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RENCONTRE

Kamal Hamadi : "A l'indépendance, ils ont tenté de supprimer la radio kabyle"

Nous poursuivons ici la série d'articles sur le chanteur compositeur Kamal Hamadi. Nous vous livrons ici la 4e et dernière partie d'un long entretien accordé par cet immense chanteur-compositeur à Mehenna Mahfoufi.

M. M. : Après l’indépendance tu es rentré au pays.

K. H. : Oui. Je suis reparti vers septembre 1962.

M. M. : Et là, tu as rejoins la radio.

K. H. : Bien sûr. D’abord j’avais déjà envoyé les chansons patriotiques enregistrées à Paris, parmi lesquelles se trouvaient Ferhet ay ayetma ferhet (« Réjouissez-vous mes frères »), Tagmatt (« La fraternité »), Aamiruc (« Amirouche »).

En arrivant à Alger je trouve que ces chansons passaient quotidiennement sur les ondes. Je monte alors à la radio. Je découvre que Saïd Rezzoug avait été assassiné. C’est le regretté Si Hocine Ouarab qui avait été nommé à sa place. J’y ai rencontré un garçon qui s’appelait Amghar. On travaillait ensemble. Il gérait aussi la discothèque. Tous me proposent de faire des choses pour le théâtre, la chanson.

M. M. : A ce moment là tu me disais que la radio émettant en kabyle, était assez fragilisée et même menacée de disparition.

K. H. : Oui. D’abord au début de 1963, c’est comme si on voulait supprimer la chaîne kabyle. Si Larbi Bessaï est venu et nous a rassemblés, Mohamed Hilmi, Ali Abdoun, Ahmed Aïmane, Kadri Sghir, enfin tous. Il nous a dit : - Voilà les enfants, ils veulent supprimer la chaîne kabyle. Alors c’est une question d’honneur, d ennif. Ses frères travaillaient aussi à la radio. Abdelkader écrivait des pièces de théâtre. Si Larbi Bessaï était un homme bon. Alors chacun en faisait venir d’autres. Il y avait le mois de ramadhan qui arrivait et j’ai repris Maamic d i remdan (« Maâmiche pendant le ramadhan »). Mais ce n’était pas rémunéré. Chacun travaillait sans salaire ni cachet. Il n’y avait pas d’argent. Mais c’était une question d’honneur pour tenir vivante la chaîne kabyle.

Vers la fin de 1963, pour le Premier novembre - date anniversaire de la déclaration de la Guerre de libération nationale, 1954-1962 - on avait nommé Zohir Abdelatif et Hassan Ben Belkacem à la chaîne kabyle. Des responsables avaient demandé à Zohir Abdelatif : - Qu'avez-vous préparé pour les festivités du Premier novembre ? Il dit : - J’ai une opérette.

En réalité il n’avait rien. C’est alors qu’il me cherche et me met au parfum. Il dit : - Voilà, j’ai fait une bêtise en disant que je disposais d’une opérette pour le 1er novembre, alors qu'il en est rien. Mais je sais que tu nous sortiras d’affaire. Je lui dis de me laisser un peu de temps. Je prends alors le luth, un magnétophone Philips, et une machine à écrire et me mets au travail. Chaque fois que je trouvais une idée que je couchais sur le papier, je lui composais l’air correspondant. Ainsi, deux ou trois jours après je rencontre Zohir Abdelatif à qui je présente les choses. Il était content.

L’opérette était destinée à la télévision. Pour la réalisation, il l’a confiée à Mustapha Tizraoui. Il y avait Ahmed Halit, Anissa, sa jeune sœur; il y avait Boudjemaa El-Ankis, qui avait chanté le rôle d’un moudjahed. Une fois l’opérette diffusée à la télévision, tout le monde en parlait. Ils ont fait des copies en me demandant de lui faire une postsynchronisation en arabe. J’ai dit de la laisser comme elle était. Elle avait été diffusée à travers le monde des pays amis ou frères dans sa version kabyle.

Pour cette opérette je n’avais pas touché un sou ; il en avait été de même pour ceux qui y avaient collaboré. Pour le 5 juillet 1964 c’était la même chose. J’avais composé une opérette de deux heures et demi. Tous les chanteurs kabyles présents à Alger y avaient tenu un rôle : Chérif Kheddam, Medjahed Mohamed, Mustapha Smaïli, Taleb Rabah, Cheikh Nordine, Noura, Anissa, Djamila, Chérifa, Kaci Boudrar, le jeune Mouloud Habib. Tout ce qu'il y avait d’artiste kabyle était intégré.

Il y avait vingt-deux chanteurs en tout. Chacun tenait son rôle. El-Ghazi était étudiant, Chérif Kheddam instituteur. Personne n’avait été rémunéré. C’était du bénévolat professionnel pour que la radio de langue survive et que notre capacité de création fasse ses preuves dans cette Algérie nouvellement indépendante.

M. M. : Tu avais fait engager beaucoup de gens à la radio.

K. H. : Oui… Je voyais que l’orchestre chaâbi avait une chorale, l’orchestre moderne une autre. Seul l’orchestre kabyle n’en avait pas. Alors on a essayé d'en créer une… Même Noura avait dit au directeur de la radio : - C’est du régionalisme. Pourquoi l’orchestre kabyle n’a-t-il pas de chorale ? Il lui répond que personne n’est venu se présenter. Donnez-nous une liste et on les convoquera. Alors elle me demande une liste. Je propose Chérif Kheddam, Mohand-Saïd Ou-Belaïd, Chérifa, Hnifa, etc, et on a formé la chorale de l’orchestre kabyle de la radio. La liste fut tout de suite acceptée. Il y avait certains artistes qui avaient refusé d’en faire partie. A certains autres on avait proposé d’autres postes. Mohand-Saïd Ou-Belaïd était embauché comme chauffeur…

M. M. : Parle-nous des tournées que vous aviez faites en Kabylie, dans les villages kabyles.

K. H. : D’abord, dès que je suis descendu à Alger, la première des choses est qu’ils nous ont emmenés chanter pour les militaires, gratuitement. Tous ceux qui étaient venus avaient fait partie du groupe et personne n’était payé. Pas un centime. Nous allions partout : Fort National, Bejaia…

A partir du début 1963 il fallait gagner sa vie, alors il y en avait qui commençaient à faire des tournées, comme Malek Ahmed, Mahboub Bati. Alors je me suis dit, moi aussi je peux faire la même chose. Alors j’ai convié Chérif Kheddam et Taleb Rabah chez moi, à la maison. Autour d’un café on a discuté d’un projet de tournée. Chérif m’a dit qu’il avait l’intention de retourner en France. J’ai insisté en lui disant que le pays avait besoin de sa jeunesse. Il m’a dit que si c’était nécessaire au pays il reviendrait. Je lui ai dit que c’était plus qu’une nécessité.

A ce moment-là Chérif Kheddam était parmi les plus grands noms de la chanson algérienne. Il est donc revenu en France puis quelque temps après il a rejoint le pays. On a formé une troupe dans laquelle il y avait entre autres Chérif Kheddam, Taleb Rabah, Boudjemaa El-Ankis. Au début il y avait avec nous Mohamed Hilmi et ses frères.

On a sillonné Bejaia, Bouira, Alger, avec le grand groupe. De plus, dans chaque ville, on chantait pour le public, et après on se produisait dans le milieu hospitalier pour les malades. Après quelques mois, certains avaient continué et d’autres s’étaient retirés. En tout cas j’avais continué avec d'autres dont Akli Yahiatène.

M. M. : Tu as écrit en kabyle et en arabe…

K. H. : Dans quel domaine ?

M. M. : Celui de la chanson. Ay aqcic sers tabalizt (Fadela Dziria) reprise ensuite par Hnifa Heb lemluk zeggwaghen (chanté par Abderrehmane Aziz)

K. H. : Oui, c’est sûr. Je te disais que nous avions été élevés, éduqués ensemble avec d’autres Algériens d’expression arabophone ; que ce soit à Alger ou Oran. À Alger, il y avait Karim Tahar à qui j’ai écrit des chansons en arabe et d’autres en kabyle. Pareil pour Abdelkader Fethi. Abderrahmane Aziz me l’avait demandé et je lui avais écrit en arabe. D’ailleurs j’ai fini par l’amener à chanter en kabyle (1). J’ai amené le grand Hsissen à chanter en kabyle, de même que Fadhila Dziria-(2), Boudjemaa El Ankis (3). Tous ceux qui pouvaient chanter en kabyle à Alger je les avais amenés à chanter dans la langue de leurs ancêtres. Mais cela ne me dérangeait pas qu'ils chantent aussi en arabe algérien. C’était aussi une langue algérienne.

Nous étions Algériens. Lorsque j’étais à Oran par exemple, Ahmed Wahby, un grand monsieur, m’avait demandé une chanson, et je lui en avais composé une. Ben Zerga, pareil, Ahmed Saber… Il n’y avait pas de séparatisme. C’était une langue d’Algérie… de mon temps en tout cas. De plus je me suis marié avec une chanteuse qui ne chantait qu’en arabe. Au début elle chantait les compositions de Amari Mâamar, Mahboub Bati. Ensuite il lui fallait son répertoire, alors je lui ai composé en arabe et en kabyle.

M. M. : Combien d’œuvres lui as-tu composé ?

K. H. : Plus de cinq cent chansons.

M. M. : Entre le kabyle et l’arabe ?

K. H. : Une soixantaine en kabyle et le reste en arabe.

M. M. : Bref, tu as ta place tant en arabe qu’en kabyle…

K. H. : J’ai ma place en tant qu’Algérien, moi je suis algérien. Je n’ai pas écrit qu’à Noura. J’ai écrit pour les Oranais, pour Djahida, Malika Meddah, Wahby. J’ai écrit pour Zoulikha qui est chaouia, Nabila El-Aanabia, chaouia, Mohamed Oujdi, Rabah Driassa, J’ai composé à presque tous les artistes algériens : El-Ankis, Chaou, El-Ghalia, Lamari, Missoum. Tous étaient mes amis.

M.M. : Tu as fait beaucoup de tournées mondiales…

K. H. : Oui. On a beaucoup tourné. J’ai fait presque tous les pays du Moyen-Orient à part l’Arabie Saoudite. Avec le succès de Noura et Driassa, on a fait l’Egypte, la Syrie, le Koweit… Les pays africains à moitié. 

Les pays d’Europe presque entièrement : La France, La Suisse, l’Allemagne, la Hollande, la Hongrie.

M. M. : Tu as gagné beaucoup d’argent ?

K. H. : Je n’ai pas gagné beaucoup d’argent. Mais je suis fier de mon art. Et dieu merci mes enfants sont hors du besoin. Ils ont bien réussi dans la vie. M. M. : Vers la fin des années 1960 est venue une nouvelle génération de jeunes chanteurs kabyles. Tu as été le témoin de ce changement…

K. H. : Même lorsque je suis arrivé tout jeune à la radio, j’ai trouvé de nombreux jeunes qui ne chantaient pas en kabyle et qui étaient des Kabyles. L’expression artistique kabyle de l'époque avait besoin de leur voix et de leurs chansons. C'était le cas de Hsissen, Boudjemaa El-Ankis, Abderrehmane Aziz, Fadhila Dziria. Même en France j’ai fait la même chose. J’ai trouvé Salah Sadaoui, kabyle chantant en arabe à qui j’ai proposé des chansons en kabyle. Puis j’ai moi-même chanté et j’ai eu du succès. Mais je voulais être avant tout compositeur.

Si je le pouvais, j’aurais préféré ne pas chanter. Quand j’étais jeune j’avais connu les Youcef Abdjaoui, Abderrahmane Mansour, Karim Tahar, j’ai travaillé avec tout le monde. Puis est venue la période des années 1967 avec Mouloud Habib, Athmani, Slimani, Aït Menguellet, Amar Kobi. Ils avaient réussi et je n’avais pas arrêté de composer pour autant. Cette vague-là avait passé et une autre lui a succédé avec les Karima, Ouardia… Je continue toujours. Skkud yessebraq w-ul, skkud la nxeddem (« Plus le cœur brille, plus nous travaillons »).

M. M. : Combien de chansons as-tu composé ?

K. H. : Entre celles des opérettes et les autres, il y en a environ 2000 chansons. Si la vie est encore longue… 

M. M. : As-tu mis de l’ordre dans tes affaires ou as-tu laissé tout en plan, après plus de cinquante ans de carrière et de création ?

K. H. : Non. Même mon épouse, un peu désolée de voir que tout n’est pas ordonné, me dit souvent : - Un jour tu ne seras plus de ce monde et tes enfants ne sauront pas tout ce que tu as fait. Elle me le répète sans cesse. Si tu entrais dans mon bureau tu serais étonné. Un papier par-ci, une cassette par-là. Un jour viendra où je mettrai de l’ordre dans tout ça. Il y a des amis comme toi qui me suggère d’écrire un livre, les mémoires ou les chansons. Je tente de le faire, un jour je parviendrai. Je remets souvent au lendemain, mais un jour viendra où je le réaliserai.

M. M. : Quelles sont les chansons kabyles que tu préfères ? Si tu devais en choisir dix quelles seraient-elles ?

K. H. : Il y en a beaucoup…

M. M. : Il y en aurait plus de dix ?

K. H. : Oh oui ! Slimane Azem, ou Zerrouki Allaoua, ou Cheikh ElHasnaoui nous ont légué des chansons classiques, fort belles. Nous avons un passé musical. Ce qui est dommage est qu’il est permis à certains de plagier ou de reprendre leurs chansons et pas toujours de façon qui convienne. Sous couvert d’un hommage, certains remettent en circulation des chansons de grands artistes en les piétinant, en leur changeant les paroles. Si au moins ils les reprenaient au moins aussi bien que leurs créateurs, en leur apportant seulement des arrangements modernes tout en respectant l’œuvre originale, ce n’est rien. Mais beaucoup font du n’importe quoi, alors c’est regrettable. Tu me demandes quelles sont les chansons que j’aime… Mais quelle est la chanson des anciens que tu pourrais rejeter ?

Lorsqu’on écoute Idehr-ed w-agur (« Le croissant de lune apparaît »), Afrux ifirelles (« Le petit d'hirondelle »), Maison blanche… Si j’avais un quelconque pouvoir de décision en Algérie, j’imposerais à l’enseignement scolaire une chanson comme Netta yeqqar d elful nekk qqar’gh-as d ibawen…(« Lui il dit que c’est de la fève - en arabe - , moi je dis que c’est de la fève - en kabyle ») car Slimane Azem avait réfléchi à la question du régionalisme et des langues locales des Algériens avant tout le monde, avant même la situation actuelle. Pratiquer le kabyle, l’arabe, ou le français, notre objectif est le même, notre pays est le même ! En écoutant cette chanson, qui sera traduite en arabe et en français, si j’avais le pouvoir de faire des choses au pays, je l’instituerais comme récitation dans les écoles. Il en est ainsi de beaucoup de chansons.

M. M. : Et en arabe, chez les Arabes, y a-t-il des chanteurs et des chansons que tu préfères à d’autres ?

K. H. : Bien entendu ! Quand tu considères un poète comme Ali Maâchi

M. M. : C’était un artiste Algérien…

K. H. : Un Algérien mort comme combattant – moudjahed -, pendu par l’armée coloniale, sur la place publique, à Tiaret en 1958, en pleine guerre de libération nationale. C’est lui qui avait composé Biladi ldjazaïr. (« Ma patrie l’Algérie »). Il a chanté toute l’Algérie, ma fierté c’est toute l’Algérie, et non pas seulement Tiaret ou Oran ou Tizi-Ouzou. J’ai aimé Ahmed Wahby, il a chanté mes chansons, j’ai aimé Abderrahmane Aziz, c’était un rossignol, il a chanté l’Algérie. Missoum était un grand compositeur. Il y en a beaucoup.

M. M. : Et le Moyen-Orient ?

K. H. : Le Moyen orient était notre école dans le passé. Lorsque nous sommes venus au monde il y avait déjà Farid El-Atrache et Mohamed Abdelwahab. Nous allions au cinéma cinq ou six fois par semaine pour voir leurs films. Alors leur musique nous a pénétré. D’abord, quand j’étais jeune, j’allais à l’Opéra d’Alger ou l’Opéra d’Oran, j’entendais chanter Latifa et je me disais que si un jour je venais à chanter, je le ferais en duo avec elle comme le fait Farid El-Atrache avec Nour El-Houda. Je rêvais de chanter avec Latifa, qui chantait merveilleusement bien à l’époque, comme Hadjira Bali. Je rêvais… J’ai fini par chanter, non pas avec Latifa mais avec d’autres stars.

J’ai chanté en duo avec Hnifa qui avait la plus belle voix de la chanson kabyle. J’ai chanté avec Djamila, Chérifa ; j’ai beaucoup chanté avec Noura. Tout ce dont j’ai rêvé, je l’ai réalisé. Par exemple j’ai estimé Abderrahmane Aziz et il a chanté mes chansons. Mohamed Jamoussi a chanté mes chansons et j’ai mis en musique ses poèmes. En tous les cas tout ce dont j’ai rêvé dans ma jeunesse j’ai réussi à le réaliser.

M. M. : Les Kabyles te connaissent, t’estiment. Quand je circule avec toi, je découvre combien les gens t’admirent. Ils te voient, te reconnaissent, t’abordent, te lancent des fleurs… et te remercie pour le bonheur que tes chansons leurs apportent.

K. H. : Tant mieux. J’en suis fier. Moi aussi je les estime beaucoup. Bien entendu, il n’y a personne qui ne faute pas. Je suis comme tout le monde. Toutefois, je pense que dans la voie que j’ai empruntée toute ma vie, jamais je n’ai causé de tort à quiconque. Parce que quand je suis rentré à la radio, il n’y avait personne de Aït-Daoud, mon village. J’étais un grand timide. Je me sentais à tort comme mal considéré. C’est pourquoi je n’aime pas que lorsque quelqu’un frappe à ma porte il la trouve fermée. Chaque fois que je peux ouvrir ma porte je l’ouvre sans hésiter.

M. M. : À une certaine époque, il y a des Kabyles qui disaient que Kamal Hamadi était un artiste qui travaillait avec le pouvoir. Toutes les tournées que tu faisais leur font dire que tu étais le serviteur du F.L.N…

K. H. : Le F.L.N. parlons-en. D’abord c’est le F.L.N. qui a libéré l’Algérie. Toutefois je ne suis ni du F.L.N. ni d’un autre parti. Je suis algérien et fier de l’être. En tant qu’Algérien j’ai œuvré pour l’Algérie. Je n’ai pas travaillé 45 pour le pouvoir. On dit que Kamal Hamadi… Aujourd’hui pour entrer à la radio il me faut un laisser-passer. Je n’ai aucun pouvoir. Pourtant les gens disent que Kamal Hamadi est directeur de la radio, cela parce que je fais beaucoup de pièces radiophoniques, de chansons… Mon nom revient souvent sur les ondes. Et maintenant ceux qui travaillent plus que moi, ils servent le pouvoir ou non ?

A présent je travaille moins, parce qu’il y a l’âge, le succès diminue et d’autres viennent prendre la place. C’est normal ! Mais, ceux qu’on voit souvent maintenant, travaillent-ils pour le pouvoir ? On s’adresse au peuple algérien. Si le public nous veut, on fait ce qu’il faut. C’est tout ! Quand Noura était en plein succès, je tournais beaucoup en tant que musicien. Avec Driassa ont faisait le Palais des sports à Paris et c’était complet en matinée et en soirée. On y voyait des gens venir de 30 ou 40 km à la ronde et danser dans la joie. Où est le mal ?

M. M. : Si tu avais le pouvoir de changer les choses ou mettre de nouvelles structures en place qu’est-ce que tu verrais comme nécessaire changement à l’art algérien ou à l’art kabyle ? à l’art kabyle qui diffère de l’art arabe…

K. H. : Oui les deux arts diffèrent comme diffèrent les langues…

M. M. : Quelles sont les nécessités actuelles, que manque-t-il à l’art musical kabyle ?

K. H. : Il manque le travail, la création. Quand je suis venu à l’art, ou quand y étaient venus les Cheikh El-Hasnaoui et tous nos prédécesseurs, ils avaient fréquenté les maîtres et ont appris. Lorsque j’ai rencontré Zerrouki Allaoua, il me disait : - Mon fils, j’ai appris avec tel maître et tel autre… avec Lili Labassi, etc. Chacun apprenait. Chacun avait un maître. Moi, je m’étais collé à Amraoui Missoum, à Abelkrim Lahbib, à Mohamed Jamoussi. Je me collais à tous les artistes compétents pour m’améliorer, pour apprendre… Aujourd’hui, n’importe qui achète une guitare. Mais tu lui demandes dans quel mode il joue, il dit qu’il ne sait pas ! Il faut que l’artiste s’instruise. De mon temps, tout manquait. Il n’y avait pas de conservatoires.

Aujourd’hui, que ce soit à Paris ou Alger, il y a plein de 46 conservatoires, d’école de musique. Un jeune peut apprendre le solfège, apprendre la théorie de la musique. Il ne suffit pas d’aller dans un studio et vouloir sortir une cassette. S’il n’en tenait qu’à moi, je souhaiterais que les jeunes aillent s’instruire, aillent apprendre le solfège, apprendre la comédie, la danse… Nous avons besoin d’un ballet kabyle !

On a besoin d’une chorale. Tu vas au Liban, qui est un petit pays, tu trouves une multitude de chorales, de belles voix, des danseuses et des danseurs. Nous, on ne dispose de rien de tout ça. Demain on aura besoin de former une chorale ou un ballet où trouvera-t-on les éléments ?

En conclusion de l’évocation de cet entretien qui date de 2003, je dirai que Dda Kamal est toujours parmi nous pour notre bonheur de pouvoir encore faire appel à lui en cas de besoin.

En février 2020 il était à Montréal (Canada) où il a contribué à l’album de la jeune Zahia en collaboration avec le poète Ben Mohamed. Sur cet album figurent 10 titres. Dda Kamal est l’auteur des paroles de 7 d’entre eux et le compositeur de la musique de l’ensemble.

L’écoute de ces chansons permet de déceler chez l’interprète des qualités vocales et un style d’interprétation qui viennent confirmer que Kamal Hamadi et Ben Mohamed se sont investis dans une aventure musicale et poétique très prometteuse.

En conséquence nous voyons qu’après une carrière de 66 ans il peut et le fait volontiers créer comme aux premières années de ses débuts. Pourvu que le projet soit sérieux il est encore disposé à entreprendre.

M. M

Renvois

1.- Abderrehane Aziz avait chanté la chanson intitulée : Heb lemluk zeggwaghen (« Fruit rouge »). 2.- Fadhela Dziria avait chanté en direct à la radio la chanson intitulée Ay aqcic sers tabbalizt (« Jeune homme pose la valise ! ») reprise ensuite sur disque par Hnifa.

3.- Boudjemâa El-Ankis a chanté Axalaf n erremman (« Rameau de grenadier »).

Auteur
Mehenna Mahfoufi