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REGARD

Ferhat Mehenni, ce premier «hiraki » forcé à l’exil et l’oubli !

Ce n’est pas parce que la vérité blesse ou dérange qu’il faille l’occulter ou l’ignorer !

Dans la soirée du lundi 7 ou celle du mardi 8 octobre, une rumeur folle circulait sur le Web, annonçant en termes abjects d’exaltation, la mort de Ferhat Mehenni. J’avoue que pendant de sacrés moments de flottement j’y avais crû et m’étais laissé aller à un dépit impossible à quantifier. Et voilà ! me disais-je, l’un des nôtres qui s’en va sans que nous n’ayons jamais eu l’occasion de lui rendre quelconque hommage à la mesure de son combat. D’autant que, comment convaincre qui que ce soit d’une quelconque bonne foi quand l’hommage n’est rendu qu’aux termes de la destinée de la personne honorée ? C’est trop facile pour tout regard porté par l’observateur libre et désintéressé.  

Alors, en guise de réplique à telle rumeur propagée par un groupe de déjantés, quelques mise-au-points et autres faits de bravoures, ci-après rappelés.

En entendant ces slogans « Casbah-Bab-el-oued, Imazighen », les hommes de ma génération ne peuvent s’empêcher d’avoir une pensée de gratitude et de reconnaissance à ce maquisard de la chanson kabyle dont les textes virulents envers ce pouvoir de chenapans constituent la charpente originale à ces envolées chantonnées sans relâche depuis le 22 février. Car, du « nekkini dh’Amazigh » Ferhat Imazighen Imoula nous en a servi à gorge déployée sous les années de braise identitaire et de dictature de Boumediene. Ces années sombres pendant lesquelles s’exprimer en langues du terroir était considéré comme une offense à la moustache médino-mecquoise de l’envahisseur colonel.

Il me revient à la mémoire, une ballade à la fin des années 1960 dans la rue Bab-Azzoun, en compagnie de deux cousins ; Ramdane, le benjamin d’un an et Boussad l’aîné de quelques saisons. Entre Ramdane et moi coulaient des échanges en Kabyle fluide et sans complexe qui faisaient résonner les arcades à les faire rompre de vibrations acoustiques. Gêné par nos ardeurs gutturales du terroir, Boussad presse le pas pour éviter de s’afficher avec une Amazighité transformée par je ne sais qui à Alger en véritable tare qu’il était préférable de dissimuler si on voulait admettre, et se confondre avec, une « algéroisité » supérieure, en étant partie prenante de la formule « je suis algérien donc je suis fier d’être arabe » qui prévalait en ces temps-là. Ayant immédiatement saisi l’objet de l’empressement de notre aîné à éloigner ses pas et son corps des nôtres, Ramdane et moi nous mîmes à hurler « Wa Voussaâad, ardjouuu, achimi th’tsazaladh aka ? », le forçant à accélérer la cadence d’éloignement et la « h’chouma » qui va avec.

Alors, vous pensez bien que ce slogan rallongé parfois en « El-Harrach, Belouizdad, Casbah, Bab-El-Oued, Imazighen » prend des allures de revanche subtile sur ce reniement de nos racines. Un reniement, faut-il le rappeler, encouragé, voire exalté par nos politiques de 1962 à 2019, qu’ils occupassent le pouvoir ou qu’ils ne fussent que de simples satellites en mal de reconnaissance, à l’image de Ali Benflis, lui qui rêve de présider à la destinée de tous les Berbères fiers d’avoir été arabisés par l’Islam (**).

Nous en étions donc à ces pas incertains dans un monde où nous étions contraints de nous fondre dans un moule qui ne ressemblait en rien au modèle original quand, à la Fac d’Alger, début des années 1970, Boumediene avait toléré quelques cours de tamazight dispensé par l’immense Mouloud Mammeri. Bien que les cours eussent été coincés dans la plage horaire qui rime avec faim, entre 12h et 14h, l’engouement était tel que l’amphi ne désemplissait pas. Il arrivait souvent à mon petit cosinus (terme emprunté de la trigonométrie pour designer nos petites copines) de ne pas trouver de place en se rabattant sur des séances de pratique avec le « k’baïli bounou-bounou » que le destin avait arrangé pour la petite algéroise formatée à du « ka3 wa el’ba3, wa el-khalkhal m’raba3 » d’ordre supérieur.

On le sait maintenant, ne tolérant pas que tel succès s’amplifiait, Boumediène mit un terme définitif à ces agitations linguistiques qui s’éloignaient de la « sirrat el moustaquim » en ne renouvelant pas la chair de berbère à Dda L’mouloud. 

Mais le flambeau berbère était déjà bien haut pour ne pas choir, porté par d’autres bras, d’autres Hommes. Parmi eux Ferhat M’henni. Un Ferhat Mehenni qui exhausse la revendication identitaire à son firmament avec 3 albums qu’il est conseillé à tout Hiraki version 2019 de découvrir ou de revisiter pour se convaincre du fait que s’il y a un homme qui mérite le titre de premier Hiraki d’Algérie, c’est bien Ferhat Mehenni !

Imaginez un peu, du temps de Boumediène, oser s’attribuer le nom de Ferhat Imazighen Imula et se fendre de 2 albums aux titres percutants de provocation à l’égard des moustaches du dictateur : « Chants révolutionnaires de Kabylie », et « Chants berbères de lutte et d’espoir » ! Au-delà de textes justes et lucides, la musique est d’une harmonie à vous donner la chair de poule. Nous vous conseillons de l’écouter au plus vite et sans modération.

Vint ce 3me album, au début des années Chadli, dans lequel Ferhat revisite les 20 ans d’indépendance du pays en les résumant par des formules à faire pâlir d’admiration et d’envie tout Hiraki, version vendredi (*).

«Casbah Bab-el-oued Imazighen, » cela fait 40 ans que Ferhat vous le dit. Pour preuve, ces quelques morceaux de ce 3e album choisis. 

Oh toi le Baathiste

Fais donc jaillir des cornes de nos fronts

Pour qu’en arabes nous nous transformions

Quant à moi, je le revendique :

Je suis Amazigh

Sans mensonge ni délire

Chuuut, que nul ne t’entende le dire

Amazigh, en emblème de nos racines

Il saura arracher cet arabisme-eddine  

Même si cela passe par la prison 

Tant que vérité nous réfutons 

….

L’Algérie brillera

De ses enfants s’enchantera 

En airs de liberté se remplira

L’Amazigh c’est l’Algérien et sa moitié

L’Algérie a bon cœur 

Pour chacun elle offre coupe et fleur

De plus, elle aime ses enfants

Pour eux ample est sa protection….

Un jour notre rêve deviendra réalité 

De cet arbitraire qui se chiffre en années

Par ses enfants en communion et volonté

L’Algérie sera prémunie et protégée

….

Voilà l’Algérie rêvée et chantée, à sa liberté défendante, par Ferhat M’henni bien avant que Bouteflika ne vienne la transformer en cauchemar et que Gaïd Salah, en héritier hilalien, ne rêve de finir le travail de destruction identitaire entamé par ses prédécesseurs.

Avec ce petit rappel concis, celui qui croit encore que Ferhat M’henni est un ennemi de l’Algérie, diligenté par je ne sais qui, et juste pour le plaisir fragmenter le pays, il faudra faire quelques séjours à El-Harrach ou Berouaghia pour comprendre la rupture d’un homme avec un pouvoir qui renie son existence, jusqu’à vouloir effacer son ADN de la planète Terre. À cet égard, si un étalon de l’ADN berbère devait être déposé à Breteuil, nous devrions exiger qu’il porte le nom d’Imazighen Imoula.

L’Algérie rêvée par Ferhat dans les années 1970 est identique à celle de ce flambeau porté par l’ensemble du pays contre ces héritiers des banou-hillal formatés pour empêcher toute liberté. Alors, au lieu de lui jeter la pierre et lui reprocher ces retranchements imposés par les ennemis déclarés de l’Algérie (car on ne me fera pas croire qu’un responsable qui décide de fermer les accès à Alger est animé du moindre projet radieux pour le pays) il serait bien plus judicieux de lui reconnaitre ce titre de premier Hiraki contre la dictature des généraux, et l’implorer de faire honneur aux premiers jalons de son combat contre la bêtise militaro-FLiNtox qui a gangréné le passé, le présent, et peut-être bien  l’avenir de nos tribus (au sens affectif) !

Quand on voit ces forcenés des cavernes prendre une place de plus en plus inquiétante dans les marches, avec des slogans où les « illaha illa allah » se disputent les « Gaïd Salah yeskat bi-idhni Allah », on se dit que le Hirak a plus que jamais besoin de se réapproprier une stature de la dimension de Ferhat pour éradiquer toute velléité islamiste que le pouvoir ne manquerait pas (et il semble bien qu’il le fasse déjà) de faire monter au créneau pour nous faire peur et assurer sa survie !

Vous voilà tous avertis !

Entre Gaïd Salah et Ferhat M’henni, le choix est vite fait. Pour la simple raison que je ne crois pas impossible de raisonner ce dernier et le convaincre d’adhérer à du « K’baïli-3arbi-M’zabi-Chaoui-Targui… khawa khawa » sur fond de sublime « Casbah Bab-el-oued Imazighen ». Quant au premier et ses prédécesseurs, qui n’a pas essayé…sans succès ?

Reste la chose politique. Quelle est la meilleure façon de gouverner ce pays qui fait 4 fois la France en superficie tout en gardant la spécifité de chaque région, en la considérant comme richesse à faire fructifier et non comme malheur à éradiquer ? Il appartient aux politiciens d’en débattre sans passion ni quelconque animosité des uns envers les autres. Autonomie régionale ? Décentralisation ? Entités Fédérales ? Autres formes bien pensées ? Si on laisse l’intelligence algérienne faire et débattre, je ne crois pas impossible la résolution de toutes sortes d’équations pour en finir avec les grandes supercheries politique et sociale qui ont prévalu jusqu’ici.  

Loin de toute prétention à quelconque vérité absolue, libre à chacun de méditer, de se faire Sa propre répartition entre le vrai et le farfelu…La liberté par tous revendiquée ne commence-t-elle pas par celle d’une pensée vagabondant à son propre gré, et jamais imposée ? J’aimerais tant croire, et depuis le 22 février, on y croit, que le pays a enfin retrouvé cette amazighité depuis la nuit des temps écrasée par moult colons endoctrinés pour humilier des générations d’ethnies qui ne demandaient qu’à vivre tranquilles à l’ombre bleue de leurs figuiers !

K.M.

Notes

(*) Chaque titre interprété par Ferhat Mehenni se déguste sans modération. Chaque couplet rivalise d’ingéniosité avec ces slogans Hirakis renouvelés chaque vendredi. À part que ces chants provocants, Monsieur M’henni les balançait, en maquisard esseulé, à la face de ces patibulaires dictateurs qui se succèdent en occupants indus d’une casa d’El-Mouradia mise sous la tutelle d’une « caserna » remplie d’apprentis officiers !  

https://www.youtube.com/watch?v=nU3D9lr3HFg&list=PLt30cogx7UUbUT-BJPNRS6LJN_O_iv5Im&index=2

https://www.youtube.com/watch?v=1gq1eRLWb2k&list=PLt30cogx7UUbUT-BJPNRS6LJN_O_iv5Im

À contrario du combat authentique de Ferhat, Ali Benflis a depuis longtemps troqué son ADN de Chaoui contre du faux importé d’Arabie : 

(**) https://www.lematindalgerie.com/la-rengaine-indigeste-de-lamazigh-arabise-par-lislambseif


 

Auteur
Kacem Madani