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RENCONTRE

Kamel Bencheikh : "La résistance à l’islamisme est naturelle pour moi"

L'écrivain et chroniqueur Kamel Bencheikh revient dans cet entretien sur ses créations littéraires, son engagement comme chroniqueur de l'actualité et ses nombreux projets sur la table. 

Le Matin d'Algérie : Vous avez publié dernièrement un roman, L’Impasse, un recueil de nouvelles, La Reddition de l’hiver, et vous avez participé à un ouvrage collectif, La Révolution du sourire. Vous êtes prolifique question chroniques publiées dans des journaux français, belges, canadiens mais surtout au Matin d’Algérie. D’ailleurs vos chroniques du Matin d’Algérie sont souvent reprises dans d’autres journaux.

Kamel Bencheikh : L’Impasse est un roman qui parle du désenchantement et de la désillusion après la période héroïque et douloureuse que le peuple algérien a vécue, à partir du 1er novembre 1954, en prenant les armes pour recouvrer son indépendance. Mon héros découvre incidemment, à la fin de son périple, alors même que nous sommes toujours sous la colonisation, que les carottes étaient cuites et que l’armée des frontières avait déjà prévu de faire jouer son droit de préemption sur l’Algérie, ses habitants, ses richesses et jusqu’à sa dignité. 

La Reddition de l’hiver est un recueil de 16 nouvelles dans lesquelles la poésie devait être présente pour mettre en perspective des souvenirs et des aspirations. Quant aux chroniques, je crois que la vitesse de croisière a été trouvée et j’ai toujours plaisir à les voir paraître dans Le Matin d’Algérie avec lequel je me sens en parfaite symbiose. Des chroniques ont été reprises par des journaux italiens, américains, marocains, britanniques… Ce qui me fait dire que je suis lu un peu partout dans le monde sauf en Algérie où le Matin est censuré.

En dehors de vos activités d’écriture, vous êtes connu comme un défenseur inlassable de l’universalisme. Certaines de vos tribunes, ayant pour sujet la laïcité, ont largement été partagées sur toutes sortes de médias. Avez-vous connu la censure ?

Kamel Bencheikh Le Matin d’Algérie est bien censuré en Algérie. Son engagement le met dans le viseur du pouvoir parce que ce journal ose ne pas tenir sa langue. En dehors de ça, j’avoue avoir été censuré non pas à Cuba ou au Venezuela mais en Belgique. J’ai écrit une carte blanche pour laquelle La Libre m’a même adressé le lien de la publication. Une dizaine de minutes plus tard, le responsable de la section débats m’envoie un mail pour me dire que mon opinion ne sera pas publiée.

La Libre, quel étrange nom quand même pour des censeurs, a été jusqu’à trifouiller dans la fange des réseaux sociaux et a fini par trouver qu’une de mes réponses à une publication n’était pas à son goût. Qu’un journal occidental puisse se hasarder sur le terrain de la censure, voilà un excellent sujet pour ceux qui veulent jouer aux auteurs de la science-fiction. Sauf que c’est une réalité qui s’est passée en 2020 dans la capitale de l’Europe.

Donc pour revenir à votre question, la censure n’est pas le propre des seuls régimes autoritaires. Cela m’a choqué évidemment mais ça me donne l’occasion d’aller plus loin dans mon combat. Je me dis que je vis en Europe et que je travaille dans une situation plus que confortable. J’écris ce que je veux. Je ne me fais pas de soucis. Je ne me suis jamais posé la question : « est-ce que je risque quelque chose en écrivant cela ? » Je suis embêté parfois et je reçois des messages de haine et d’insultes mais ça, ça me parait presque normal dans les circonstances actuelles des débats publics.

Envisagez-vous votre travail littéraire comme une forme de résistance ?

Kamel Bencheikh : Résistance politique ? Résistance culturelle ? Résistance à l’ennui ? Résistance aux agressions ? Résistance à ceux qui nous pourrissent la vie ? Résistance à la mort ? Quand j’étais adolescent et que l’ennui était trop fort, j’écrivais. J’écrivais sans m’en rendre compte. Comme une seconde nature. J’avais la certitude que l’écriture venait à bout de l’ennui. Puis imperceptiblement, à travers l’écriture est venue l’évidence que je pouvais m’exprimer sur des sujets graves. S’est également constitué le besoin de vouloir raconter le vécu, de fouiller jusqu’aux abysses les questions fondamentales, de perquisitionner les faubourgs de mes réflexions, d’affirmer mes convictions, de manipuler le sérum physiologique de mon environnement pour tenter de le soumettre à ma façon de voir le monde.

Essayer aussi d’imaginer la vie sans les obligations qui ne me concernent pas, ces corvées qui abritent dans leur répétition quotidienne la violence des enchaînements, les astreintes odieuses, les impératifs qui nous dépassent et qui deviennent monstrueux pour certains. Je parle bien évidemment de la religion et de ses contraintes sociales.

Je reviens à votre question. Le mot résistance renvoie, dans mon esprit, à des éléments que l’on ne peut pas prendre à la légère, à des choses importantes, décisives… Dans ce cas, et au regard du contexte actuel, tout me donne raison. Seulement, en termes d’efficacité, d’action et de résultat, un texte quel qu’il soit ne remplacera jamais une décision prise par des politiques. Mes amis et moi sommes des lanceurs d’alerte, pas des décisionnaires.

La résistance à l’islamisme, cette idéologie mortifère, est tellement naturelle chez un certain nombre de personnes que je connais, il n’y a aucune posture chez eux. Il suffit de s’élever au-dessus de cette perception crétinisante, primaire, dangereuse, et dont la mécanique repose sur le clanisme et le communautarisme. Cette perception repose également sur le machisme et la phallocratie. D’où la perception que nous avons du voile qui ne peut pas être considéré comme un simple bout de tissu mais l’élément le plus significatif de la ségrégation qui s’est abattue sur la femme musulmane. Ce que j’écris est presque biologique. Ce n’est pas une posture et ce n’est pas prémédité. Je ne réfléchis pas comment je marche, je mets un pied devant l’autre et j’avance.

Ces images en résonnance avec les évènements actuels en Europe peuvent-ils être une source d’inspiration pour la création de vos œuvres ?

Kamel Bencheikh : Je mets un point d’honneur à mettre une frontière étanche entre les sujets de mes tribunes et ceux de mes créations littéraires. Il y a certainement quelquefois ma vision d’homme qui transparaît dans une nouvelle ou un poème, mais je fais en sorte que le créateur de fictions ne soit pas le clone du militant universaliste. Je côtoie tous les jours les problèmes qui se posent, concrètement, à la civilisation humaine pour ne pas les croquer une fois que je crée des personnages et des situations.

Dans mon travail de création, il m’arrive d’utiliser des symboles, des signes, des métaphores et des allégories. Je ne cherche pas à avoir un message précis même si on devine qu’il y a un homme engagé derrière l’auteur de la fiction. Je cherche à raconter une histoire, des histoires, à ouvrir un espace, à créer des points de rupture, à mettre en place du tonus et de l’élasticité dans ce que je raconte.

Une question simple pour clore l’entretien : quels sont vos projets immédiats et vos projets pour l’avenir ?

Kamel Bencheikh : Cela n’a rien à voir avec votre question mais j’attire l’attention de vos lecteurs sur le Manifeste pour une Algérie laïque, démocratique et républicaine qui a été publié dans Le Matin d’Algérie, El Watan, La Marseillaise, Marianne et d’autres organes de presse et signé par des intellectuels comme Mohamed Kacimi et Boualem Sansal entre autres.

Pour ce qui est des projets, je peux vous dire que pour l’immédiat, je fais tout pour venir à bout d’un roman dont la trame se déroule juste après l’indépendance algérienne, au plus fort de la dictature militaire, dans le milieu de la paysannerie pauvre. Je peux même considérer qu’après L’Impasse, ce roman sera le deuxième volet d’une sorte de trilogie qui semble se dessiner dans mon esprit. Même s’il n’y a aucun lien entre les deux romans qui doivent se lire séparément.

Je travaille également sur un ouvrage collectif qui regroupera une vingtaine d’auteurs de Tunisie, d’Algérie et du Maroc et pour lequel j’ai d’ores et déjà reçu l’accord de Hedia Bensahli, Mohamed Kacimi, Leila Marouane, Arezki Metref, Nadia Essalmi entre autres. Je ne veux pas dévoiler le sujet pour une raison évidente. Les autres projets en général sont, hélas, bloqués par la pandémie.

Sur la table est posé la proposition de mettre en place un mini-salon littéraire à Bruxelles et des lectures de Kateb Yacine, cela avec la participation et, éventuellement, sous l’égide de l’association Les Amitiés Belgo-Algériennes dirigée par Ghezala Cherifi. Pour l’instant, vous devez vous douter que tout est mis entre parenthèses. Nous verrons bien quand tout reviendra à la normale.
 

Auteur
Entretien réalisé par Hafida Zitouni