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TRIBUNE

Islamisme et patriotisme : quelques vérités nécessaires (2)

Ahmed Ben Bella dans les années 1980.

Les partis islamistes algériens, tout courant confondu, dans leur quête de légitimation de leur projet de société n’ont eu de cesse de se référer à la « Déclaration du 1er novembre 1954 » qui a été à l’origine du déclenchement de la Guerre de libération nationale. Selon eux, cette proclamation se fixait pour objectif d’instaurer en Algérie un « Etat islamique ».

De là, il n’y avait qu’un pas à faire pour que la guerre d’indépendance soit perçue comme un djihad au sens islamiste du terme. Profitant largement d’une exagération sans borne que l’histoire officielle a attribué au rôle joué par l’Association des oulémas algériens, à partir de 1931, les islamistes ont tout fait pour occulter et faire oublier celui qu’ont joué véritablement leurs précurseurs. Ceux-là même à qui ils se réfèrent idéologiquement tout en passant sous silence leur attitude par rapport au colonialisme et la guerre d’indépendance. 

D’abord, parce que cette organisation sous l’impulsion de Ben Badis avait réellement une volonté réformatrice et émancipatrice dans un sens moderniste. Sa ligne politique a progressé en fonction de l’évolution de la conscience politique de son principal leader. Néanmoins elle n’était pas monolithique. Et de son vivant même, des courants doctrinaux et idéologiques ont commencé à apparaître avant d’éclater au grand jour après sa mort précoce en 1940. Ensuite, la création elle-même de l’Association des Oulémas est, en fait, l’aboutissement de toute une situation qui s’est développée graduellement depuis la fin du siècle précédent et le début du 20ème siècle avec le mouvement de renaissance spirituelle (nahdha) qui rayonnait sur le monde musulman sous l’influence de Djamel Eddine El-Afghani et son disciple et continuateur Mohamed Abdou.

En replaçant, ces acteurs dans le contexte sociopolitique où ils ont vécu et fait les premiers pas qui ont fait d’eux des islamistes auxquels les islamistes de la fin du XX ème siècle se réfèrent, l’ont ne peut que mieux mesurer l’immense catastrophe à laquelle l’Algérie a échappé pour la bonne raison que s’ils avaient été suivis, l’Algérie n’aurait pas pu se libérer du colonialisme.

Dans une conférence qu’il a donné à Genève le 10-11 mars 1985 sur "L’islam et la Révolution algérienne", l’ancien président Ahmed Ben Bella nous apprend qu’une fetwa  au profit de la colonisation à été produite suite à des démarche faites par un «espion français» du nom de Léon Roches(1809-1909), la résumant, il la formule ainsi: 

«Quand un peuple musulman dont le territoire a été envahi par les infidèles, les a combattus aussi longtemps qu’il a conservé l’espoir de les en chasser, et quand il est certain que la continuation de la guerre ne peut amener  que misère, ruine et mort pour les musulmans, sans aucune chance de vaincre les infidèles, ce peuple, tout en conservant l’espoir de secouer leur joug avec l’aide d’Allah, peut accepter de vivre sous leur domination, à la condition expresse qu’ils conserveront le libre exercice de leur religion et que leurs femmes et leurs filles seront respectées» (1). 

La même formulation de cette fetwa, à un mot près, est donnée par un auteur français (2) qui explique sommairement les conditions dans lesquelles elle a été obtenue par le général Bugeaud, alors Gouverneur général de l’Algérie. Il écrit : « Sachant que, d'après les interprétateurs du Coran, des musulmans ne pouvaient accepter volontairement la domination des infidèles, il avait envoyé en Orient Léon Roches, qui avait été pendant plusieurs années secrétaire d'Abd el Kader, pour obtenir une fetwa, c'est-à-dire une décision des savants de l'Islam, expliquant que cette acceptation était possible.

Au moment où cette fetwa a été promulguée, en juillet 1841, Bugeaud avait clairement exprimé son « programme » depuis son arrivée à Alger le mois de février précédent pour rejoindre son poste de Gouverneur général. D’«adversaire de la conquête absolue » tel qu’il se définissait lui-même, il devenait un partisan résolu d’une colonisation de peuplement. Mais le grain de sable qui enrayait la machine coloniale sous sa direction demeurait l’Emir Abdelkader qu’il n’arrivait pas à vaincre militairement malgré sa supériorité technique, matérielle et financière. 

Un diplomate français avec qui Bugeaud échangeait des correspondance écrit: «Dès son début, dans ses deux campagnes du printemps et de l’automne en 1841, il (Bugeaud) justifia largement notre attente. Abd el-Kader ne fut pas détruit, on ne détruit pas, tant qu’on l’a pas tué ou pris, un grand homme à la tête de sa nation ; mais il fut partout battu, pourchassé et réduit à la défensive » (3). C’est sur cet arrière-fond que l’ahurissante fetwa au profit de la colonisation pour contrer le combat de l’Emir Abdelkader a été obtenue. Il est difficile de mesurer sa portée et son impact sur la population algérienne et particulièrement sur les troupes et les tribus alliées à l’Emir qui subissait de plein fouet le « programme » de Bugeaud. Mais là, n’est pas la question. L’important est de constater qu’elle a trouvé des « oulémas » pour la promulguer et répondre favorablement aux attentes de Bugeaud et son homme de main, Léon Roches.  

Ce dernier a consacré un livre au rôle, sournois et souvent perfide qu’il a joué. Ce qui ne l’empêchait pas de disserter en long et en large sur la « perfidie des Maures ». Mais le plus condamnable est surtout ce jeu auquel ont participé des « oulémas » pour lui apporter aide et assistance pour gêner l’action libératrice de l’Emir Abdelkader. Si selon ses dires, il a pu trouver ou plutôt s’acheter des complicités parmi des renégats de certaines zaouias, il ne cache pas qu’il a fait autant avec des “ jurisconsultes ” de l’université Zitouna de Kairouan (Tunisie), en juillet 1841, pour obtenir la fetwa qu’il voulait. Il raconte dans le menu détail (4) les péripéties qui l’ont conduit d’une zaouïa à une autre en se faisant passer parfois pour un “arabe”, vu qu’il maîtrisait parfaitement la langue et les coutumes. 

La fetwa, comme il dit, lui a été produite par les “ulémas de la prestigieuse université de Kairouan" qui, eux-mêmes ont tenu, pour plus d’authenticité, à ce qu’elle soit entérinée par les “grand centres “ universitaires de l’Orient, le Caire, Bagdad et Damas". Et sans aucun regret, il reconnaît : "Je dois avouer que les beaux sultanis (pièces d’or valant 10 francs environ, NDA), habilement déposés par mes mokaddems et par moi dans les mains des ulémas, ont puissamment appuyé les textes des commentateurs favorables à la paix. Je ne veux pas dire que j’ai acheté leur conscience, mais j’ai adouci leur fanatisme" (à suivre...)

Taoufik Rouabhi 

Renvois

1 ) Ahmed Ben Bella, L’islam et la Révolution algérienne, conférence du Conseil islamique, Genève 10-11 mars 1985, cité par Amar Hellal, op.cit. Le texte peut être également consulté sur le web : http : //www.archipress.org/bb/revolu.htm

2) http://bernard.venis.free.fr/cahiers_centenaire/textes/chapitre5.htm

3) François Guizot, L’Algérie du général Bugeaud, dans la revue Histoire pour tous, n°182, juin 1975, Paris. 

4) Léon Roches, Dix ans à travers l'Islam : 1834-1844,w Ed : Librairie Perrin, Paris, 1904. L’ouvrage existe sur la bibliothèque numérique de la Bibliothèque de France sur le site web http://gallica.bnf.fr/ 

Auteur
Taoufik Rouabhi
 

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