Aller au contenu principal
Body

REGARD

Heureux sont les martyrs qui n’ont rien vu !

«Entre la nuit et le jour, il n’y a pas de mur ».

Dans les bouleversements qu’a connus la société algérienne colonisée puis décolonisée, on insiste toujours sur les conséquences de la colonisation rarement sur la phase de décolonisation. L’ordre colonial français était une occupation du territoire par « l’épée et la charrue » ; l’ordre étatique algérien serait une appropriation privative des richesses du sol et du sous-sol algériens par « la ruse et le fusil». Si la violence exercée par la colonisation était légitimée par la prétendue mission « civilisatrice » de la France, la violence légale de l’Etat algérien s’effectue au nom du « développement ».

Les mots changent mais les desseins sont les mêmes. L’enjeu des pouvoirs depuis l’aube de l’humanité n’est autre que la soumission de l’homme à l’ordre établi c'est-à-dire l’acceptation de son statut de sujet. Ne dit-on pas « que la force de tout pouvoir réside dans le consentement de ceux qui lui obéissent ».

Le rapport entre contestation et répression, domination et émancipation est reconduit dans l’Algérie postcoloniale. Se proclamant être  l’incarnation de la souveraineté populaire et considérant l’Algérie décolonisé comme un « butin de guerre et non une responsabilité », les dirigeants algériens gèrent les ressources du pays (le foncier, l’immobilier, les hydrocarbures et les autres secteurs) comme étant des biens propres légaux et considèrent la population comme un troupeau de moutons dont on a confié la garde. Tantôt, le berger les amène à l’abattoir, tantôt aux pâturages selon les désirs et la volonté du propriétaire.

La France est partie mais ses intérêts sont préservés. « Quand la hache pénétra la forêt, les arbres dirent le manche est des nôtres ». Ils vont reproduire les méthodes d’oppression du colonisateur et poursuivre la trajectoire économique et sociale tracée (Plan de Constantine avec pour objectif la concentration des populations sur la bande côtière pour mieux les contrôler). Ce schéma d’aménagement du territoire d’inspiration coloniale mis en œuvre au lendemain de l’indépendance a eu pour conséquences la concentration des populations dans les villes conduisant au bétonnage des terres agricoles fertiles  du pays sur le littoral et la pollution des côtes de la méditerranée.

A contrario, les hauts-plateaux seront abandonnés dans un état de sous-développement plus adaptés à recevoir des industries de transformation avec une répartition spatiale équilibrée de la population par la création de villes nouvelles.

Cette gestion autocratique, anarchique et irresponsable de la société et des ressources du pays n’est nous semble-t-il pas étrangère à l’influence et l’attraction de la France sur/par les « élites cooptées » du pays, aujourd’hui vieillissantes pour la plupart, maintenue en activité malgré leur âge avancée et finissent presque tous dans un lit parisien. Elle s’insère parfaitement dans la stratégie de décolonisation du général De Gaulle, engagée dès 1958 à son retour au pouvoir et parachevée en 1962 par la signature des accords d’Evian dont la partie la plus secrète a été semble-t-il largement exécutée.

Elle a permis à la France d’accéder à la pleine reconnaissance internationale en tant que grande nation (indépendance énergétique), à l’unité nationale retrouvée (menace guerre civile évitée par le Général de Gaulle) et au rang de puissance nucléaire (premiers essais concluants au Sahara) et a miné l’Algérie post coloniale par la dépendance économique (viticulture, hydrocarbures, importations), par la division culturelle (langue, religion, ethnie), et par l’émergence d’un régime militaire autoritaire soucieux des intérêts de la Métropole.

En imposant un schéma institutionnel dont la logique de fonctionnement était radicalement opposée à celle de la société indigène, et un modèle économique, étranger aux réalités locales, le colonisateur préparait en fait la société postcoloniale à l’échec de la modernisation politique et du développement économique.

Sur le plan économique, le colonisateur français avait orienté la production de ses « ex colonies » vers l’extraction des matières premières et leur acheminement vers l’industrie française. Il avait également limité le développement des industries manufacturières des pays colonisés afin de faciliter la vente des produits manufacturés français vers ses « ex colonies ». Sur le plan agricole, les cultures vivrières tournées vers les besoins des populations autochtones (économie de subsistance), avaient été abandonnées et remplacées par  les cultures spéculatives destinées à la métropole (vins, tabacs, agrumes etc.).

L’héritage colonial a placé les dirigeants algériens devant plusieurs stratégies théoriquement possibles mais pratiquement explosives, eu égard au contexte historique de l’époque :

-    Accepter l’héritage et poursuivre la voie tracée par le colonisateur français c'est-à-dire poursuivre la voie capitaliste ;

-    Contester son héritage et emprunter à titre transitoire une voie non capitaliste,

-    Refuser l’héritage colonial et s’engager dans la voie de la construction du socialisme selon le modèle marxiste-léniniste ;

-    Accepter l’héritage sous forme d’inventaire et s’efforcer de chercher une troisième voie à mi-chemin entre le capitalisme et le socialisme ;

Il est clair que le socialisme eu égard au contexte historique de l’époque était une référence quasi obligée du discours des gouvernants. Cela s’explique aisément un régime dictatorial dépourvu de toute légitimité propre ne peut durer qu’en recherchant le soutien populaire. Et il ne peut le faire que de deux manières soit en mettant l’accent sur l’islam, soit en se réclamant du socialisme.

Pour les dirigeants algériens, une fois la souveraineté retrouvée, l’islam devait s’effacer de la scène politique, et céder la place aux idéologies nationalistes (panarabisme nassérien) et matérialistes (autogestion yougoslave et socialisme soviétique) qui ont trouvé en Algérie un terrain propice à leur expansion. C’est dans cette situation géopolitique (guerre froide entre les deux superpuissances USA-URSS, montée en puissance du panarabisme arabe, accélération de la décolonisation, mouvement des non-alignés, tiers-mondisme en vogue etc.) bien particulière qu’un Etat militaro-rentier a vu le jour.

Dans un pays comme le nôtre, l’Etat repose sur l’armée et la rente lesquelles ont données naissance à une société infantile et improductive. Cette société est constituée de rentiers et de laissés pour compte entre les deux il y avait une minorité de travailleurs honnêtes et compétents tenus en respect par des contrats à durée déterminée.

La précarité dans des emplois productifs est érigée en un instrument redoutable du pouvoir pour sévir et dissuader les compétences qui osent sortir la tête de l’eau. Les uns émargent visiblement à la rente  ce sont « les travailleurs qui fonctionnent». Ils touchent un revenu mensuellement. Ils disposent de syndicats et de partis politiques défendant leurs intérêts. Les autres sont invisibles au regard de l’Etat, ne fonctionnant pas selon les règles du système, ils ne bénéficient d’aucun revenu et donc de protection sociale (assurance, retraite etc…).

Pour ce qui est la population dite ’« active » par l’Etat, elle touche un salaire sans contrepartie productive en compensation de son soutien implicite ou explicite au système en place. L'armée au pouvoir a choisi d'appuyer le développement sur les recettes pétrolières c'est à dire sur l'extérieur plutôt que sur le travail c’est à dire les forces internes productives. Il s’agit bien d’un système politique à hégémonie militaire durable fonctionnant au pétrole et au gaz polluant tout sur son chemin. Aucun secteur n’est épargné.

A quoi est due cette dérive ? « L’esprit de la révolution sera trahi par l’esprit militaire ». Il est arrivé qu’une révolution faite par des valeureux algériens ayant remporté une victoire éclatante sur l’ennemi se soit trouvée confisquée par des parvenus de l’indépendance de tous bords, qu’elle a elle-même installé dans tous les rouages de l’Etat pour en assurer le fonctionnement, vont gravir rapidement les échelons jusqu’à atteindre le sommet de l’Etat. Ils le feront comme ils ont appris à le faire c'est-à-dire comme  s’il s’agissait d’une province coloniale française, « un morceau de la France » c’est à dire une administration pour « indigènes » au lieu et place d’un Etat de droit souverain de citoyens libres et égaux.

 

Auteur
Dr A.Boumezrag
 

Ajouter un commentaire