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REGARD

Hommage à l’historien et ami Pierre Guichard

L’historien Pierre Guichard nous a quittés dans la nuit du 5 au 6 avril des suites d’un cancer. Il a accompagné notre association le FORSEM depuis ses débuts et sa perte s’ajoute à celle des historiens André Nouschi en mars 2017 et Gilbert Meynier en décembre de la même année, tous deux membres importants de notre association.

Gilbert était une dynamo, Pierre un compagnon de route discret, mais fidèle, apportant à notre association le prestige d’un grand savant plus connu en Espagne et au Maghreb qu’en France, car il ne faisait aucun tapage médiatique.

L’une des rares fois où il avait accepté de passer à la télévision fut à Berbère TV à l’invitation de l’écrivain et ami Youcef Zirem le 25 avril 2016 sur l’imposant ouvrage collectif qu’il avait dirigé : "Par la main des femmes. La poterie modelée du Maghreb", coédition musée des Confluences et Maison de l’Orient et de la Méditerranée-Jean Pouilloux, septembre 2015.

Voici quelques points de repère pour illustrer son périple :

Né en 1939, agrégé d’histoire en 1964, il fut un ancien élève de la Casa de Velasquez à Madrid où il acquit les outils pour écrire sa thèse et s’initier à l’archéologie. À son retour en France, il fut maître-assistant à l’université de Toulouse, puis professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université de Lyon 2, de 1976 à 2004. Sa femme, Marie-Thérèse, exerça le métier de professeur d’histoire et géographie en lycée. Ils eurent trois enfants et plusieurs petits-enfants.

Il pilota un réseau d’UNIMED (Union des universités de la Méditerranée) dans les années 1990 (avec pour têtes de pont les universités de Barcelone, Aix, Lyon, Tunis, Rabat, entre autres) et maintint un lien scientifique et intellectuel fécond avec le Maghreb : nos collègues du sud de la Méditerranée n’ont pas oublié son travail de navette désintéressé.

Spécialiste des sources écrites, il se passionna également pour l’archéologie (sites sur la « frontera » entre chrétienté et islam en Espagne) et la poterie au Maghreb. Il avait, à la fin de son périple, noué un lien fort avec des amis algériens dans la région de Khenchela où il avait découvert l’Algérie en guerre en 1959 à El Méridj, à 50 km au nord de Tébessa, il venait juste d’avoir 20 ans. Il était là en tant qu’étudiant stagiaire pendant deux mois en juillet-août 1959 à la SAS d'El-Méridj où il s’était occupé des enfants dans une école. Le gouvernement avait organisé à ce moment des séjours pour les étudiants qui le souhaitaient, à titre, à la fois "informatif" et "propagandiste".

Quand il ne pouvait y parvenir par Alger à cause des séquelles des « années noires », il passait par le Kef à la barbe des douaniers évanescents dans la Tunisie en révolution. En 2006 grâce à ses amis algériens et tunisiens, il était heureux de retourner à Tébessa et visiter El Meridj en passant par la route d’El Ouenza jusqu'à Halloufa. De retour à Tébessa il a fait avec ses amis une brève halte au sanctuaire du saint local, ancêtre de la tribu des Ouled Sidi Yahya ben Taleb.

Pierre fut un savant accompli, membre correspondant de l’Académie des Lettres et Inscriptions, et un homme de contact entre les deux rives de la Méditerranée, nouant à la fin de sa vie des liens précieux avec des érudits locaux francophiles dans une région proche des Nememcha (Tebessa) en Algérie presque coupée du reste du monde au début du XXIème siècle.

Quelques ouvrages de notre ami à retenir pour les non-spécialistes :

Outre sa thèse très neuve consacrée à l’acculturation de l’islam au sein de la population ibérique (Structures sociales « orientales » et « occidentales » de l’Espagne musulmane, Paris , Mouton La Haye, 1977), se détachent son beau livre de synthèse consacré à Al-Andalus. 711-1492, Hachette Littératures, 2001 et des directions d’ouvrages essentiels pour faire le point sur les savoirs acquis sur les mondes musulmans à l’époque médiévale :

États, sociétés et cultures dans le monde musulman médiéval en collaboration avec Jean-Claude Garcin et Thierry Bianquis, PUF, trois volumes, 1995-2000.

Les débuts du monde musulman, VIIe -Xe siècle, en collaboration avec Thierry Bianquis et Martin Tillier Nouvelle Clio, 2012.

À Marie-Thérèse, sa veuve, et ses enfants, au nom du FORSEM, nous voulons dire toute notre sympathie attristée.

Que la terre soit légère à notre ami regretté.

Zaher Harir, Tahar Khalfoune et Daniel Rivet