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REGARD

France-Algérie : entre la nuit et le jour, il n’y a pas de mur

"Heureux sont les martyrs qui n’ont rien vu", Bessaoud Mohand Arav

Dans les bouleversements qu’a connus la société algérienne colonisée puis décolonisée, on insiste toujours sur les conséquences de la colonisation rarement sur la phase de décolonisation. L’ordre colonial français était une occupation du territoire par « l’épée et la charrue » ; l’ordre étatique algérien serait une appropriation privative des richesses du sol et du sous-sol algériens par « la plume et le fusil». Si la violence exercée par la colonisation était légitimée par la prétendue mission « civilisatrice » de la France, la violence légale de l’Etat algérien s’effectue au nom du « développement ».

Les mots changent mais les desseins sont les mêmes. L’enjeu des pouvoirs depuis l’aube de l’humanité n’est autre que la soumission de l’homme à l’ordre établi c'est-à-dire l’acceptation de son statut de sujet.

La France est partie mais ses intérêts sont préservés. « Quand la hache pénétra la forêt, les arbres dirent le manche est des nôtres ». Ils vont reproduire les méthodes d’oppression du colonisateur et poursuivre la trajectoire  économique et sociale tracée (Plan de Constantine avec pour objectif la concentration des populations sur la bande côtière pour mieux les contrôler).

Ce schéma d’aménagement du territoire d’inspiration coloniale mis en œuvre au lendemain de l’indépendance a eu pour conséquences la concentration des populations dans les villes conduisant au bétonnage des terres agricoles fertiles  du pays sur le littoral et la pollution des côtes de la méditerranée.

A contrario, les hauts plateaux seront abandonnés dans un état de sous-développement plus adaptés à recevoir des industries de transformation avec une répartition spatiale équilibrée de la population par la création de villes nouvelles. Cette gestion autocratique, anarchique et irresponsable de la société et des ressources du pays n’est nous semble-t-il pas étrangère à l’influence et l’attraction de la France sur/par les « élites cooptées » du pays, aujourd’hui vieillissantes pour la plupart, maintenue en activité malgré leur âge avancée et finissent presque tous dans un lit parisien.

Elle s’insère parfaitement dans la stratégie de décolonisation du général De Gaulle, engagée dès 1958 à son retour au pouvoir et parachevée en 1962 par la signature des accords d’Evian dont la partie la plus secrète a été semble-t-il largement exécutée. Elle a permis à la France d’accéder à la pleine reconnaissance internationale en tant que grande nation (indépendance énergétique), à l’unité nationale retrouvée (menace guerre civile évitée par le général de Gaulle) et au rang de puissance nucléaire (premiers essais concluants au Sahara) et a miné l’Algérie post coloniale par la dépendance économique (viticulture, hydrocarbures, importations), par la division culturelle (langue, religion, ethnie), et par l’émergence d’un régime politique autoritaire soucieux des intérêts de la Métropole.

En imposant un schéma institutionnel dont la logique de fonctionnement était radicalement opposée à celle de la société indigène, et un modèle économique, étranger aux réalités locales, le colonisateur préparait en fait la société postcoloniale à l’échec de la modernisation politique et du développement économique.

Sur le plan économique, le colonisateur français avait orienté la production de ses « ex colonies » vers l’extraction des matières premières et leur acheminement vers l’industrie française. Il avait également limité le développement des industries manufacturières des pays colonisés afin de faciliter la vente des produits manufacturés français vers ses « ex colonies ». Sur le plan agricole, les cultures vivrières tournées vers les besoins des populations autochtones (économie de subsistance), avaient été abandonnées et remplacées par  les cultures spéculatives destinées à la métropole (vins, tabacs, agrumes etc.).

L’héritage colonial a placé les dirigeants algériens devant plusieurs stratégies théoriquement possibles mais pratiquement explosives, eu égard au contexte historique de l’époque C’est dans cette situation géopolitique (guerre froide entre les deux superpuissances USA-URSS, montée en puissance du panarabisme arabe, accélération de la décolonisation, mouvement des non-alignés, tiers-mondisme en vogue etc.) bien particulière qu’un système de gouverance militaro-rentier a vu le jour.

Il va s’appuyer dans un premier temps sur l’accaparement des biens abandonnés par les colons  déclarés « biens vacants » c’est à dire propriété de l’Etat (terres, usines, commerce, biens immobiliers) et dans un deuxième temps sur la nationalisation des hydrocarbures qui consiste dans le transfert de la propriété des gisements pétroliers et gaziers à l’Etat algérien c'est-à-dire pratiquement aux détenteurs du pouvoir. Les algériens ont été formatés par la colonisation pour s’autodétruire en se dressant les uns contre les autres selon la vieille formule « diviser pour régner » qui a fait l’ascendance et la prospérité de l’occident et le déclin et l’atomisation du monde arabo-musulman.

Face aux Etats continents (USA, Chine,  Indes, Brésil, Europe), les micro-Etats de l’Afrique et du Moyen Orient s’inclinent et n’opposent aucune résistance devant le pillage de leurs ressources non renouvelables et se montrent par contre arrogants et méprisants à l’égard de leurs propres peuples.

A la fin du XXème siècle, les macro-Etats détruisaient le mur de Berlin et savourent aujourd’hui la paix retrouvée. Au XXIe siècle, les micro-Etats dressent des murs entre les peuples et rivalisent en armement pour s’opposer les uns aux autres au profit des intérêts étrangers. Pourtant, toutes les frontières sont aberrantes et artificielles mais aucun chef d’Etat arabe et africain ne veut remettre en cause les frontières héritées de la colonisation, chacun tient à sa petite épicerie qu’il veut protéger des supermarchés.

L'Afrique du Nord des peuples est une donnée sociologique indéniable et les Etats Unis d’Afrique, une voie salutaire à l’émancipation des peuples par la disparition des micro-Etats africains qui font le lit des intérêts occidentaux.

Malheureusement trop de murs séparent les peuples, trop d’hommes de pouvoir s’y éternisent et très peu d’hommes d’Etat émergent dans ce monde de faucons où l’hirondelle ne fait pas le printemps. 

En 1962, l’Algérie n’est pas partie de zéro, elle a hérité des dizaines d’années d’efforts de l’administration coloniale  qui a implanté des structures, des habitudes et des valeurs étroitement dérivés de celles en vigueur en France. Il est arrivé qu’une révolution faite par des valeureux algériens ayant remporté une victoire éclatante sur l’ennemi se soit trouvée confisquée par des parvenus de l’indépendance de tous bords, qu’elle a elle-même installé dans tous les rouages de l’Etat pour en assurer le fonctionnement, vont gravir rapidement les échelons jusqu’à atteindre le sommet de l’Etat.

Ils le feront comme ils ont appris à le faire c'est-à-dire comme  s’il s’agissait d’une province coloniale française, « un morceau de la France » c’est à dire une administration pour « indigènes » au lieu et place d’un Etat de droit souverain de citoyens libres et égaux. Ils ne pouvaient pas le faire parce qu’ils ignoraient les ressorts de l’Algérie profonde et de ses pesanteurs.

La spécificité de la société algérienne, c’est qu’elle ne permet pas aux forces de s’auto-transformer, de s’autoréguler, de s’autogouverner, de s’accroître. Une maladie qui remonte à des millénaires d’histoire. L'Afrique du nord fût la terre promise de tous les impérialismes méditerranéens : phéniciens, romains, vandales, byzantins, arabes, turcs sans parler des français.

Ces invasions multiples et variées ont façonné la mentalité des autochtones dans leurs rapports avec leur prochain. Il est l’étranger. Etranger à sa famille, à son clan, à sa tribu, à son douar, à sa région..

Pour des jeunes frustrés et désespérés, humiliés et brimés par des parents narcissiques, déçus par la politique, écœurés par le sport, n’ont pour toute activité que la recherche d’un emploi qui leur procure une certaine dignité. Ils savent que la dignité d’un peuple ne dure qu’un jour, le jour de l’indépendance.

Le reste du temps, c’est l’indignité. Hier avec la colonisation française, aujourd’hui, avec la dépendance aux hydrocarbures. Entre la nuit et le jour, il n’y pas de murs. Entre la vie et la mort, il n’y a pas de pont. Entre les Etats et les peuples, il y a un monde sidéral. « Les Etats fouillent les tombes, les peuples s’y projettent ».

Auteur
Dr A. Boumezrag