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REGARD

FLN et MNA, la guerre fratricide

«La guerre, c’est faire que la terre mange la chair des hommes.» Mencius

Il y a eu un moment dans l’histoire de France, dans des temps qui ne sont pas si reculés que ça, des zones interdites et des camps de regroupement. En plein Paris, des pâtés de maisons étaient tabous, les tournées de policiers y étaient déconseillées et les promenades complètement proscrites.

C’est seulement lorsque les échos des fusillades cessaient que les sonneries des véhicules des autorités se faisaient entendre dans ces quartiers et que les cars de police, faisant également office d’ambulances, débarquaient leurs agents faisant fonction de brancardiers pour évacuer les cadavres. Puis renaissait le silence. Jusqu’à ce que s’agitaient de nouveau d’autres justiciers.

L’administration française laissait faire les choses. Elle préférait l’expectative à l’offensive des bulldozers pour araser les terrains, abattre les murs, dégager les gens… Les cours des miracles s’étaient peu à peu délitées depuis la Seconde Guerre mondiale. Les enclaves misérables avaient peu à peu été effacées de l’environnement social.

Depuis 1954 et le déclenchement de la guerre d’Algérie qui n’était perçue que comme des évènements, ces quartiers ont été conquis par les nord-africains parce que les autochtones les fuyaient.

Alors que la criminalité de droit commun se chiffrait en quelques unités par an, la criminalité spéciale constituée par les crimes entre « français musulmans » faisait plusieurs centaines de victimes annuellement sans que les pouvoirs publics n’y faisaient ou n’y pouvaient rien. Hommes, femmes ou enfants étaient abattus ou épargnés au gré des rencontres, des mots d’ordre des états-majors ou du bon fonctionnement des armes automatiques.

On croirait rêver si les pistolets ne s’entassaient pas au point de remplir un bureau, si les corps ne s’entassaient pas au point de bloquer la morgue, si les dossiers ne s’entassaient pas au point de bloquer les consciences. Cette guerre d’Algérie n’a pas seulement rajeuni la France, elle a aussi restitué aux cœurs troublés par la paix retrouvée après la défaite allemande le flegme des inquisiteurs.

La page sur laquelle on a inscrit en lettres d’or la Déclaration universelle des droits humains était tournée. Désormais, les autorités en charge de veiller sur la population n’étaient plus gardiennes de la sécurité de chacun et la police n’en était plus le défenseur. Le régime du droit a abdiqué en faveur du régime du mépris.

La question est de savoir si une loi qui renonce à la légalité est elle-même légale. Cette loi avait comme décidé de dire : « Désormais pour ce qui concerne les algériens, nous admettons l’anarchie, désormais la police n’a plus vocation à appliquer pour les nord-africains les lois communes qui sont suspendues. » 

Les morts succédaient aux morts. La guerre fratricide qui mettait aux prises les anciens alliés du MTLD occasionnait des dégâts entre les factions rivales du MNA et du FLN. Sur le décret d’application du texte qui a été promulgué le 16 mars 1956 figuraient quatorze mesures, depuis l’interdiction de circuler, l’assignation à résidence, les mesures pour contrôler l’ensemble de la presse, la possibilité de suspendre tout fonctionnaire par décision immédiatement exécutoire, jusqu’à l’obligation de déclarer à la police toute personne hébergée, la possibilité de fermer une salle de spectacle… Et la possibilité pour le préfet d’appliquer tous actes nécessaires pour constater les crimes et délits contre la sûreté intérieure et extérieur de l’Etat.

Cette possibilité donnait une autonomie énorme aux forces de police pour jouer le jeu de la délation, des arrestations, perquisitionner, tomber sur des documents compromettants… L’empirisme policier de ce temps-là répugnait de se mêler des règlements de comptes entre clans rivaux : autant de fellaghas en moins !

La police avait déjà besoin d’assez de maîtrise pour ne pas choisir une des parties et laisser les algériens s’entretuer et, ainsi, aggraver les divisions. Il fallait juste constater que tant le FLN que le MNA faisaient étalage de buts identiques, l’un s’est vu par la suite officialisé et l’autre excommunié.

Y a-t-il un historien qui puisse nous dire un jour combien de dégâts ces combats fratricides ont occasionné ? 

Auteur
Kamel Bencheikh, écrivain