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REGARD

Du séparatisme et de l’universalisme

"Si vous voulez qu'on tolère ici votre doctrine, commencez par n'être ni intolérants ni intolérables." Voltaire

Aujourd’hui, j’ai décidé de ne pas parler de censure. Je ne dirai pas non plus que ma parole, et celle de mes amis, est étouffée. Je parlerai plutôt d’une totale méconnaissance des problèmes qui ne font pas que guetter, des complications qui sont déjà là, non pas seulement à notre porte, mais bien à l’intérieur de chez nous, dans le logement que nous occupons depuis belle lurette.

L’incendie s’est déclaré petit à petit et les flammes ravagent les lambris. Elles commencent même à lécher les poutres du plafond. Je parlerai plutôt d’une totale méconnaissance des mécanismes de la taqya et du prosélytisme soft. Vous savez, la politique doucereuse de ceux qui ont tendance à se présenter comme les éternelles victimes d’anciens régimes coloniaux. Ou les persécutés des quelques pays qui ne veulent pas mettre genoux à terre face à ces manifestations de plus en plus persévérantes d’une évangélisation forcée des quartiers. 

Cette ignorance vient de ce que le monde dans lequel nous vivons est en train d’être perturbé par un changement radical du regard que nous lui avons toujours porté. Les discours qui mettent au cœur l’expérience des femmes et des hommes libres qui refusent le dictat de toute parole sectaire sont vécus comme une volonté de cliver la société ou comme une menace pour la paix des faubourgs.

Je n’exagère pas. Je sais de quoi je parle. Il suffit d’aller, dans certains endroits précis, projeter un film, monter une pièce théâtrale ou tenir une conférence sur l’histoire de la Révolution française pour constater que ça peut être perçu comme une volonté d’exclure. Le simple fait de mettre au programme des écoles la grande histoire de ce pays, comme par exemple la journée révolutionnaire du 14 juillet 1789 ou la loi du 9 décembre 1905 codifiant la laïcité, peut être compris comme une agression contre une partie remuante de la population scolaire.

La relation que nous avons avec notre nationalité, dont nous sommes fiers, est appréhendée comme une trahison. Beaucoup de jeunes, issus de l’immigration maghrébine ou subsaharienne, ne manquent pas de préciser que la religion, léguée par leurs parents, est supérieure en envergure à la nationalité, que la majorité des jeunes restés sur le continent africain, leur envie.

Les intellectuels et les politiques, qui suivent ce mouvement séparatiste, en apportant une caution à ces réflexions séparatistes, pensent naïvement qu’il s’agit d’une main tendue du dominant au dominé. Comme une espèce de repentance déguisée, un mea maxima culpa au faîte de la contrition, une montée au Golgotha parsemée d’escales de résipiscences.

Sentir enfin l’absolution en soi parce qu’on a fait en sorte que le supplicié ait perdu toute faculté de souffrir. Ce qui est moins marrant, c’est de constater avec jouissance la nigauderie de ces experts qui plastronnent sur les plateaux de télévision et qui ne s’abêtissent qu’eux-mêmes. C’est aussi et surtout l’attachement à des racines et à des valeurs exogènes qui sont en totale contradiction avec ceux de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Ces pointures vigilantes se sentent le devoir de valoriser ce qui leur semble être méprisé comme la complaisance vis à vis de ceux qui vilipendent la communauté nationale. Je ne sache pas que la compréhension d’Edgar Morin vis-à-vis de Tarek Ramadan soit un cas unique.

En tendant la main aux « discriminés », ces pointures de la mise en abime des valeurs universalistes pensent rejeter une identité nationale réductrice et crispante. Ces sachants si instruits et si rompus au détournement des concepts veulent une unité dans la diversité. Ils veulent se faire l’écho vivant de la transplantation du canevas américain qui fournit les modèles valorisants d’un islam séparatiste et d’un vote apprécié suivant le poids mathématique du nombre des électeurs. Les américains n’ont-ils pas fait montre d’un archétype qui met en avant des figures qui ne peuvent émerger en France. Et Obama n’en est-il pas l’exemple parfait ?

Sauf que nous assistons à une surenchère de moins en moins acceptable comme l’instauration de jours fériés spécifiques puis des heures de prières journalières sur les lieux de travail, de l’introduction de l’enseignement islamique dans le cadre de l’Éducation nationale, de la généralisation des aumôneries et lieux de prière islamiques dans les espaces publics, du refus de la mixité, de la dispense des cours de sport pour les filles, du droit sacré au port du voile dans les lieux publics, de l’introduction de quotas dans l’administration, les médias et sur les listes électorales, de la reconnaissance des règles islamiques en matière de statut personnel (mariage, répudiation, polygamie, héritage, garde des enfants), de la remise en question progressive de la laïcité puis de l’exigence de statuts juridiques exorbitants en droit commun et enfin création, à terme, de partis politiques islamiques visant à défendre les intérêts des « communautés musulmanes ». Pas seulement en Belgique ou en Suède où les universalistes sont en train de se faire étriper mais un peu partout en Europe de l’Ouest.

Revenons à la France. C’est la nécessaire entrée en matière de la visibilité des différentes diasporas dans la composante française, non pas en promouvant les qualités intrinsèques de tel comédien, de tel écrivain ou de tel autre sportif mais en brandissant son ethnie et sa religion comme un drapeau qui ferait concurrence à l’emblème national. Une multitude de peuples éclatés qui feraient nation au sein d’une communauté nationale qui n’aurait en commun que le sol sur lequel cette pluralité vit. Ce sera le commencement de l’après Lumières qui sera forcément la négation de l’essence de la Révolution de 1789, des lois Jules Ferry de 1881 et de la loi de 1905, dates fondatrices de l’identité de ce pays.

Ces discours spécialisés dans la censure, quelle que soit leur orientation, ont tous, si ce n’est le même but, au moins le même effet : mettre en crise la légitimité des individus courageux au point qu’ils s’interdisent toute prise de position ontologique ou politique. On les voit sévir dans la sphère publique à la tête de partis politiques de gauche, dans les médias, dans des clubs divers et variés. Ils surveillent les réseaux sociaux en véritables stratèges du marketing de la déstructuration de tout ce qui fait la grandeur de ces lois pour lesquelles des femmes et des hommes se sont battus.

L’efficacité et la détestation de soi s’imposent comme mots d’ordres d’une structure sociétale qui fait de ses citoyens les geôliers de leur propre existence, paralyse les esprits pour les transformer en égos ambulants, obsédés par leur image et effrayés par leur propre reflet, tout en écartant qui fait de l’ombre au tableau — l’universalisme, l’homosexualité, le militantisme des femmes, la prise de parole qui contredit leurs projets… Les spécialistes qui battent constamment leur coulpe proposent satisfaction à ces populations à la marge de la République à leur besoin de consolation, encourageant l’épidémie de victimisation à outrance qui frappent certains professionnels de la persécution imaginaire. L’engagement lui-même devient paresse, sacrifiant la pensée aux postures et aux formules toutes faites et la prise de parole à démonstration violente.

Face aux islamo-gauchistes, aux élus despotiques, aux moralistes alternatifs, aux verts qui ne défendent que les soi-disant souffre-douleurs, peut-être ne faut-il pas tomber dans une démonstration naïve de l’hypocrisie de certains fossoyeurs de la République, ni les juger, ni les « censurer » à notre tour, mais plutôt s’interroger sur ce dont ces constats font symptômes et sur les portes qu’ils ouvrent sur le vide abyssal. Mes camarades et moi sommes censurés ici et là mais toute censure n’est-elle pas l’occasion d’une réinvention ? Quant à nous, universalistes militants, à quel moment choisissons-nous de nous taire ou d’élever encore plus le son de notre parole ?

Alors que les extrémistes s’affichent d’une manière décomplexée, comment leur faire face et comment poser des « limites » ? La liberté d’expression constitue-t-elle une forme de régulation de la contestation ? Quels sont les autres lieux de censure ? Entre élitisme des islamo-gauchistes et populisme de l’extrême-droite, comment le républicain se positionne-t-il face aux systèmes qui tentent de le faire taire, aux accusations qui sont portées contre lui ? Comment le voltairien peut-il encore briser les contours de la diffamation, échapper aux bassesses des autres camps pour proposer des projets qui feront perdurer les valeurs de la République une et indivisible ? 

Enfin, doit-on absolument voir dans le renouveau des censures auquel nous assistons une tentative d’ordonnancement du chaos dans lequel notre époque est plongée, une réaction face aux bouleversements des codes, à l’invention de nouveaux repères sociétaux dont on pourrait se réjouir ? Pour ma part, je crois au contraire qu’il faut s’inquiéter de ces mains tendues aux officines islamistes les plus réactionnaires alors que l’Assemblée nationale est en pleine crise de la représentation. Certains élus « insoumis » ont été éduqués à la prise de parole irresponsable, aux musèlement des idées, à la négation du sens de l’Histoire et à la marginalisation de tout ce qui fait République. 

Nous ne cesserons jamais de prendre la parole et de faire du bruit.

Kamel Bencheikh

Face à BarakaCity, au CCIF, aux mosquées aux prêches islamistes comme celle de Pantin, à Ummah City
 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain