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Chronique-Naufrage 

Féminicides et féminisme au bois dormant

Le féminicide s’accroît au jour le jour en Algérie,  touchant toutes les catégories du deuxième sexe : maman, épouse,  fiancée, sœur, fillette…

La nouvelle victime est une fille de 10 ans, Rymass, morte pendant une séance de « roqia ». Celle-ci est un exorcisme propre à l’islam, consistant à guérir les maux et maladies occultes par la récitation du Coran ; elle est faite par un homme appelé « Raqui ». Parfois, elle tourne au drame quand ce dernier utilise la violence et la torture pour  guérir le patient. C’est le cas de la séance subie par Rymass qui a causé sa mort. 

La croissance du féminicide  pousse à  poser des questions profondes et à  réfléchir sur le féminisme et la condition féminine en Algérie. 

Un. Quand un féminicide a lieu en Algérie, l’indignation du peuple est virtuelle. Les citoyens indignés publient sur les réseaux sociaux  l’inventaire des victimes  et  des hashtags creux. La toile devient momentanément le mur des lamentations. C’est le cas même des féministes, ou ceux qui se disent féministes.  Une indignation  éphémère qui sera suivie rapidement   par un silence abyssal. Ce qui fait accroître paradoxalement le féminicide.  

Deux. Le féminicide révèle les grandes  brèches de la loi algérienne. L’État est responsable. S’inspirant de la charia islamique, la loi n’est pas donc  indépendante mais  influencée par la religion. L’article 222 du Code de la Famille  stipule qu’« en l’absence d’une disposition dans la présente loi, il est fait référence aux dispositions de la charia ».

Ainsi, l’imam est plus important que le juriste. Il faut savoir que la charia n’est pas l’islam. C’est une fabrication des pays du Golfe pour transformer la religion en une nomenclature de halal-haram.  Une talibanisation de l’islam basée sur les fausses interprétations. Selon cette charia, la femme doit se soumettre au mari pour accéder au Paradis. Dans un hadith douteux, on parle même de la prosternation de l’épouse au mari. 

Ce côté religieux de la loi engendre des articles injustes  envers la femme. Par exemple, l’épouse  ne peut pas divorcer mais demander le divorce auprès du conjoint  car la charia voue le pouvoir à l’homme.  Celui-ci peut cependant divorcer sans motif convaincant, alors que  pour demander le divorce, la femme doit disposer d’une  ou plusieurs raisons qui sont du nombre 10. Et même avec des motifs clairs, sa demande est souvent rejetée parce qu’il est honteux qu’une épouse gagne son procès contre son mari. Parce que le Code de la famille est exagérément «masculinisé». 

Ainsi, la femme recourt au «kholaà» : procédure qui lui permet de se séparer de l’époux sans son accord, moyennant une somme d’argent. C’est donc une sorte d’humiliation officielle pour acheter sa liberté même si c’est la faute de l’homme. Les exemples d’injustices sont nombreux : interdiction du mariage de l’Algérienne avec un non-musulman (le contraire est permis), autorisation par le juge  du mariage de la mineure, interdiction de l’adoption, autorisation de la polygamie, non-égalité dans l’héritage, etc.

Le Code pénal contient à son tour des injustices envers la femme. Exemples : pénalisation de l’avortement; quand une mineure enlevée épouse son ravisseur, celui-ci est pardonné  par la justice ; le meurtre et les violences sont excusables quand l’un des conjoints surprend l’autre en flagrant délit d’adultère ; le pardon met fin aux poursuites…

Certains féminicides ont été motivés par l’adultère. Le coupable est souvent, voire toujours, l’époux ; on n’a pas encore  vu une femme tuer son mari dans ce cas.  Certes, la trahison est  un fait grave, mais excuser  le meurtre de l’épouse est un deuxième crime. Sinon, à quoi sert un Tribunal quand la loi de la jungle est tolérée, quand l’humanité devient dérisoire? 

Voilà, comment mettre fin au féminicide quand la loi elle-même est pleine d’injustices envers la femme ? 

Trois. Le féminicide dévoile le poids énorme de la tradition qui encourage la misogynie.  Depuis la nuit des temps, l’Algérienne soumise inocule à sa fille  la soumission.   Et ainsi de suite, jusqu’à voir en 2020 des Algériennes instruites et cultivées accepter les coups du conjoint ou copain comme des preuves d’amour, lui donner le mot de passe de son Facebook, lui céder le salaire,  fermer les yeux quand il la trahit ou se remarie…

Selon la tradition, la femme qui poursuit en justice son mari ou divorce,  salit l’honneur de la famille, de la ville, et du pays entier. Elle sera effacée de l’existence et  n’aura même pas droit à son nom : on l’appellera par des insultes comme « Hadjala » (péjoratif de divorcée), ou « farkha » (batârde), « kahba » (pute) selon la situation. Suivant aussi la tradition, le mâle ne voudra pas d’une divorcée car son hymen est déjà déchiré. Elle ne sera courtisée  que par les obsédés sexuels. 

Selon la tradition, la femme est une éternelle mineure qui ne peut pas survivre sans tuteur. Quand une fillette est violée, sa famille préfère la marier (même au violeur) pour sauver l’honneur que de dénoncer le criminel. Ça s’explique par la phrase-psychose: « que diront les autres ? ».

Bref, un seul mot illustre la dominance de la tradition : « h’chouma » (la honte), un mot réservé aux femmes. Honte de divorcer, de faire un PV, de dire NON, d’être une femme…Le mâle profite de cette faiblesse pour mieux aiguiser sa violence et son phallocentrisme.  

La  famille est  donc responsable du féminicide. Elle ordonne à sa fille de se taire puis l’enterre en silence après l’homicide. « Mektoub » (destin) dira-t-elle.  La fillette Mylissa a eu la séance de Roqia chez elle, avec la volonté de son papa qui doit normalement être en prison avec le Raqui. Par  tradition, il a choisi l’exorcisme à la place d’une clinique spécialisée. Complice de sa mort.  

Les  télévisions promeuvent la tradition. Certaines  émissions, bien  regardées, diffusent des séances d’exorcisme, rendant l’humain un fonds commercial. Des émissions de la honte.  Le pouvoir n’ose pas les interdire tant qu’elles ne  perturbent pas sa sieste. 

Quatre. Le féminicide révèle la grande faiblesse,  voire la léthargie, du féminisme algérien. Aujourd’hui, contrairement à un passé récent, le féminisme algérien n’existe qu’à travers des associations fantômes et des pages Facebook. Pas de travail concret dans la société. Les pseudo-féministes organisent de temps en temps des colloques pour bavarder sur des sujets rabâchés, lire des textes tirés du net,  rédiger un rapport plein de mensonges,  manger des pâtisseries au jus,  et finir avec des selfies. Pour dire qu’ils travaillent. 

En 1991, Souad Khodja a publié un bel essai féministe, A comme Algériennes (éd. ENAL). Aujourd’hui, il n’y a pas un travail pareil ! 

Le féminisme est une lutte avant d’être une liste nominative et un bureau. Depuis la mythique Lysistrata jusqu’à  l’Égyptienne Alia Magda El Mahdy, en passant par la Kahéna, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi. Lutter pour dénoncer et revendiquer. Aucun droit ne vient avec un communiqué. Sans lutte, la femme d’aujourd’hui n’aurait pas le droit au vote, au travail, au salaire égal de l’homme…Et vice versa : moins de lutte, plus d’injustices. Bref, le féminicide s’accroît parce que le féminisme régresse. 

Lutter ne veut pas dire faire la guerre. C’est l’antonyme de « croiser les bras ».  C’est avoir une structure, qui est un ensemble d’éléments interdépendants. Comment ?  Manifester pacifiquement et légalement  dans la rue parce qu’elle est le centre de toutes les luttes ;  sillonner  le pays pour faire des statistiques et glaner des témoignages; créer des médias féministes; signer des pétitions ; sensibiliser partout et surtout dans les villages reculés ; constituer des partis et des associations indépendants… 

Illustration. Tant d’Algériens  parlent de l’abrogation en bloc du Code de la Famille et oublient que d’autres Codes véhiculent aussi des inégalités envers la femme. Et il ne suffit pas de parler pour parler, mais de réaliser un projet-alternative professionnel. 

Aussi, il ne suffit pas de centrer la lutte sur les lois mais conjuguer  tous les éléments de la structure déjà citée. Un système cohérent. À quoi sert d’abroger ou d’ajouter un article  quand des milliers de femmes sont analphabètes, quand la victime n’a pas les frais de l’avocat, quand la femme kabyle ou targuie ne maîtrise pas les langues de la Loi (arabe et français) ?

La réponse est là : il faut combattre  l’analphabétisme, engager des avocats bénévoles, adapter les lois en amazigh... Par exemple, en Europe les violences contre les femmes se sont multipliées avec le confinement dû au Covid-19 ; des gens luttent pour proposer des loyers gratuits aux victimes. 

 En somme, le féminicide augmente pour plusieurs facteurs. Le grand responsable pour lutter contre  ce  forfait est bel bien le féminisme. Sinon, il n’a pas de légitimité. Sa lutte est un système qui doit prendre en considération tous les éléments (loi, société, traditions…). Et en Algérie, ou dans les pays lui ressemblant, le féminicide diminuera ou disparaîtra quand le féminisme au bois dormant se réveille de sa torpeur. 

 

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur