persistance et du sens que l'âge a bien fini par nous le faire comprendre. En clair, ne bougez pas, nous y avons à gagner, nous, les intellectuels officiels. 

Nous attendons cette démocratie depuis un demi-siècle et d'autres intellectuels, d'une autre génération, nous recommandent aujourd'hui encore la prudence car le régime militaire risque, disent-ils, de se retourner en violence à l'encontre du peuple algérien.

Au passage, je ne saisis pas trop ce que serait qu'une autre violence que celle que nous avons subie pendant des décennies. Plus nous attendons et plus les dispositions liberticides et le pillage financier sont commis en insultant les principes de base de l'humanité. Essayons d'interroger les dizaines de journalistes récemment incarcérés pour leur expression libre, afin de savoir ce qu'ils pensent de l'avancée de la démocratie, un demi-siècle plus tard.

Pour ces intellectuels, il n'est jamais le moment de s'attaquer frontalement au régime des généraux. Il y a toujours une explication pour nous en dissuader. Elle est toujours pleine de phrases joliment tournées et de références choisies dans l'histoire.

Ces intellectuels passent leur temps à analyser et décortiquer les faits et gestes des clans militaires comme le ferait un sociologue ou une cancanière. Parfois même, ils se comportent comme des journalistes de médias people en nous disséquant les alliances et contre alliances de celui-ci et de son groupe avec d'autres. Ils sont devenus les spécialistes et chroniqueurs des alliances de clan.

En revanche, pas une accusation, pas une seule menace, pas un mot de trop. Ils sont dans la haute analyse intellectuelle et sondent les comportements sociologiques alors que nous, nous serions dans la vulgarité de l'affrontement brutal. Lorsque j'étais aux côtés de Hocine Aït-Ahmed, je ne les voyais que lorsqu'ils s'approchaient prudemment de nous pour renifler nos potentialités de victoire et paraître, le moment venu, à la lumière.

Passons maintenant au second argument que je voulais exposer au lecteur. Il y a manifestement une méprise sur ce qu'est la désobéissance civile, telle que nous la concevons et telle que je la prône. Inutile d'aller rechercher des références comme celles de Gandhi comme aiment à le dire ceux qui n'ont rien d'autre à proposer de leur propre point de vue.

Car la désobéissance civile n'est absolument pas le soulèvement armé et sanglant qui se dégage de l'écoute et de la lecture de ces intellectuels. C'est tout simplement une force pacifique qui fait du nombre sa puissance surmultipliée.

Le Hirak a été extraordinaire dans ses débuts, il a soulevé mon âme et réveillé mes espoirs. Il allait réussir là où nous avions échoué car il avait pris une arme atomique face à ce régime, soit l'humour, la dérision et la détermination.

Cette danseuse des rues m'avait bouleversé comme elle avait séduit des millions de personnes à travers le monde. Mais aujourd’hui, le spectacle commence à être long, répétitif et une faute presque fatale a été commise.

Nous avions attendu des réunions, des débats, des résolutions et des votes de délégués. Rien de tout cela, les semaines et les mois passent et pas la moindre initiative politique sérieuse qui émanerait de cette puissante force que constitue le nombre et la conviction d'une belle jeunesse.

Refuser d'aller voter est la seule étape de désobéissance civile que je pense être partagée par le Hirak, il faut bien le reconnaître. Mais nous avons vu des milliers de manifestants, nous n'avons pas vu la majorité des Algériens, cette majorité du silence qui ne s'est pas prononcée.

Ainsi, le Hirak doit passer à une proposition au peuple d'une  désobéissance civile beaucoup plus claire et radicale et tester sa véritable envie de changement, puis de l'accompagner.

Par exemple, ces jeunes qui étaient prêts à sacrifier deux ans de leur vie pour le service militaire et le service civil au strict bénéfice du régime militaire, ne peuvent-ils pas sacrifier quelques cours à l'université, un trimestre, une année, au service de l'avenir de leur pays ? Refuser une entrée universitaire, massive et déterminée, c'est un risque ?

Refuser tous les autres actes de la vie publique qui sont décidés par ce régime qui nous étouffe depuis un demi-siècle, c'est de la violence ? La démocratie est un risque permanent. Si les jeunes ne sont pas prêts à y mettre le prix, qu'ils gardent la dictature, elle est la seule organisation politique qui leur garantisse la stabilité.

On s'était moqué de nous, il y a trente ans, avec le boycott des élections, trente ans de perdus ! 

Et si certains intellectuels Algériens estiment qu'il ne faut pas provoquer lourdement ce régime au risque de le voir se retourner violemment contre la population, alors je les accuse de ne jamais avoir fait quelque chose pour que ce pays en soit arrivé à ce choix morbide, se taire ou mourir.

Auteur
Sid Lakhdar Boumédiene, enseignant
 

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