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OPINION

 İnterroger les cendres et autopsier les crimes (II)

La curieuse concordance géographique et calendaire (même localité et même jour) interpelle d’emblée sur les déploiements d’un crime commis à l’endroit le plus emblématique, précisément là où les souvenirs ont ancré ou encré le combat des montagnards ayant affrontés en mai 1857 l’armée française et la lutte salvatrice du "théoricien de la Révolution", Abane Ramdane.

2) Lien entre d’éventuels incendiaires et d’avérés criminels

Le lynchage d’un homme de 38 ans, escorté ce mercredi 11 août de quatre acolytes venus en voiture à partir de Miliana (ville située à 110 km à l’Ouest d’Alger) et comptant sans doute comme lui se porter physiquement au secours des « amis kabyles à l’épreuve des feux», pose de lancinantes questions. İl interroge similairement sur les contingences opaques enfermant, en fin d’après-midi, le baroudeur-artiste dans un fourgon de police stationné à l’intérieur du commissariat principal de Larbaâ-Nath-İrathen alors que trois heures auparavant, le désormais accusé de pyromanie, témoignait encore, face caméra (il accordera une double interview à la télévision), de l’ampleur de la catastrophe.

L’explication initiale et officielle stipule que, voulant dissiper les soupçons énoncés envers sa personne, il se serait rendu volontairement pour signifier aux représentants de l’ordre sa version des événements, transposition qu’une foule d’énergumènes, déjà passablement chauffée à blanc par les allégations cathodiques d’un pouvoir assertant que des intrus allumaient des feux en Kabylie, refusera d’entendre. L’extirpant brutalement du véhicule, de prompts justiciers-pyromanes le tabassèrent, le traînèrent par les bras, le mutilèrent, l’immolèrent, tandis que des reporters en herbe prenaient, parfois sourire aux lèvres, des selfies, déclenchaient les instantanés d’un massacre collectif à partager avec des internautes épris de sensations fortes.

Filmé par des dizaines de téléphones portables et exposé tel un trophée au milieu de la Place Abane Ramdane (agencée au centre-ville) jusqu’aux heures tardives de la morne nuit, le cadavre-tronc renvoyait sur l’écran de milliers de curieux l’image-totem d’une vengeance prétendument acceptable car justifiée par la loi du Talion : par le vertueux honneur tribal. Le mercredi 11 août 2021, le pire du pire, tout ce que les algériens traumatisés s’échinaient à oublier après les boucheries de la "décennie noire" (pendant laquelle des hordes de psychopathes coupaient les corps à la hache), sonnait à la porte de l’Histoire, rappelait que des démons sortis de ses abysses frappaient toujours, qu’une autre trainée de poudre risquait de faire exploser ce qui restait d’unité nationale. Les commentaires parlant dès lors du racisme « d’extrémistes séparatistes kabyles », le crime prenait le lendemain soir (jeudi 12 août) d’autant plus une tournure politico-insurrectionnelle que l’allocution télévisée et vindicative du chef suprême des Forces armées, ministre de la Défense nationale, Abdelmadjid Tebboune, mettait de l’huile sur le feu.

Éludant la responsabilité des agents livrant honteusement en pâture l’incriminé, il laissera confusément croire que la colère impulsive n'était pas le véritable motif de l'assassinat, préférera imputer ce dernier aux dissidents du MAK. Structure intermédiaire supposée marcher de concert avec Rachad, il devenait subitement le maillon d’une imparable causalité en boucle préparant les esprits à accepter la liaison directe entre les feux et l’abjecte attentat, soit le nœud gordien d’un réductionnisme informatif circulant en discontinu sur Facebook.

Or, le GAFAM supprimera en juin des comptes (29), profils (130), pages (221) ou groupes (35) imitant le fonctionnement d’organismes de presse, adoptant le point de vue du gouvernement algérien et relayant des annonces dénigrant ses opposants. Véritables outils de propagande, les titres La Gazette d’Algérie et All About Algeria s’ingéniaient à dispatcher les messages rassurant de la "Nouvelle Algérie" prônée par l’entourage d’Abdelmadjid Tebboune. Si derrière la façade de certains portails de communication généraliste se cachait, avancera Le Figaro du 31 juillet 2021, l’agence de marketing "Ayam Agency" et ne se trouvaient, de surcroît, aucun journalistes, le webzine Algeriepart du 18 août 2021 relevait de son côté le rôle troublant des Renseignements Généraux (RG) qui auraient procédé à l’arrestation de Djamel Bensmail dans le but de l’auditionner sur ses activités caritatives en Kabylie et accointances partisanes en faveur du "Hirak".

La veille (mardi 17), la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) garantissait avoir retrouvé son téléphone, pouvoir de la sorte découvrir « des vérités incroyables sur les motivations de son assassinat » et exploiter à bon escient des « informations étonnantes sur les véritables raisons », des scoops voulus tonitruants tant ils sous-entendaient que l’exécuté connaissait ou avait repéré des incendiaires, qu’il allait par conséquent les dénoncer. Voilà donc le mobile (au deux sens du terme) du meurtre selon L’Expression du 18 août, périodique dont les pseudo-éclaircissements promettaient des prochains rebondissements, le témoin gênant que fut conjoncturellement Djamel Bensmaïl étant assurément poignardé et éliminé par des éléments du MAK dorénavant emprisonnés. Parmi les 61 suspects d’abord impliqués à divers degrés dans « l’homicide, l’immolation, la mutilation, la destruction de biens et la violation d’un siège de police », certains reconnaîtront leur appartenance au groupuscule autonomiste et divulgueront les patronymes de leurs recruteurs. Un prévenu dira quant à lui avoir reçu le couteau d'un plus jeune pendant qu’un autre déféré attisait l’autodafé en posant « des cartons sur le bucher».

Au final, 91 interpellés rejoindront les rangs d’un procès évacuant toutes circonstances atténuantes, seul l’esprit complotiste devant expliciter la déviance macabre et l’affront à l’encontre du régime de la mamelle. Suspectée de sécessionnisme et vilipendée pour son récurrent boycott électoral, la société kabyle et sa diaspora "hizb frança" (partie de la France) irrite depuis des décennies un pouvoir en perte de vitesse, acculé dans ses ultimes retranchements et accessoirement (selon les plus fervents détracteurs) prêt à mettre en branle la thématique de "Moi ou le chaos", c’est-à-dire la politique de la "Terre brûlée".

Connaissant bien la Kabylie, nous pouvons parfaitement concéder que l’honneur de la tribu (et non de l’attribut) ait poussé à commettre un crime à la nature potentiellement raciste, un acte discriminatoire intolérable et inexcusable mais néanmoins rendu réel à cause du matraquage médiatique formulé par les chaînes, périodiques et journaux électroniques au service des prises de paroles présidentielles, à fortiori de celles du haut commandement militaire.

Retransmises le 15 août par la chaîne publique TV1 ou l’ENTV (Entreprise nationale de télévision) à une heure de grande écoute, les images et vidéos du meurtre influeront forcément sur la latente animosité anti-kabyle. Bien que la police évacuera l’existence d’une complicité entre les assassins présumés et habitants de Larbaâ Nath İrathen, le mal était fait puisque la contrition, le deuil et la désolation colleront à la peau des façades de la ville.

Elles suinteront longtemps des cris du supplicié et les voyageurs de passage se hâteront peut-être de la traverser pour retrouver des esplanades plus apaisantes ou bucoliques, moins ponctuées du cauchemar à ruminer ou à occulter. Nourrir la honte, la haine et la division, mettre au pied du mur une population frondeuse afin de contourner les véritables responsabilités, dénaturer ou diminuer parallèlement ses apports révolutionnaires, voilà une piste à arpenter et creuser, d’autant mieux et plus que dénégations et accusations prorogent une feuille de route consistant à parapher la mort finale du "Hirak".

3) Creuser sur et sous les braises puis découvrir le pot aux roses

Quand le généralissime Ahmed Gaïd Salah, l’ex-chef d’état-major et vice-ministre de la Défense subitement disparu le 23 décembre 2019, sonnait la charge contre les porteurs de drapeaux amazighs inondant les boulevards de la capitale algérienne, le "Hirak" effervescent était en plein boom et les gardiens du Temple craignaient alors qu’il emporte les ultimes digues de la "Famille révolutionnaire", celle des monopoles, prébendes, corruptions, népotismes, fonds spéciaux, rente continuelle, du sectarisme et de l’anti-cosmopolitisme.

Amorcée le 16 février 2019 à Kherrata, ville-martyre par excellence incarnant la résistance à l’occupant français , la dynamique nationale de protestation gagnera rapidement l’ensemble du territoire parce qu’un Roi Ubu s’accrochait mordicus à son siège, parce que ses affidés osèrent brandir à sa place un cadre, parce que malaise et mécontentement général germaient sur fond de marginalisation économico-culturelles (chômage continuel et décrochages scolaires), de bannissements et d’ostracismes administratifs (évictions ou concentrations professionnelles).

Plutôt que de diagnostiquer les maux d’une société en perdition, de remédier au persistant mal-être, les stratèges du système se borneront à chercher des boucs-émissaires avec l’objectif de s’auto-reproduire via le renouvellement clanique. Les mots rupture et alternance restant bannis de leur vocabulaire, ils tuent dans l’œuf tout projet alternatif, font taire les velléités de changement, remettent au plus vite le couvercle sur la marmite. Le retour au gant de fer, à la censure, aux délimitations les plus contraignantes, voilà ce qui prévaut chez des entremetteurs disposés à voiler les indices, à monter de toutes pièces des manigances, à exhorter la "Main étrangère" pour discréditer l’instantanéité d’un "Hirak" à briser, à enterrer juste au-dessous des braises encore fumantes. Le "Hirak", c’est bien le Corps à bruler vif mais cette fois à travers la personne de l'artiste Djamel Bensmaïl « Hirakiste d'avant-garde au carrefour des luttes citoyennes » signalait encore Arezki Ait-Larbi.

Chauffés à blanc, ses bourreaux le crameront rapportent les conclusions d’une justice algérienne bouclant le dossier en deux semaines, certifiant le 26 août que, ordonnée et préparée depuis l’outre-Méditerranée, l’exécution fut préméditée par des terroristes, locution caractérisant depuis le 19 mai les membres du MAK et validant le mandat d’arrêt international édicté envers eux et vis-à-vis de Ferhat Mehenni.

D’éloquentes preuves techniques et pièces à conviction recueillies par les fins limiers du magistrat instructeur attestant et détaillant les événements, inutile donc de proroger les investigations, le tribunal de Sidi M’hamed, celui où seront entérinées les peines et sanctions les plus lourdes contre les hirakistes, ayant définitivement clos les débats contradictoires. Mais, encore une fois, rien de vraiment tangible ne confirme la connivence, le schéma préparatoire réfléchi de longue date et cataloguant la victime expiatoire.

Aussi, nous rejoignons ici la réflexion du professeur d’université Ali Bensaäd livrant le 20 août (sur les réseaux sociaux) une tribune démontant la thèse du double crime (feux de forêt et assassinat) cartographié et planifié en amont par des manipulateurs et préparateurs en mesure d’influencer les « esprits asséchés ». À ses yeux, le délire complotiste sert à orchestrer la cabale que modulent au gré des humeurs et versatilités « les appareils sécuritaires ou médiatiques», à stigmatiser une « citadelle du Hirak » ayant gagné « la sympathie du reste du territoire », à masquer l’archaïsme de la couverture protectionniste.

Chaque année, le nord de l’Algérie est touché par des feux de forêt (2020, près de 44.000 hectares de taillis partis en fumée) et le phénomène a beau s’accentuer, aucun prévisionnel conséquent n’a été étudié. Cette impardonnable lacune met le focal sur un pouvoir sur le reculoir, constamment sur le défensive et qui, désavoué de toute part, intensifie ailleurs les supports sécuritaires en vertu de sa conception de l’ordre public, mate les voix discordantes, verrouille les médias et instaure le principe du fait accompli.

Face à «l’embrasement général du bassin méditerranéen, du Portugal à la Syrie en passant par la Sicile, le sud de l’İtalie, les Balkans, avec la Grèce et la Turquie et au sud du Maroc à l’Égypte, l’Algérie fait cavalier seul », lève le bouclier isolationniste et impute les incendies à des fauteurs de troubles (endossant ou pas le fratricide de l’infortuné Bensmaïl) bien que sous le cocotier, « Pas l’ombre d’une preuve matérielle, pas même des aveux n’ont été produits » établissait El Watan du 23 août. Afin d'identifier le départ des flammes ravageant récemment le massif des Maures (département du Var en France), en connaître notoirement les raisons (volontaires, naturelles, accidentelles), une cellule composée de gendarmes, pompiers, d'agents de l'ONF et de la DDTM animera de solides investigations, remontera pas à pas le sentier, inspectera l'environnement jusqu'à, à l'aide de petits drapeaux plantés au sol, trouver la zone d’abord touchée.

Dénommée "Recherche des causes et circonstances de l'incendie de forêt" (RCCİ), cette section arrive au final à saisir d'où tout a démarré, si cela vient d'un simple mégot de cigarette, d’une allumette ou d’un accélérant quelconque (bidon d'essence, etc...). Ficelées en un temps record, les bâclées expertises algériennes ne solutionneront que ce que des procureurs aux ordres voudront inscrire et instrumentaliser à des fins de pure montage politique. Surfer sur les émotions suscitées ou le sentimentalisme, revient à soigner à plus d’un titre le sens du devoir, le président s’arrêtant le mercredi 18 août sur « les préparatifs de la prochaine échéance électorale prévue pour le mois de novembre (qui) verra l’élection d’Assemblées communales et de wilaya » et glorifiant au passage « l’esprit authentique » des soldats du feu.

Lors d’une interview accordée début juin à l'hebdomadaire français Le Point, il n’hésitait pas à traiter de pyromane le correspondant du quotidien francophone Liberté Rabah Karèche mis en garde à vue le 18 avril et inculpé le 19 pour deux textes résumant un rassemblement de Touaregs de Tamanrasset mécontents du découpage administratif dessiné au profit des wilayas (préfectures) de Djanet et d'İllizi, nouvellement créées. Détenu depuis quatre mois, le correspondant faisait les frais d’une réforme du code pénal criminalisant la propagation « volontaires de fausses informations portant atteinte à l'ordre public » et sanctionnant les auteurs jusqu’à trois ans de prison, période que le parquet actera en plus des 100.000 dinars (625 euros) d'amende réclamés.

Accusé d’administrer « un compte électronique consacré à la diffusion d’informations susceptibles de provoquer la ségrégation et la haine dans la société », de mettre en péril « la sûreté et l'unité nationale», il est interné pour un simple délit de presse qu’abroge pourtant la Constitution. C’est dans ce climat paranoïaque où les journalistes critiques et d’investigation font l'objet d’harcèlements, pressions et convocations entraînant des poursuites judiciaires ou une privation de liberté, qu’il faut revoir et décrypter les fourberies interlopes d’un pouvoir pourchassant les pseudo-ennemis de la patrie, en l’occurrence ceux n’acceptant pas les diktats et carcans imposés et « qui ouvr(a)nt leur gueule de loin, paieront un jour ou l’autre » sommait préalablement Abdelmadjid Tebboune (source, Mondafrique, 20 août. 2021).

Son ministre de la Justice, Belkacem Zeghmati, avertissait déjà en mars la diaspora algérienne en l’instruisant que quiconque « porte préjudice, à l’extérieur du territoire, aux intérêts de l’État ou à l’unité nationale pourra désormais perdre sa nationalité ». Ne sachant plus par quel bout du manche contenir les pulsions populaires du "Hirak", la direction de la communication, de l’information et de l’orientation (DCİO) du ministère de la Défense nationale (MDN) constatait, grâce aux rapports des RG, que ses éléments moteurs logeaient principalement à l’extérieur.

De là, un projet de loi concentrant les diatribes, tirant à boulets rouges sur des youtubeurs de la rive septentrionale révélant les biens de standing que possèdent en Occident nombre de généraux à mettre à la poubelle « mourabarates irhabia », clamaient en écho les marcheurs des "vendredires" remis en branle le 20 février 2021.

La base arrière des indociles (proches ou non du MAK et de Rachad) ne "bivouaque" pas au Maroc ou en İsraël mais en Europe, principalement en France et en Angleterre, terrains privilégiés de la migration économique et points de fixation des présumés influenceurs. Ces ressortissants contradicteurs, et concurrentiels, n’admettraient pas « l’émergence d’une Algérie nouvelle et démocratique, forte de par ses institutions, grande de par son armée, attachée à son identité et à ses valeurs nationales, fière de ses coutumes, souveraine dans ses décisions, prospère et stable » alléguait mi-août le chef d’état-major Saïd Chanegriha.

Le remplaçant d’Ahmed Gaïd Salah fustige les empêcheurs de tourner en rond depuis au moins le mercredi 24 février 2021, jour du séminaire sur "Les guerres de la nouvelle génération" (défis et méthodes de confrontation) à l’ouverture duquel il alertait contre un ennemi téléguidé de l'étranger et articulant au stade du Net ou de la Toile «des opérations de désinformation, de propagande et contre-propagande trompant l'opinion publique, orientant ses comportements et visions».

Aussi, le général de corps d'armée partait en croisade contre ces moulins à vents que sont les réseaux sociaux comparés (pendant le second séminaire consacré cette fois à "La Cyber-sécurité et Cyber-défense") à un sanctuaire du crime organisé. Depuis décembre 2020 une veille médiatique permanente du MDN les surveillait comme le lait sur le feu de manière à neutraliser « leur rancune envers l’Algérie, à contrer leurs messages, à mettre en échec leurs complots (…), les tentatives de manipulation, la communication et promotion des idées subversives ». L’objectif premier était de "flinguer" les commentaires hostiles que les postiers hirakistes adressaient via les vases communicants du cyberespace, cela d’autant plus que des slogans visaient, comme jamais jusque-là, l’institution militaire et son corollaire la police politique, toutes deux mises à nu le vendredi 05 mars 2021, jour d’un "Hirak" clamant à gorges déployées le mot d’ordre « Moukhabarate irhabia, tasqot el mafia el askaria» (Services de renseignement terroristes, à bas la mafia militaire).

La Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) ne pouvant boucher les fuites mouillant des officiers supérieurs corrompus, les services centraux du MDN braqueront tour à tour les feux sur la France et ses télévisions publiques, İsraël, le Maroc, les indépendantistes kabyles et la mouvance islamiste, soit la brochette nocive qui « s’agite sous le couvert du Hirak pour planter les graines de la destruction ». Dès lors, les portes flingues du "Hirak 1", celui béni de l’amendement constitutionnel ayant satisfait et exaucé les vœux pieux, décrétaient les mesures coercitives torpillant le "Hirak 2" imprégné des néfastes suppôts putschistes. Les injonctions débutaient le 11 mai avec le communiqué du ministère de l’İntérieur dépeignant la procédure à suivre pour obtenir une autorisation de déambuler sur les pavés.

La judiciarisation en cours visait à criminaliser l’acte de démonstration communautaire, à redoubler les arrestations massives (systématisées depuis le vendredi 06 avril), fichages et interrogatoires suivis d’un engagement écrit à renoncer aux défilés urbains. Passée maîtresse dans l’art de faire mousser les intrigues, la police politique disait alors avoir démasqué le plan "Pion-Pion" fomenté pour « fragiliser et ébranler l'Algérie sous couvert du Hirak » (L’Expresson, 16 mai. 2021), affinait dans la foulée le lexique complotiste connotant les « graves dérapages émanant de milieux séparatistes proches du terrorisme et qui profitent des marches hebdomadaires ».

Exploitant des « renseignements vérifiés », elle appréhendait à Oran un certain Sofiane Rebai disposé à "cracher" une suite d’aveux (que s’empressera de déballer la chaîne publique) et les noms des porteurs de valises accumulant la somme de 7 millions de centimes (environ 365.000 euros) afin de booster le "Hirak" d’Alger, Béjaïa, Tizi Ouzou, Bouira, Oran, Aïn Témouchent, Aïn El Beïda, Beni Ourtilane et Oum El Bouaghi. Dans le collimateur, le Rassemblement actions jeunesse (RAJ) puis le Mouvement démocratique et social (MDS) étaient soupçonnés « d’agir sous les ordres de clans exogènes, de solliciter l’appui de l'ambassade de France et un droit d’asile en cas d'échec du plan machiavélique susceptible d'entraîner l’Algérie dans le bourbier du chaos et de la violence ». C’est ce que déduisait en substance le documentaire du 17 mai 2021 Qui vise l’Algérie ? La vérité complète, reportage concocté aux petits oignons par la Société militaire de production audiovisuelle (SMPA) et avisant les Algériens que se préparait « Une guerre de quatrième génération, informationnelle, menée via les médias par des puissances étrangères dont le dessein est un retour du colonialisme et une nouvelle occupation du pays ».

D’une durée de 37 minutes, le document, projeté aux regardeurs de la réception télévisuelle, étiquetait le "Hirak" de "Cheval de Troie" « infiltré par des organisations terroristes » et que soutient depuis Londres, Paris et Genève les Organisations non gouvernementales (ONG). Aux abois, le pouvoir adoptait le 08 juin des modifications du Code pénal élargissant la définition du terme terrorisme (définition mettant hors la loi les appels à changer le système de gouvernance par les procédés non constitutionnels), nommait en juin Hamid Lounaouci au poste de conseiller à la présidence chargé "d’observer les nuisances des ONG" décelant les atteintes ou violations aux droits humains en Algérie, sonnait le tocsin à l’encontre des médias de la conjuration, de la désinformation « missionnés par les nostalgiques d’un passé révolu pour travestir la réalité algérienne » (El Moudjahid, 15 juin .2021), retirait l’accréditation à la chaîne de télévision France 24, suite à l’avertissement du 13 mars et après avoir réprouvé les dérives interprétatives ou superficielles de TV5, M6 et du journal Le Monde.

Dans le viseur, les antennes de la subversion « affairées au dénigrement systématique de l’Algérie, de ses symboles et institutions » n’ont plus droit de cité et de citer, ne sont plus invités à la table de la "Nouvelle Algérie", pas plus d’ailleurs que les « porte-voix du néocolonialisme, nébuleuse du néo-Hirak portant au pinacle les résidus d’organisations décrétées terroristes ». La hantise de l’ennemi intérieur a provoqué la restructuration des renseignements, le recrutement d’hommes sûrs habilités à parer aux lacunes diplomatiques, à couler les navigations réticulaires des identito-autonomistes kabyles, soit le réseautage conjuratoire des six écroués Hamou Boumedine, Bouaziz Aït Chebib, Becha Boussad, Hocine Azem, Amar Khodja Belaid et El Hadi Taleb.

La Chambre d'accusation de Tizi-Ouzou les plaçait sous mandat de dépôt le mardi 12 juillet 2021, sans doute avec l’objectif de peser sur les marches de la Kabylie. Si les rues des autres wilayas ne battaient plus le pavé, celles de Bejaia, Tizi-Ouzou, Akbou ou At Ouartilane prorogeaient le vendredi 09 juillet la détermination au changement radical, résolution opiniâtre maintenant le cap malgré la canicule, les croissants coups de butoir et semonces recourant à la récursive inculpation de « complot contre l’État ».

Ce leitmotiv incite à tailler sur mesure un arsenal juridico-médiatique pour contrer les voix discordantes du "Hirak", à confondre les deux méfaits (incendies et assassinat), à enterrer l’initiale responsabilité des dégâts humains et matériels (dont les commissions estiment les pertes), à poursuivre les investigations devant le pôle pénal spécialisé, là où la section de la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée concluait le 29 août à l’échange de SMS entre les exécuteurs-tortionnaires de Djamel Bensmaïl et des inquisiteurs extérieurs, à la présence agissante de « 24 membres du MAK disposés à révéler des informations importantes sur les faits, à aider les enquêteurs à cerner les commanditaires et leurs identité ».

Les auditions conduites par le procureur général près la cour d’Alger, Mourad Sid Ahmed, visaient à compromettre les "harkis de 2021" qui ont noyauté le "Hirak, voulu en faire « un instrument d’affaiblissement et d’appauvrissement de la patrie », à accélérer le processus d’éradication de Rachad et du MAK dont les slogans ont mis à poil des généraux ou officiers supérieurs soudainement défaussés de leur façade civil. Contraints d’exhiber le kiki et kaki du substrat militaire, ces hommes imprégnés jusqu’à la moelle du syndrome d’hubris (sentiment de toute puissance et maladie du pouvoir), une overdose autocratique les faisant planer au-dessus du commun des mortels, ne se refusent aucun dépassement au moment de diaboliser des hirakistes à intimider, emprisonner et torturer, de pointer le doigt sur une bande d’infidèles et traîtres à la patrie à délégitimer, d’étouffer ou étrangler des têtes chercheuses et pensantes à enfoncer sous l’eau, celle là-même qui manquait cruellement au moment des incendies. À travers « la guerre déclarée contre la Kabylie, c'est l'Algérie en lutte pour son émancipation citoyenne que l'on veut briser », renchérissait Arezki Ait-Larbi.

À l’entendre, le confusionniste prétexte de terrorisme servirait aujourd’hui à contrer la perspective démocratique espérée et convoitée mais que le "Hirak" n’est pas parvenu à concrétiser à cause des écrans de fumée de militaires refusant de négocier, de la caporalisation du métier de journaliste, de la désinformation de rédacteurs complices, des escamotages comminatoires et suprématistes rhétoriques, des manigances embusquées sous le tapis de ce que certains ne veulent pas voir et de ce que d’autres sont dans l’impossibilité de dissocier ou disséquer par la déconstruction dialectique.

Les « incendies et le crime innommable de Bensmaïl étaient prémédités » (Liberté, 29 août. 2021) se contentera de tonner l’ambigüe pasionaria du parti des travailleurs (PT), Louisa Hanoune, cela sans apporter d’éléments factuels, sans accomplir le travail de fourmi équivalent aux inspecteurs de la RCCİ capables de remarquer le tronc d'arbre noirci d'un seul côté, les graminés répandus d'une manière distincte par rapport aux flammes, donc les éventuelles traces criminalistiques. Celles-ci facilitent l’identification d’un individu pas ses empreintes et chercher à défaire les nœuds gordiens de l’incomplétude empêche de dérouler la séquence du traquenard ou stratagème tous azimuts. En Algérie, les feux de forêt se déclarent de façon cyclique sans que n’intervienne la patte de tel ou tel instigateur prêt à semer les graines de la fitna (désordre).

Ce pays a connu des incendies qui ont brûlé des surfaces plus amples en 1983 (221 367 ha), 1994 (271 958 ha) ou 2012 (99 061 ha), souligne dans le tabloïd Liberté du 31 août Menad Beddek, et s’il se trouve malheureusement que des moyens dérisoires ont été débloqués, le manque flagrant de préventions chez des responsables aveugles aux bouleversements climatiques n’ont pas amélioré la situation. Le Plan d’action présenté le 30 août au Conseil des ministres n’incluant aucune nouvelles résolutions (surveillance des forêts, débroussaillages ou travail de sensibilisation aux risques) rien ne s’arrangera de sitôt. (A suivre)

Auteur
Saâdi-Leray Farid, sociologue de l’art et de la culture