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ENTRETIEN

Djilali Hadjadj : "Le pouvoir nous a tout pris, même la peur"

A la faveur de la célébration de la Journée internationale de lutte contre la corruption, nous avons recueilli l'avis de Djilali Hadjadj, président de l'Association algérienne de lutte contre la corruption (AACC).

Le Matin d'Algérie : Comment s’annonce la célébration du 9 décembre 2019, Journée internationale de lutte contre la corruption ?

Djilali Hadjadj (AACC) : Lundi le 9 décembre 2019 de nombreux pays dans le monde célébreront la « Journée internationale de la lutte contre la corruption » : ce sera la 16ème édition de cette journée consacrée par l’Assemblée générale des Nations unies, et ce, dès 2004, dans le prolongement de l’adoption en octobre 2003 de la Convention onusienne contre la corruption.

Pour rappel, l’Algérie est signataire de  cette  Convention depuis le 9 décembre 2003 et l’a ratifiée  le 19 avril 2004.  Mais depuis, le gouvernement Algérien n’a jamais inscrit dans son agenda officiel la célébration de cette importante journée – hormis 2 ou 3 fois lors de petites réunions discrètes et à huis-clos-, et il ne le fera pas encore cette fois-ci. Mais plus grave, l’Exécutif n’a plus jamais autorisé, depuis 2007, que la société civile le fasse.

On connait la suite : explosion généralisée de la corruption à tous les niveaux sur fond de règle d’or du pouvoir en place « Enrichissez-vous et laissez-nous nous enrichir ! ». Mais depuis le 22 février dernier, le «Hirak » ne cesse de célébrer cette journée de mille manières, et au moins 2 fois par semaine.

Le Matin d'Algérie:  Depuis toutes ces années, où en est le dossier de légalisation de l'AACC ?

Djilali Hadjadj (AACC) : 20 ans après l’envoi de notre dossier de demande d’agrément au ministère de l’Intérieur, toujours rien ! Le pouvoir est toujours dans une démarche de marchandage, voire de chantage à notre égard. Il y a 20 ans jour pour, et ça se passait dans un des bureaux des services du chef du gouvernement : on nous proposait de nous accorder l’agrément – plus un local et une subvention, alors que nous n’avions demandé ni l’un ni l’autre-, à condition d’accepter d’intégrer dans notre Bureau exécutif des personnes que le gouvernement choisirait ( !)  Bien sûr, nous avions refusé. Résultat : l’AACC a été « tolérée » jusqu’en 2007, puis interdite de fait jusqu’à ce jour, tout en subissant toutes sortes de représailles.

Le pouvoir revient à la charge le mois dernier – Hirak aidant-, par l’intermédiaire de l’ONPLC (Organe gouvernemental de prévention et de lutte contre la corruption) mais à charge pour l’AACC d’accepter de déposer un nouveau dossier auprès des …«Renseignements généraux » ( !), RG, la police politique, de la wilaya d’Alger : ce que nous refusons de faire bien entendu.

Quelle est votre analyse du procès qui a lieu actuellement à Sidi M'hamed ?

Djilali Hadjadj (AACC) : C’est un non-évènement sur fond de mascarade judiciaire autorisée. D’ailleurs, les Algériens ne sont pas dupes : au-delà du premier effet de surprise de voir ces anciens commis du pouvoir au banc des accusés, c’est l’indifférence et le rejet de cette diversion, programmée comme par hasard à quelques jours de l’échéance électorale du pouvoir en place. Nous l’avions d’ailleurs déclaré à plusieurs de vos confrères : ce sera un  procès expéditif s’achevant  par de lourdes condamnations, les « nouveaux décideurs » ayant inscrit ce procès-spectacle dans leur calendrier électoral… Ceci étant dit, ce segment de la « Bande» aujourd’hui traînée devant les tribunaux  apparaît bien fragile, ses acteurs n’hésitant pas à se charger les uns les autres, sans honte bue et sans aucune retenue.

Il y a quand même un absent dans ce procès : Abdelaziz Bouteflika, qui a permis, facilité, alimenté cette prédation à grande échelle, absence qui enlève toute crédibilité à ce procès. Quant à ces sommes faramineuses qui circulaient  entre oligarques à 4 sous pour financer la campagne mort-née du 5ème mandat de Bouteflika, elles confirment que la commande publique distribuée par le gré à gré aux copains et aux coquins servaient non seulement à toutes sortes d’enrichissements illicites mais devait aussi revenir en partie, sonnante et trébuchante, aux distributeurs de la rente pour se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix.

Le Matin d'Algérie : Pourquoi selonvous la Cour des comptes n'a jamais joué son rôle ?

Djilali Hadjadj (AACC) :  Historiquement, quand elle a été créée par Chadli en 1980, c’était une Cour des comptes pour régler des comptes dans le but d’écarter ceux qui pouvaient lui faire de l’ombre, et ce, dans le prolongement de la succession à Boumédiene, et d’ailleurs Bouteflika en a été la première victime, et à juste titre : les faits reprochés – détournement à des fins personnelles d’une partie des budgets de plusieurs ambassades algériennes en Europe. Chadli y parvint assez facilement : les dossiers de presque tous les dignitaires du régime étaient chargés d’accusations de détournements et de malversation.

Puis ce fut une longue hibernation de la Cour des comptes qui n’a cessé de regarder ailleurs, anesthésiée par son président en place depuis plus de 25 ans, octogénaire qui aurait dû prendre sa retraite depuis au moins 20 ans.

Dans l’état actuel de son fonctionnement, c’est une institution qui fait honte à la République. Bouteflika a tenté à plusieurs reprises pendant ses 4 longs mandats de supprimer la Cour des comptes – de régler ses comptes à son tour -, mais il n’a pas osé franchir ce pas, cette « vieille dame indigne » squattant la Constitution. Pour que l’institution puisse un jour concourir à la moralisation de la vie publique, il faudrait assurer sa totale autonomie par rapport au pouvoir exécutif et lui faire subir une cure de démocratie interne.

Le Matin d'Algérie : La corruption gangrène depuis des années le sommet de l'Etat, comment se peut-il qu'aujourd'hui une partie de ceux qui étaient aux affaires sous Bouteflika seulement est sous les coups de la justice ?

Djilali Hadjadj (AACC) : C’est une constante du pouvoir depuis l’indépendance : une fois menacé dans son existence, il se réveille périodiquement pour annoncer à l’opinion une énième campagne contre la corruption. Les actes des chefs d’Etat de gouvernement et de l’armée qui ont pris des initiatives de ce genre donnent une idée du fonctionnement du pouvoir, des différents clans qui le composent et des méthodes utilisées pour se maintenir en place. On relève même des situations où, pris au piège de ses propres décisions, le pouvoir est contraint à des contorsions intéressantes. Avoir pris quelques mesures anticorruption – à l’image du procès actuel-, en sacrifiant des lampistes et en multipliant les communiqués et autres déclarations de tonalité révolutionnaire est le dénominateur commun de tous les gouvernements qui se sont succédé actuellement, le tout facilité par une justice aux ordres fortement marquée par un abus d’obéissance à toute épreuve.

Le Matin d'Algérie : L'exemple de Chakib Khelil est édifiant, l'homme échappe encore à la justice et continue de commenter la situation du pays comme si de rien n'était...

Djilali Hadjadj (AACC) :  Chakib Khelil, pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, ou qui auraient encore des doutes, est l’homme des Américains et est donc sous leur protection en tout point de la planète. D’ailleurs votre question me fait rappeler l’entrevue que j’ai eue avec les diplomates américains à Alger, à leur demande, en avril 2013, « Le Matin » avait eu l’amabilité de publier le communiqué de l’AACC à ce sujet.

Lors de cette rencontre, mon côté provocateur avait pris le dessus : j’avais commencé par rappeler l’importance de la loi américaine de lutte contre la corruption de 1977 - enrichie et amendée depuis à plusieurs reprises-  dans un contexte international marqué ces derniers mois ( nous sommes en 2013) par les révélations sur un nombre important de grands scandales de corruption transfrontalière où l’Algérie est citée notamment : la «Foreign Corrupt Practice Act» (FCPA) - loi sur les pratiques de corruption à l'étranger -, loi américaine fédérale.

J’avais aussi rappelé à mes interlocuteurs que cette loi confie aux Cours américaines une compétence extraterritoriale pour juger les citoyens et entreprises américains qui auraient corrompu ou tenté de corrompre des fonctionnaires gouvernementaux étrangers, ou des candidats à des postes gouvernementaux. Et j’avais ajouté : « ce qui pourrait être le cas de l’ancien ministre algérien de l’Energie, Chakib Khelil, ayant la nationalité américaine et possédant d’importants biens immobiliers aux USA notamment, cité dans plusieurs grands scandales de corruption, tant au niveau de la justice algérienne que ses homologues italienne et canadienne ».

Il fallait voir la tête de ces diplomates : venir les tancer de la sorte, qui plus est, dans leurs murs ! L’impunité totale dont continue de jouir Chakib Khelil illustre bien le haut niveau de protection assuré par les Américains et leurs diverses officines.

Le Matin d'Algérie : Les manœuvres pour imposer une présidentielle largement rejetée par les Algériens n’augurent rien de bon pour la justice comme pour le reste des institutions ...

Djilali Hadjadj (AACC) : La  forte myopie politique et l’entêtement du pouvoir à maintenir ces élections à n’importe quel prix et à imposer une président-marionnette s’inscrit dans une démarche de changement dans la continuité, pouvoir fonctionnant de sursis en sursis, alors que pour des millions d’Algériens plus rien ne sera comme avant. Le pouvoir nous a tout pris, même la peur. Plus les discrédits du pouvoir se multiplient, plus son crédit s’amenuise.

Le Hirak y est pour beaucoup d’autant plus que la seule certitude c’est que cet extraordinaire mouvement citoyen se poursuivra et s’intensifiera bien au-delà de ce calendrier électoral, la voie pacifique étant son carburant et son énergie sans cesse renouvelés.

Le Matin d'Algérie : Si scrutin il y a le 12 décembre c'est grâce à l'institution militaire. Partant de là, celui qui sera annoncé comme gagnant jeudi soir pourra-t-il raisonnablement avoir une marge de manœuvre ?

Djilali Hadjadj (AACC) : Le pouvoir a déjà perdu et il le sait, mais n’est pas encore en état, ni prêt, de le reconnaître. C’est ce qui explique sa violence, cette répression et ces emprisonnements arbitraires, tout en évitant une interdiction  violente des manifestations populaires. Ce pouvoir illégitime accouchera d’un président tout aussi illégitime, fatalement intérimaire. Le pouvoir sera certainement amené – n’ayant plus le choix et ayant utilisé toutes ses cartouches- dans les prochaines semaines à accepter de véritables négociations  avec une opposition, pas uniquement partisane, plurielle et devenue largement majoritaire dans le pays. Sauf s’il venait à choisir la voie de l’aventure et du chaos pour le pays.

Auteur
Entretien réalisé par Hamid Arab