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HOMMAGE

Francis Jeanson : la défaite des tribuns

Serait-elle, cette posture discursive, si malveillante qu’elle exige que l’hommage soit la rançon versée au moralisme bourgeois, en contrepartie, accordée aux dominés, de l’accès au sens commun ?

Le sens se paie et la voix tient à son narcissisme. Francis Jeanson nous quittait il y a de cela dix ans. Le philosophe qu’il était était le disciple de l’espoir fécondant. 

1- La vertu ingrate

L’idée qui consiste à considérer le philosophe comme l’observateur de l’évolution et de l’existence des grands concepts aux dépens de la vie commune (articulée souvent sur des problématiques mineures)  a été battue en brèche par feu Francis Jeanson. Celui-ci joignait l’intellect à l’affect sans tomber dans les passions bourgeoises : la rigueur ne veut pas dire la neutralité à laquelle adhèrent toutes sortes d’opérateurs scientifiques voués au culte de la centrité décrétée par les professeurs assidus à la textualité. Certains professeurs croient pouvoir reproduire les rapports de force selon les normes de la ligne et de la grammaire. Disciple et rebelle, Jeanson dérangeait les centres bourgeois obsédés par l’idée de vouloir contrôler les espaces de savoir. Ils libèrent l’essence du sens en contrepartie de l’appareil qui fabrique les images et permet la survie des systémacités stérilisantes. Les receleurs du sens ne sont jamais inquiétés par les appareils répressifs. La paraphrase n’est forcément pas un plagiat, mais celui-ci est le carburant de l’essentialité humaine : tous apprennent de tous. Le philosophe propose l’écriture d’un pacte existentiel vidé de toute passion assassine. 

2- Le salut politique

Les luttes idéologiques sont auditionnées par le constat politique. Je ne pense pas que ta silhouette cesse de rendre visite à sa sœur qui croupit à la prison El Harrach où notre héros national, Lakhdar Bouregaâ (jeté en prison par les forces contre-révolutionnaires de l’Etat militaro-bureaucratique et bourgeois), paie la morale de ses actes par le sacrifice de son corps. Ton repos est traversé par les gémissements de tes compatriotes réduits à ne voir que par le prisme religieux. Jeanson est une civilité dont l’ontologie n’est pas fermée par les faux positionnements politico-historiques.

L’idéalité est acculée à accorder aux compositions profanes le droit de se convertir en groupes où le Concept est la clé des nœuds existentiels. Les colonisés partageaient un espace intime avec Jeanson, à tel point de fabriquer une idéologie qui transcende les subjectivités diverses qui sont nées de psychés traumatisées par les temps assassins. Qui peut nous consoler du crime commis contre nos frères, dont Yveton ? Le dû n’échappe qu’aux verbalisations artificielles.

Nous n’avons pas encore payé ce que nous devons à feu Fernand, à savoir la fondation d’une république démocratique et sociale et l’unification de l’Afrique du nord dans une entité qui pourrait être une référence psycho-idéologique des forces progressistes et un rempart aux divers blocs impérialistes.  La guillotine, qui trouve des adeptes, dont des éminences, est trop légère pour exiger d’autres têtes : la technique croit en le pouvoir de l’Existence torturante. Fini le mythe bourgeois, bonjour les mythologies temporalisantes. Jeanson dégrade le mot pour le rendre ouvrier des syntaxes porteuses de sens conçus dans les moralisations (fausses et militarisantes) du discours. Les hors-la-loi ne sont pas des rebelles bourgeois : il n’y a pas d’images de héros destinées à passionner les masses. Jeanson est l’Algérianité en tant que concept de l’éthique révolutionnaire : réduit à la clandestinité, il est resté attaché à l’idéal.

Le héros jette le masque mis par le romantisme pour se couvrir d’une conscience qui sait se multiplier par les temporalités hégémoniques : la conscience, peut-on comprendre, est un processus où chaque instant libère ses actes d’examen de la factualité. Jeanson nous apprend que la conscience est l’acte de résurrection de la psyché confisquée par les divers embourgeoisements. Que fait un normalien à Alger ou à La Paz ? 

3- La modestie de l’éthique

Arrêter l’œuvre bourgeoise pour arrimer les peuples à l’Action humaine. Jeanson pousse les concepts au plus haut degré de questionnement : être philosophe, c’est donner aux concepts le droit de s’écrire avec une encre qui décide de son sort idéologique. Nos frères sont sommés d’accepter de fêter avec nous la naissance de la nation : Jeanson n’accepte pas d’être le visionnaire de la révolution. Il défie l’élitisme pour se considérer l’agent utile des opprimés.

Alors que les militaristes se prennent pour les guides moralisateurs du peuple (un bourgeois avec une troupe fait un tyran avec une bible ou un coran, un meurtrier serein, un moralisateur décomplexé et un bourgeois arrogant : cela ouvre la voie au fascisme), Jeanson se met dans la gueule du loup pour inscrire le politique dans les logiques de la discipline militante. Notre aîné n’a pas rusé avec l’Histoire : la lutte est une affaire pas seulement de dignité, mais de rigueur intellectuelle et de l’éthique de l’Action. 

C’est-à-dire que la tendance politique n’a pas été détournée pour un quelconque chantage incarné par les factualités faussement généreuses, ou par un quelconque positionnement narcissique : Jeanson et la bande à Sartre ont réagi à la tyrannie de l’Instant par la conviction de la présence historique.

La névrose de l’encore pas eu lieu, son local a été fermé le temps de laisser le corps être persécuté par les forces droitières. Le tremplin des pulsions bourgeoises a profité aux peuples opprimés et aux élites asphyxiées par la posture historique qui les contraint à s’inscrire dans un camp en positionnant par binarisme. Il reste, pour les intellectuels, beaucoup à faire. L’œuvre de massification du savoir humanisant (le politique en temps de paix artificielle) doit se départir de toute tendance moralisatrice. 

Jeanson aide le FLN pas par la doctrine verbeuse que les militaristes manipulent à souhait, mais par la conviction d’agir utilement pour la révolution. Le surmoi de l’entité révolutionnaire est la posture la plus confortable, prise, d’ailleurs dans la révolution algérienne, par les militaristes. Ceux-ci se sont fait aider par les bourgeois et les conservateurs. Les bourgeois se sentent loin de la politique qui est la voix des opprimés et des minorités, alors que les conservateurs veillent à l’ordre apolitique (source de désordre des espaces psycho-affectifs de la collectivité).

Auteur
Madi Abane
 

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