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COMMENTAIRE

Gaïd Salah : feu à volonté !!!

C’est un discours à l’arme lourde contre le mouvement de dissidence populaire qu'a donné Ahmed Gaïd Salah mercredi 10 juillet. Le vice-ministre de la Défense ne s’embarrasse désormais plus de rhétorique pour dénoncer ces millions d’Algériens qui sortent tous les vendredis pour réclamer le changement radical de régime.

Avec machiavélisme pourtant, il continue à soutenir que « l'institution militaire (…) vise fondamentalement à prendre en considération les revendications du peuple et ses aspirations légitimes, lors du processus consistant à trouver les solutions constitutionnelles à cette crise politique ».

Un jour seulement après la fin des 90 jours de l’intérim de Bensalah, Gaïd Salah invoque toujours la Constitution allègement bafouée. A peine croyable !

Dans la foulée de son long discours où l’emphase le dispute à la menace, Ahmed Gaïd Salah fait la part belle à l’institution qu’il dirige. C’est de bonne guerre ! Mais pourquoi la guerre aux opposants si l’on est dans un ordre constitutionnel conforme à la démocratie ? La réponse est dans la question.

"Tous les efforts qu'a consentis l'institution militaire jusque-là, sont des efforts qui respectent essentiellement l'intérêt suprême de la patrie. Cet intérêt suprême qui requiert nécessairement la fédération des efforts de tous les hommes de bonne volonté parmi les enfants de l'Algérie et la mobilisation de leurs déterminations afin de préparer de manière effective et sérieuse la tenue des prochaines élections présidentielles, dans les plus brefs délais, à travers l'adoption de la voie du dialogue national serein et constructif auquel ont fait appel les bonnes initiatives avec leurs contenus réalistes et raisonnables", persiste le patron de l'Armée.

Mieux encore, le général-major qui ne fait pas de politique ira jusqu’à faire des projections en parlant de sa solution d’une élection présidentielle et d’"assises d’un Etat de droit". Sommes-nous tenus de le croire quand on sait qu’un ancien moudjahid de 86 ans est jeté en prison pour avoir donné son avis ? Peu sûr.

Le chef d’Etat-major se répète et insiste sur l’organisation de la présidentielle dans "un délai raisonnable". C'est son mantra.

Droit dans ses bottes de vieux général tout imprégné de concepts de l'ancien monde, Gaïd Salah s’élève contre "ceux qui répugnent le bon déroulement de ce processus constitutionnel judicieux, à l'instar des slogans mensongers, aux intentions et objectifs démasqués comme réclamer un Etat civil et non militaire".

Le militaire ne fait pas de politique. Mais il s’agace de la liberté prise par les Algériens à le brocarder et ne supporte plus les slogans des marches. Après les emblèmes amazighs désormais interdits, Gaïd Salah vient de signifier aux millions d’Algériens de revoir leurs slogans.

Le général-major poursuit avec cette science de cynisme dont il fait preuve depuis que le destin de l’Algérie a basculé à la fin de l’hiver : "Ce sont là des idées empoisonnées qui leur ont été dictées par des cercles hostiles à l'Algérie et à ses institutions constitutionnelles".

Et de pointer ces « maudits » ennemis : «Des cercles qui vouent une haine inavouée envers l'Armée Nationale Populaire, digne héritière de l'Armée de Libération Nationale, et envers son Commandement national qui a prouvé par la parole puis par les actes qu'il demeure au service de la ligne de conduite nationale du peuple algérien et qu'il nourrit un dévouement inébranlable au serment qu'il a fait devant Allah, le peuple et l'histoire".

Le généralissime ne nous dit pas plus sur ces ennemis de l’intérieur, il préfère agiter ses moulins à vent, menacer, mettre en doute la sincérité de toutes ces femmes, ces centaines de milliers de jeunes, de fonctionnaires, d’ouvriers, d’étudiants qui, toutes les semaines crient leur à leur façon leur amour de cette Algérie et leur envie inentamée de faire de cette terre un pays de liberté et d’espoir.

"Tenir cet engagement sincère commence à effrayer les supplétifs et les inféodés de la bande, au point où ils ont commencé à mener des campagnes aux objectifs bien connus, pour remettre en cause toute action qu'entreprend l'institution militaire et son Commandement novembriste, ainsi que tout effort que consent chaque fils dévoué à cette patrie".

Là encore, on est prié de croire contre le bon sens que le commandant Lakhdar Bouregaâ, officier de la valeureuse ALN, est un suppôt du colonialisme. Hallucinant scénario !

"Pour ce faire, ils ont adopté la voie des appels directs au rejet de toute action qui peut concourir à résoudre la crise, croyant qu'ils pourront échapper à l'emprise de la justice. Toutefois, nous leur adressons une sérieuse mise en garde, que l'Algérie est plus chère et plus précieuse pour qu'elle soit, elle et son peuple, victimes de ces traîtres qui ont vendu leur âme et conscience et sont devenus des outils manipulables voire dangereux entre les mains de ces cercles hostiles à notre pays." Qui sont les traîtres ? Les manifestants qu'il affirme pourtant accompagner dans leur révolution ? A voir...

Pas plus que ce qu'il serine depuis plusieurs semaines, Ahmed Gaïd Salah ne fait pas de politique ici puisqu’il nous a certifié et a juré sur Allah. Il ordonne, sans plus. Aux bras policiers et à la justice d’exécuter ses oukases.

"Cette mise en garde nous est dictée par la quintessence même des prérogatives qui nous sont dévolues et ce que requiert la nature des nobles missions sensibles, que l'Armée Nationale Populaire a l'honneur d'en porter le fardeau. Ces missions vitales considèrent la sauvegarde de la souveraineté nationale et la préservation de l'intégrité territoriale et l'unité populaire de l'Algérie, ainsi que la pérennité de sa sécurité et sa stabilité, comme étant sa pierre angulaire, et l'Armée Nationale Populaire, digne héritière de l'Armée de Libération Nationale est une forteresse aux fondements solides, fondée sur une base historique saine qui insuffle dans les cœurs qui accordent à l'histoire sa juste valeur tous les motifs de fierté et d'orgueil".

Ahmed Gaïd Salah s’arroge le droit de défendre l’Algérie, grand bien lui fasse. Mais mépriser les Algériens que de croire que ces millions de manifestants ne soient pas prêts aussi, si la nécessité se fait sentir, de se sacrifier pour leur pays. Car, dans le cas où le vice-ministre de la Défense l’oublie, ce sont ces millions d’Algériennes et d’Algériens frondeurs pacifiques qui ont permis de neutraliser la mafia des Bouteflika. Et d’arrêter la prédation du pays. C’est la mobilisation populaire qui a empêché un funeste 5e mandat à l’Algérie.

Puis martial, il lance un ultime mise en garde avant :«Il est certain que c'est l'appareil de la justice qui statuera sur ce qui adviendra de ces traitres et prendra toutes les dispositions équitables, mais dissuasives et rigoureuses au demeurant. Aussi, quiconque a l'audace d'attenter à l'Algérie, à l'avenir de son peuple et la pérennité de son Etat, ne pourra échapper à la sanction et la justice s'occupera de lui tôt ou tard. C'est là le dernier avertissement à l'égard de tous ceux qui marchandent avec l'avenir de la patrie et de son intérêt suprême. »

Le vice-ministre de la Défense a une aversion avérée du drapeau amazigh. Et par-delà sans nul doute la dimension identitaire véhiculée par cet emblème. Il le dit avec ses mots empreints d’invocations de chouhadas et autres ficelles patriotiques.

«Ceux-là qui considèrent le fait de porter atteinte à l'emblème national et manquer de respect au drapeau national, symbole des chouhada et source de fierté de toute la nation algérienne ; je dis que ceux-là mêmes qualifient ceux qui ont failli envers le peuple et la patrie de prisonniers politiques et de prisonniers de l'opinion. Est-ce raisonnable ? Se croient-ils aussi intelligents au point de pouvoir duper le peuple algérien avec ces inepties et ces manigances ? Croient-ils que le peuple algérien permettra à quiconque d'insulter son emblème national ? Ceux-là ne sont pas les enfants de ce peuple et ne savent guère sa vraie valeur, ni ses principes ou le degré de son attachement à son histoire nationale. C'est là la mentalité des corrupteurs, car un esprit impur génère une opinion impure et altérée, un comportement vicié et une attitude immorale. Telle est la nature des choses. »

Mais alors ceux qui portent le drapeau palestinien font-ils aussi de ces ennemis de l’Algérie que notre vice-ministre de la Défense ne supporte plus ?

Jouant sur les concepts, il mélange sciemment "colonialisme" et "corruption". L'intention n'est pas dénuée de calculs. Et glisse même sur la pensée benabiste en parlant de "consciences colonisables".

Pour finir, Gaïd Salah revient sur ce qu’il appelle la bande sans préciser clairement ses pensées (comme toujours) et lance un dernier avertissement sur sa volonté d’encadrer les marches « La bande, dont les abjections inavouées ont été démasquées, possède encore des inféodés et des mandataires dans la société et elle œuvre encore de façon encore plus claire à infiltrer les rangs des marches populaires et impacter la nature des revendications populaires légitimes, voire, tenter d'orienter ces revendications selon les intentions abjectes de cette bande, ce qui requiert, et je le répète encore une fois, plus de vigilance et de prudence concernant l'encadrement de ces marches".

Le message est sans nuance, le chef d’Etat-major ne se contentera plus d’interdire l’emblème amazigh, il ne supporte plus qu’on le dénonce dans les marches. C’est un nouveau cran dans la série qui se prépare. Car il est manifeste que Bensalah très malade, l’institution militaire est décidée à organiser une présidentielle avant la fin 2019. Mais le peut-elle seulement sans la volonté de ces millions d’Algériens qui s’expriment toutes les semaines ?
 

Auteur
Yacine K.