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Chronique-Naufrage

Hirak 2 : tutoriel pour réussir la révolution 

Le Hirak algérien a célébré le 22 février 2021 son deuxième anniversaire. Sa vraie date de naissance est le 16 février 2019 à Kherrata mais les dates n’ont pas d’importance.

Le temps est relatif. Son nom aussi sur lequel philosophent de faux intellectuels (éveil, réveil, révolution, mouvement…) n’a pas d’importance. Ce qui compte  c’est son existence : le Hirak est là, il EST…Pour réussir cette révolution en marche, un certain tutoriel est utile. 

1-Le Hirak n’est pas uniquement politique. C’est un ensemble de petites révolutions au sein de la révolution comme l’indiquent les divers slogans  brandis et scandés dans les marches. C’est un système cohérent : selon le structuralisme, le système est un ensemble d’unités disparates mais interdépendantes dont aucune ne peut exister sans les autres. Ainsi, on peut parler d’un Hirak politique qui fustige le pouvoir totalitaire et ses composantes pourries ; d’un Hirak social qui  réfute toutes les crises de la société (pouvoir d’achat, logement, chômage…) ; d’un Hirak féministe qui veut en finir avec la misogynie soutenue par le pouvoir lui-même ; d’un Hirak  philosophique  qui revendique toutes les  libertés (d’expression, de pensée, du corps, du désir…) et  permettra à l’Algérien de dire « je suis moi-même pas un Autre »…

Bref, le Hirak touche tout ce qui fait l’humanité d’un citoyen. Réduire cette révolution à la politique c’est garantir son échec et résumer  l’humanité du citoyen à sa carte électorale. Le piège dans lequel sont tombées L’Egypte et la Tunisie ; enivrés par le départ des dictateurs, les gens ont cessé de manifester. Le pouvoir algérien est très rusé ; il joue la carte des limogeages et des remaniements  de pions pour donner l’illusion du changement. 

2- Pacifisme jusqu’au bout. Il faut protéger chaque instant le caractère pacifique des manifestations. La violence est un avantage pour le pouvoir qui la provoque lui-même pour en profiter. Dès que le peuple vire vers la violence, le pouvoir justifie sa répression, instaure le  couvre-feu, et diabolise la révolution ; « voilà, ce peuple veut casser le pays : il ne veut pas de changement, il veut la matraque donc» dira-t-il. En plus, le pays n’est pas le pouvoir : l’Algérie avec sa belle géographie, son identité riche-complexe, appartient au peuple. Si un hôpital  était saccagé, les têtes du pouvoir s’en esclafferaient car elles se soignent à l’étranger.

3-Pas de leader (s). Le Hirak est né dans la rue, avec miracle comme Jésus ou Hay Ben Yaqzan. Il est merveilleux. Il doit son existence à tous ces Algériens, hommes et femmes, vieux et jeunes,  installés ici  ou à l’étranger. Tous ces Algériens sont des héros : il faut saluer leur courage et leur  détermination face à un pouvoir qui  ne voit que son propre orgueil au miroir. Choisir un ou des leaders est une erreur fatale : le pouvoir va négocier avec eux en leur offrant des postes de luxe et beaucoup de privilèges pour avorter la révolution. La duplicité et l’hypocrisie sont un art en Algérie. Certains noms marchaient parmi les foules et du jour au lendemain sont devenus les amis gâtés du pouvoir ; tant de citoyens en ont été déçus parce qu’ils sacralisaient ces noms. Faire la révolution est un travail de déconstruction et de désacralisation : c’est la sacralisation qui fait d’un chef d’Etat, qui est un simple citoyen, un Dieu. 

Maintenant, certains noms s’autoproclament les fondateurs et leaders du Hirak. Il vaut mieux ne pas citer leurs noms pour ne pas leur faire de la publicité ; un zéro devient important quand on lui ajoute un chiffre.  Aussi, les détenus d’opinion, sont des gens courageux qu’il faut saluer mais ne jamais sacraliser. Kamel Eddine Fekhar, paix à son âme, n’avait pas droit à la vie à cause de son militantisme ; il  a été tué  par l’injustice algérienne en prison. Mais jamais il n’a pompé son torse et joué le leader. Autre exemple : Mohammed Benchicou a été le premier opposant de Bouteflika du temps où les gens n’osaient pas dire un mot sur le pouvoir ; il a payé cher son courage mais n’a jamais dit qu’il était un ancêtre de la révolution. 

Les journaux et TV ne donnent pas la parole au peuple qui est la source originelle  du Hirak. Leurs chroniqueurs et analystes…se disent politologues par imposture et jouent les « je sais tout ». Vaniteux donneurs de morale et charlatans d’oracles !  Leur but : se faire de la publicité en commercialisant la révolution. Celle-ci n’a pas de tribune, juste des cris honnêtes et des slogans francs. En somme, tous ceux et celles qui participent au Hirak, avec les divers moyens (écriture, marche, activités, blog, photo…) sont des héros, égaux, sans aucun leader.  

4-Pas de fascisme. Le fascisme instaure la pensée unique dans le pays, celle du pouvoir. Celui qui pense différemment de lui est un paria, un ennemi. Cependant, même dans les marches du Hirak, le fascisme se faufile pour interdire toute diversité. Les militantes  pro-féministes et les extrémistes religieux dits islamistes  étaient insultés ; des arabophones insultent des Kabyles et vice-versa…C’est une contradiction de  faire une révolution et en même temps véhiculer le fascisme qui est caractère du pouvoir. Il faut laisser les féministes, les extrémistes,  les homosexuels…dire ce qu’ils veulent dire. La  rue appartient à tout le monde. Même ceux qui, achetés, manifestent pour le pouvoir et contre la révolution, sont libres de manifester. Le but du Hirak n’est pas d’imposer une pensée unique, mais d’avoir une Algérie plurielle pour tous les Algériens. Le fascisme mène à la haine, la haine au crime. La décennie noire (1990) en témoigne.  Avec le temps, tous les masques (religieux, opportunistes, mercenaires, etc) tombent et seul le Hirak restera debout. 

5- Briser la barrière de la peur. C’est le pouvoir qui l’installe. Pour lui, manifester c’est choisir le chaos. Faux-exemples à l’appui : la Syrie, la Lybie, la décennie noire…Aussi, le pouvoir adopte la répression (matraque, gaz, arrestations arbitraires…) pour faire peur aux citoyens et les éparpiller. Habité par la trouille, le citoyen s’accroche au pouvoir comme sauveur, le chef d’Etat devient père spirituel. Avec le départ de Bouteflika, tant d’Algériens répétaient avec inquiétude : « qui sera notre leader ?». Quand le peuple se révolte, le pouvoir tremble de peur car l’illusion de sa force suprême s’évapore ; sauf qu’il se maquille pour paraître fort. Le pouvoir a tellement peur qu’il coupe Internet, bloque les rues par les camions de police et divers gestes enfantins. À Alger en ce moment, il y a plus de policiers que d’arbres ou de réverbères ; Alger la blanche devient la bleue. 

6-L’Autre n’est pas un ennemi. Pour avorter la révolution, le pouvoir diffuse l’idée du complot étranger. Pour lui, les gens qui manifestent sont des agents de la France et de l’Occident. Des  traîtres, harkis !  Les médias l’aident à installer cette idée. La normalisation du Maroc avec Israël est un avantage pour le pouvoir algérien : une « preuve » que le danger est proche de l’Algérie. La France et l’Occident en général ne sont pas l’ennemi de l’Algérien : ces géographies ont aussi leurs soucis. L’ennemi de l’Algérien est ce clan mafieux qui  spolie les richesses et ne veut pas lâcher les commandes du pouvoir. 

7-Différents mais unis. Pour avorter le Hirak, le pouvoir joue aussi la carte de la division. Il crée des conflits internes entre arabophones et Kabyles, femmes et hommes, gens du Nord et ceux du Sud…Le meilleur exemple est  l’interdiction du drapeau amazigh dans les marches alors qu’il n’est qu’un des symboles de l’identité algérienne. Le pouvoir a réussi ainsi à créer une polémique  incendiaire imbibée de haine et de racisme. Une fois les gens divisés, les rues se vident peu à peu et le Hirak s’estompe telle une flamme.  L’Algérie est un énorme puzzle de différences ; la différence est une richesse. Les manifestants doivent rester différents mais unis  pour un but commun : réussir le Hirak. 

8-Courage et persévérance. Pour affaiblir le Hirak, le pouvoir joue sur l’essoufflement favorisé par le temps. Tout en menant  sa propagande de contre-révolution, il attend  que le peuple s’essouffle et rentre chez-lui. Cette technique a réussi dans certaines villes où peu de gens manifestent contrairement au début. Beaucoup de citoyens se posent cette question : « après des mois de Hirak, on a gagné quoi ? » Le problème n’est pas le Hirak mais le pouvoir qui bâtit des murs pour empêcher tout changement.  Toute révolution  exige du courage et de la persévérance. Son existence au présent est déjà  un grand triomphe. Si le Hirak n’avait pas jailli, les Algériens auraient encore eu comme président  le cadre de Bouteflika. Alors comme disait le grand Darwich dans son poème-hommage (Contrepoint) à Edward Said : « Allons, allons   vers notre demain». Que notre Demain porte les belles couleurs du Hirak !

Auteur
Tawfiq Belfadel, écrivain-chroniqueur